ROMAN
AU FUR ET A MESURE (Automne 2012)
A la mi-octobre en 2012 Charly Roche se trouvait au Petit-Travers près de la station balnéaire de La Grande-Motte, la mer Méditerranée attire encore les véliplanchistes, c’est un jour de grand vent, et le promeneur balade sur le rivage, prenait des photos, allait et venait aussi dans un ensemble de bois et dunes séparé de la plage par la route du littoral, au bord de laquelle il garait sa voiture.
Les souvenirs d’été dans ces mêmes paysages sont encore vifs et présents, l’automne déjà installé modifie aussi la perspective, qui viendrait dans ces zones maintenant? Il n’y a plus le soleil et l’attrait caniculaire que représente le bord de mer pour les corps à bronzer, pour les rencontres possibles. Charly est de ces hommes qui cherchent les hommes, dans le Petit-Travers où la drague est abondamment pratiquée il arpente les sous-bois près des marécages ou revenait vers le rivage, on le sent encore curieux, plein de désir et d’attente. Qui viendra là? Qui viendra comme Charly tenter d’apaiser le manque affectif ou satisfaire le besoin sexuel?
Jacques Pioch – 14/01/2014

Il était allé sur la plage au Petit-Travers, un vent fort soufflait, les vagues commençaient à être hautes, vivement animées, et une bonne douzaine de cerfs-volants zébraient le ciel tandis que sur l’eau leurs animateurs et propriétaires en combinaison noire surfaient des fois loin, des fois près du rivage, et l’un des cerfs-volants justement avait terminé sa course presque aux pieds de Charly qui prenait là des photos émerveillé par le spectacle.
Il y a une dizaine de photographies qu’il a effectuées ce jour-là, le ciel y est chargé de nuages épais et lourds, presque grondants, la lumière est grise, on distinguait à peine les premiers bâtiments de La Grande-Motte, même les promeneurs sur le rivage semblent survenir apparus soudain alors qu’à une distance d’une cinquantaine de mètres on ne sait pas encore s’ils sont deux ou trois, s’il s’agit d’homme ou de femme, des enfants couraient, étaient venus se perdre aux abords de Charly, l’ont regardé un moment affairé avec son téléphone portable, paraissant seul, occupé à ce passe-temps indéfinissable, il prenait des photos, était-il nouveau dans la région? Ou amateur singulier de cerfs-volants? Les formes l’intéressaient, les agitations insensées que ces centimètres carrés de toile dessinaient dans la splendeur grise du ciel?
Deux femmes sont passées, l’une avec l’imperméable rouge et les cheveux blonds coupés court, et des lunettes de vue à la monture épaisse, le visage sembla à Charly émacié, comme si une extrême fatigue ou une maladie récente avait détérioré les traits, les creusant, agrandissant les stries sous les yeux, aux joues, il y avait de nombreuses rides, se souvient Charly, et le sourire pourtant était aimable, avenant, cette femme semble l’avoir remarqué et s’être attardée quelques instants en ralentissant sa marche près de lui et le regardant comme si elle avait voulu entrer en contact avec lui? Elle l’avait trouvé sympathique? Bizarre avec son portable en train de traquer les nuages ou ces cerfs-volants bien agités? L’autre femme avait poursuivi la balade, celle qui avait esquissé une halte l’avait rejointe, Charly maintenant s’intéresse à l’écume qui vient dessiner sur le rivage des dentelles blanchâtres, la vague vient là mourir sur le sable et les décorations mouvantes de mousse d’eau le subjuguaient, il voulut les prendre en photo, il pensa que ce pourrait être du sperme tel qu’il se répand sur la peau d’un amant ou sur le drap, dans les albums du portable il possède déjà quelques photos de ce genre, un Black s’expose le nombril entouré de ces récents jets du liquide, la crème blanche dessine sur la peau des fils, de minuscules mares, sur une autre photo un visage lui-même est couvert à certains endroits par la dentelle du foutre.
Il marcha, il regarda les photos qu’il venait de réaliser, de près on voyait les vagues mourir dans une quasi-immobilité et la nappe d’écume semblait indécise et s’attarder là sur le sable déjà mouillé, parfois montant encore vers le rivage dans une extrême lenteur, parfois descendant et refluant vers la mer, c’était des nappes, des ouvrages de dentelle, Charly se souvint aussi des dessus de table ou des dessus de lit que réalisait sa mère parfois il y a longtemps, il y avait des « points ajourés » , certains minuscules et d’autres grands avec des rosaces, de guirlandes de fil blanc, le tout composait quelque chose de relâché, de souple, sur le sable mouillé d’un gris plutôt sombre l’écume dessinait un blanc ouvrage, une mince pellicule de beauté, elle serait vite effacée par la suivante vague, ou par l’inévitable reflux au long de la pente, Charly songea, voulait voir sur ces photos la part de beauté qu’il aurait captée, ou capturée, ce jour-là les cerfs-volants dans le haut du ciel figuraient des dragons étincelants où la couleur orange ou rouge tranchait avec le sombre des nuages, le mouvement ascendant ou furieusement descendant de ces légers bolides laissait voir parfois comme une immense langue qui se serait déployée, il y avait de la force, de la fureur dans ces pans de toiles bougés par le vent, une animalité étrange se devinait là, Charly pensa aussi aux rivages qu’on trouve en Asie, et les têtes de diables dans le ciel, les dragons bondissants, tandis que leurs propriétaires dansaient sur l’eau, lui parurent d’une vie exacerbée, assez extraordinaire et provocante, il était là sur le sable promeneur tranquille, un peu désabusé, essayait avec son téléphone portable de saisir ce qui lui échappait ou venait si rarement en lui, une animosité, une ascendance, se dit-il, un certain panache, et du sport, voilà des mouvements de vie qui m’envahissent plutôt rarement, je suis plutôt du genre désenchanté, un peu mort des fois ou presque. Et Charly marche sur le sable trempé, ses pas s’enfoncent légèrement parfois d’un centimètre ou deux, il était déjà venu là en été, le rivage maintenant avec le vent fougueux et le ciel chargé au soleil obscurci semblait se préparer pour l’hiver, à la platitude relative d’une plage succèderaient des monticules amenés par les marées, la mer remonterait même jusqu’à la route menaçant de déborder de l’autre côté dans les zones de marécages ou de bois qu’on appelait le Petit-Travers.
Charly? Pourquoi pas? Il s’était donné ce prénom-là. C’est un prénom de voyage ou de randonnée, d’expédition ou d’enquête dans des lieux insoupçonnés jusque-là, et Charly aimait bien le prénom d’emprunt suivi de ce nom, Roche? Charly Roche. Il avance maintenant dans les sentiers touffus qui essaiment de l’autre côté de la route, les tamaris, les chênes verts aussi et d’autres végétations non identifiées poussent là serrés dans l’ombre au point que le sentier chemine à l’étroit, le sol y est constitué d’un sable tassé où les pas ne laissent aucune trace mais parmi les bosquets que Charly inspectait, quand une minuscule clairière se dessine, on voit là par terre des traces de passage ou de piétinement. Les aiguilles des pins forment des tapis secrets, et des emballages de papier, des tas froissés de feuilles de sopalin ou de papier-toilette accompagnent les inévitables emballages de préservatifs, dans l’ombre là d’une clairière modeste des amants se sont aimés, des randonneurs pressés s’y livraient à des parties de fellation. L’emballage du préservatif est caractéristique, il se détache des autres détritus déjà par sa couleur, rouge ou orange ou bleu, il a été défait souvent dans la précipitation des derniers mouvements avant l’usage, se déshabiller partiellement, se baisser à genoux quand on a proposé de sucer, et l’autre souvent debout avait mis lui-même la protection sur sa bite à moins que le suceur n’ait avant tout mouvement de sa bouche enfilé le fragile tunnel de plastique sur la verge qui lui est tendue. De ces innombrables pochettes carrées ou rectangulaires en plastique, ouvertes dans la précipitation et l’envie aiguisée, gisaient là au milieu d’autres emballages, et souvent Charles avait cru sentir l’odeur nauséabonde que dégageaient tous ces témoins de frottements et succions qu’on avait là exacerbés, une odeur de sperme et de sueur, et de merde aussi, on apercevait alors des étrons disséminés dans la verdure, encore mous certains, visités par des mouches vibrionnantes, d’autres secs et quasi décomposés par le temps, et leurs variations dans la couleur marron déplaisaient à Charly, le dégoûtaient souvent, il passa son chemin et chercha plus loin l’élargissement d’un sentier, une aire où l’air serait plus léger, même venté à nouveau.
Ce jour-là les visiteurs sont plus rares, quand Charly s’est dirigé vers les dunes de sable qui forment là-bas les minuscules collines où l’on peut s’étendre à loisir au soleil et nu, il n’y avait personne, plus aucune trace de serviette de bain qu’on aurait étendue et sur laquelle s’exposer tout nu aux yeux des passants et voyeurs, le soleil absent ce jour-là avait désespéré les plus audacieux et Charly parcourt seul ces méandres, des dunes, des montagnes de sable jusqu’à ce qu’enfin par hasard il ne soit tombé nez à nez avec un autre randonneur. C’était triste parfois, comme abandonné, la certitude qu’il allait rencontrer quelqu’un animait Charly, il voulait s’en convaincre, quelque jeune gars fut aperçu à travers les broussailles qui se dirigeait plus ou moins précipitamment d’un autre côté, des vieux aussi parurent décontenancés, solitaires, l’automne sans doute produisait un vague à l’âme, les lieux paraissent déserts, les âmes abandonnées et le corps en dérive.
Soudain Charly avait aperçu la silhouette plutôt blanche, au pantalon blanc et au tricot blanc, l’allure avait paru certes lente et jeune, le gars sortait d’un sentier touffu et s’était aventuré sur la partie de sable où se trouvait déjà Charly. Réciproque curiosité? Attraction déjà manifeste? Le jeune gars de ses pas lents et souples retardés par le sable en poudre sèche à cet endroit se retrouvait maintenant à trois ou quatre mètres de Charly, ils se sont regardés dans les yeux, sans brillance, sans signifier encore qu’ils s’étaient bien vus comme amants probables ou joueurs de pipe, et le gars nonchalant se dirigeait maintenant dans un autre sentier en pente où il avait disparu momentanément. Charly le rejoint, s’avance, le gars pisse, du moins tourné vers un ensemble de végétation qui forme comme un mur il semble là immobile maintenant et tenant sa bite, Charly a hésité quelque temps osant deux ou trois pas précautionneux vers l’animal qui restait imperturbable sans se retourner, puis remontant comme à l’air libre s’est entendu murmurer à l’adresse ce ce mystérieux jeune gars, « salut », ou quelque chose comme un « salut, ça va »? Peut-être. Ou, « excuse-moi »? Et Charly s’était dégagé, le beau gosse était aussitôt parti d’un autre côté sans rien dire, sans jeter même un regard en direction de Charly si bien qu’on pouvait toujours se demander si le gars était venu là dans l’ombre pour vraiment pisser ou bien pour sortir sa bite et tenter le visiteur qu’il avait rencontré. Charly regretta longtemps de ne pas avoir été plus loquace, ou plus audacieux, il aurait dû s’approcher, regarder, il se risqua tout de même à passer avant son départ définitif exactement à l’endroit où le gars avait semblé pisser, Charly regarde les aiguilles de pins au bas d’un tronc, elles ne sont pas mouillées, il n’y a aucune trace d’urine qui aurait serpenté brune et dévalant la légère pente dans ce tapis de nulle trace.
Charly cherchait, il aurait voulu retrouver ce jeune gars qui lui avait semblé doux, en tout cas non agressif, il avait espéré s’en faire un ami, un copain de jeu, là dans l’ombre des sous-bois ils auraient pu marcher ensemble à défaut de faire aussitôt l’amour, et ils se seraient confié des nouvelles, des bribes de leur existence, d’où tu viens? Qu’est-ce que tu fais comme travail? Qu’est-ce que tu aimes avec les gars? L’après-midi se prolonge dans ce mauvais temps, rares furent les jambes dénudées ou les torses nus que rencontra Charly, les mecs avaient souvent un sac sur le dos, étaient déjà vêtus de vêtements d’automne, les visages même parurent pour la plupart non pas anxieux ou inquiets, mais ils ne dégageaient pas comme au soleil en été une lumière, une vivacité, le paysage lui-même balayé par ce vent produisait une espèce de bruit ou de musique mélancolique, les mouvements dans les sentiers étroits paraissent gênés, furtifs, on a la sensation parfois qu’on se cache là, ou qu’on n’est pas en règle, du moins Charly éprouvait cette furtive culpabilité, comme s’il se reprochait d’être là sans trouver personne.
Il est bien resté deux heures dans les bois du Petit-Travers, cette fois il n’a pas emporté avec lui un livre, en été on l’aurait aperçu là assis sur l’un des troncs couchés de ces pins morts, abattus par l’orage ou par les mains expertes des pompiers accourus en urgence afin de supprimer toute éventualité d’un accident, durant juillet, août, même en septembre, chaque semaine presque il était venu une fois rôder dans ces bois, et il lisait tranquillement, attendait que survienne tel ou tel beau gosse, la vie de Charly sera faite souvent de ces attentes interminables où l’on ne prend de soi-même aucune décision, on observe, on guette, on est certes en chasse mais on n’a pas l’esprit conquérant qui nous fait bondir sur les proies et deviner aussi les bons endroits, les vrais lieux de passage où le chasseur est sûr de trouver son gibier. Charly est de l’espèce des songeurs, des patients, il n’ose le risque que rarement, il n’aime pas perdre peut-être, il soupçonne aussi que ceux qu’il cherche ne voudront pas de lui, le dédaigneront, et même lui reprocheront de s’être intéressé à eux, comme s’il les avait importunés, comme s’il s’était même permis d’entrer dans un monde où il n’avait pas le droit d’être, l’homosexualité de Charly est-elle finalement comme une secondaire nature? Ou un jeu auquel il se livre par désarroi ou par ennui? Pourtant il avoua souvent être attiré violemment par la beauté masculine, s’il n’écoutait que son coeur ou l’émoi de ses sens il se serait souvent précipité sans crainte ou sans scrupule vers l’objet de son attraction, au risque d’en mourir? C’est possible. Charly est exposé à des dérives dangereuses.
Il se souvient aussi de la venue inopinée vers les cinq heures du soir de ces deux mecs dans une voiture décapotable, elle est noire, la carrosserie brille sans doute lustrée récemment, et le bolide qui est un coupé avec ses deux places uniquement à l’avant paraissait bien luxueux rangé au bord de la route, insolite aussi comme si la richesse qu’il évoquait contrastait avec les autres véhicules moins brillants, plus ordinaires, le coupé pour je ne sais quelle raison évoquait des touristes ou voyageurs qui s’étaient attardés en automne au bord de la Méditerranée mais ils n’allaient pas manquer de rejoindre Paris sans doute un de ces jours. Les deux mecs sont sortis du véhicule assez vite, ils connaissaient sans doute les lieux, et empruntent l’étroit sentier aux senteurs fortes qui rejoint les clairières plus loin où les troncs d’arbres des pins servent parfois de haltes ou de relais à d’autres mecs habitués, ils s’installent là à l’abri, dégainent souvent leur téléphone portable et consultaient mystérieusement l’écran, pour rendez-vous, adresses, renseignements, météo, jeux vidéo, les mecs patientent, se font voir et s’accordaient ainsi deux ou trois heures précieuses avant de rejoindre une obligation, une servitude, une compagne ou un compagnon attitré.
Les deux mecs sont disparates, paraissent familiers dans leur relation, évoquent un couple constitué, l’un est jeune et sa peau brune fait songer à un métis ou bien à un gitan, il porte une veste noire et ses mains dans les poches d’un pantalon resserré faisaient ressortir le caractère galbé de deux belles fesses en exhibition, et l’autre déjà vieux, plus petit et bedonnant, était enjoué lui aussi et semblait le maître, du moins le gars qui paie, qui est dans l’aisance, le gars qui assure le logis, la bagnole et toutes les sorties. Ils ont marché presque précipitamment dans le sentier tout en continuant de plaisanter entre eux, ils se racontaient des histoires, riaient parfois, et se tiennent aussi quand l’espace le permet côte à côte l’un appuyant parfois un bras sur l’épaule de l’autre, ils se sont enfoncés dans le bois, Charly a essayé de les suivre discrètement. C’était évidemment le plus jeune qui l’intéressait, cette désinvolture du jeune gars frondeur et sûr de lui tout comme de l’amitié ou de l’amour que lui portait le vieux lui donnait une allure dégagée, souple et gaie, de loin Charly avait cru deviner les yeux noirs, et il s’était dit, gageure insensée, démarche se voulant audacieuse, qu’il allait tout faire à un de ces moments pour attirer l’attention du métis et le voler en quelque sorte au vieux bedonnant. Charly parfois ne doute pas de ses capacités de séduction, il se voit aimé, le jeune métis pouvait très bien avoir envie de changer de partenaire, d’ailleurs le couple dans ces bois ne vient-il pas chercher un troisième d’évidence? Il leur manque un gars puissant et actif, pour baiser le vieux, ou bien un voyeur qui les assisterait dans leurs ébats, à moins que le vieux aime contempler les amours du métis avec l’inconnu? Charly les suivait, parcourt ainsi cinq cents mètres environ, on est passé même de l’autre côté d’une grande route qui nous ramènerait à Montpellier, nous voici dans le Grand-Travers maintenant, les bosquets semblent plus hauts, les arbres centenaires, une forêt semble là se déployer et le couple filait toujours tranquillement dans une de ces conversations dont Charly n’est pas parvenu à saisir le sujet. Puis ils disparurent, Charly ne les revoit pas, quand il est retourné pour prendre sa voiture sur le bord du rivage Charly constate que le coupé est toujours là, il n’a pas idée d’aller l’inspecter de près, ni d’aller même lire la plaque minéralogique, tout comme si Charly ne pouvait être de façon suivie un bon détective, il en emprunte quelques comportements, l’oeil aux aguets, l’oreille tendue sans trop se faire voir, mais très vite Charly renonça à savoir où il pourrait retrouver le jeune mec de peau brune, il aurait aimé le rencontrer seul maintenant, plutôt isolé dans les bois comme si le vieux l’avait abandonné là après une dispute, ou une décision prise de manière concertée, le métis attendrait le retour du vieux en baladant dans les bois. Là Charly se serait amusé à suivre diligemment le petit jeune, et à le faire parler, Charly se veut alors détective et séducteur, il adore intervenir dans la vie d’un jeune gars et savoir comment il vit, comment il apprécie telle ou telle chose de la vie, d’évidence le métis avait l’habitude de se faire entretenir, Charly est sûr qu’il aurait intrigué le jeune Parisien, ou un Lyonnais? Tu viens dîner avec moi ce soir à La Grande-Motte? Le métis à la peau brune se laisse courtiser, il a déjà repéré la main droite de Charly et son secret tremblement léger qui signifie que la main voudrait bien aller toucher quelque part de ce corps qui est en face. C’est ma bite qui t’intéresse? lui demande le métis. Non, pas précisément, je recherche une amitié, ou comment te dire? Ce soir j’ai du vague à l’âme, je cherche de la compagnie, tu viens avec moi? Le métis, dans ce cas-là, aurait pu préciser que son prénom est Louis, ou bien Jim, et que le vieux qui l’accompagne est une nouvelle connaissance qu’il a rencontrée dans l’après-midi en ville, ils sont venus là prendre l’air, puis le vieux est parti, non, il n’est pas sûr qu’il revienne. Je m’appelle Jim, dit-il, et Charly déjà se voyait embarquer dans sa voiture ce jeune gars amusant, un peu pervers sans doute, en tout cas joueur, j’aime les gars joueurs, dit Charly, tu es docile?
Et Jim indiquait qu’il venait là quelquefois au bord de la mer, j’aime le large, dit-il, la poésie de la mer, les grandes vagues, les voiliers au loin, j’aime le sable aussi, en été tu me retrouveras ici même, tous les jours je suis là, j’adore bronzer, que fais-tu dans la vie? Charly ne répond pas, il pourrait inventer quelque chose, ça ne prête pas à conséquence, rien, dit-il, je n’ai pas d’emploi précis. Comment tu gagnes ta vie? Charly répond qu’il fait quelques vacations dans le commerce, dans la recherche. Tu es détective? demande le métis. Ça peut m’arriver, répond Charly, mais ce qu’il aime avant tout … Ce sont tes beaux yeux, ta gaieté, et puis l’allure fine de ton corps, on peut se trouver une chambre d’hôtel quand tu voudras.
On est là, dit le métis, on profite des largesses d’un rivage, en automne j’adore le vide sur la plage, la désertion, tout le monde est parti.
Charly s’était retrouvé dans sa « Peugeot 206 » bleu marine, une amusante anecdote à ce propos est le fait que Charly ne se souvient jamais du numéro d’immatriculation de son véhicule, il lui est arrivé de le noter sur un bout de papier rangé dans son portefeuille, document qu’il perdait au moment de payer une facture au restaurant ou dans n’importe quelle boutique, l’idée lui était venue depuis qu’il avait ce nouveau téléphone portable iphone4 de noter l’immatriculation, puis ça ne s’était pas fait, et Charly marche, il se souvient, l’été le bord de route qui sert de parking est occupé à ce point qu’un nouveau véhicule pour se garer peut bien faire deux à trois fois le tour du Petit-Travers, plus loin aussi en allant vers La Grande-Motte les estivants s’agglutinaient serrés dans un rangement en épi, et le nouvel arrivant se désespérait, parfois renonçait à aborder au rivage, on en voyait certains qui soudain accéléraient de rage et renonçaient pour ce jour à stationner sur le littoral, nouveau fief du redoutable « conservatoire du littoral » qui ayant acquis récemment ces nouvelles parcelles aux alentours de La Grande-Motte les avait protégées et prémunies contre de nouveaux vandalismes en multipliant barrières, interdictions de stationner, circulation réservée aux bus et navette.Tout le côté de la route bordant le rivage était maintenant interdit à tout stationnement, quelques motos encore s’y réservaient une place, mais les contraventions pleuvaient, toute la bande de terrain ne servait plus maintenant qu’aux piétons et cyclistes en mouvement. Mais à l’automne l’espace s’était comme vidé ou libéré, et des deux côtés de la route peu fréquentée se développaient les deux bandes de goudron ou de sable quasi vides, Charly s’était garé d’ailleurs justement en face du petit sentier qu’il affectionnait, mais comme toujours, dans n’importe quel parking pour ainsi dire, Charly ressentit à l’arrivée sur la zone cette inquiétude insensée, injustifiée, qui l’affectait chaque fois, où serait sa voiture? Y serait-elle? Où était passée cette 206 bleu marine? Charly cherchait, n’avait pas un souvenir précis de la forme arrière de son véhicule ni même de la couleur exacte, l’été donc il lui était arrivé de se perdre, d’avancer trop loin, de revenir en arrière encore plus anxieux comme si son véhicule par une malchance bizarre avait fait précisément l’objet d’un vol, ou d’une dégradation? Trois ou quatre véhicules modestement rangés étaient là en compagnie de la voiture noire décapotable, la 206 bleue n’avait pas bougé plutôt sale sur toute la carrosserie, des traces de doigt dessinaient des carrés, des traits, des dessins plus ou moins obscènes, couilles et bites énormes en tous sens rappelaient à Charly la journée spéciale qu’il avait passée en juillet à Pézenas avec un ami, à leur retour sur la zone de stationnement ils avaient constaté l’acharnement que des jeunes du pays avaient mis à zébrer le véhicule de toutes sortes de croquis à caractère sexuel avec ces mots tracés dans la poussière sur la peinture, « fuck you, nique ta mère, fils de putain, pédés ».
Charly monte dans son véhicule, un moment vitres fermées, et le silence, le réconfort, la sensation d’abri le rassurent, dehors ce vent soufflait, l’espace était apparu sauvage, hostile sans doute, et la voiture retrouvée signifiait le chez soi, les bonnes habitudes, Charly déverrouilla le portable, quelques mecs divaguaient sur le réseau, puis consultant ses « contacts » il se décida pour Christophe à Castelnau-le-Lez, le jeune gars était coiffeur là-bas, il avait peut-être terminé sa journée maintenant, Charly lui laisse le message suivant. Je suis au bord de la mer, dans une demi-heure environ je serai à Montpellier au centre-ville, tu peux m’appeler, je te rejoindrai si tu veux qu’on se voie. Et Charly avait attendu un apaisement du vent, une placidité aussi en lui-même comme si toutes ces péripéties l’avaient inquiété démesurément, il voulait s’adresser en lui à quelque chose de sûr qui ne soit pas menacé ou troublé, assis sur son siège Charly une fois de plus se demanda quelle vie il menait, c’était la solitude, les tracas intérieurs, tous les gars qui baladaient dans le coin, se dit-il, ont-ils les mêmes pensées que moi à quelque chose près, ils sont anxieux, obsédés, quasi désespérés par leur quête chaque fois recommencée presque pour rien? Un vieux apparut dans le rétroviseur de Charly, qui venait lui aussi rejoindre son véhicule, ils s’étaient croisés dans les bois sans jamais s’adresser la parole, le vieux était grand, il marchait de ses pas nonchalants qui dénoncent la fatigue et un état proche du renoncement, ses vêtements étaient gris comme la pluie, s’est dit Charly, et par une intuition qui pouvait se justifier à la vue de ce corps assez bien fait et grand, se tenant droit, comme s’il avait été exempté durant toute une vie de travaux manuels pénibles, Charly formula l’hypothèse que ce gars peut-être était professeur d’Université. Il venait là parfois de ces hommes se noyer dans le chagrin des rencontres fortuites, comme s’ils avaient recherché aussi un bain de jouvence ou de luxure avec les mecs les plus sauvages ou les plus débridés, les gars qui affichaient une inculture crasse ou un dédain particulier à l’égard de tout ce qui aurait pu les contraindre à des politesses, à des manières réservées ou policées.
Le vent souffle, il y a un panneau de signalisation sur le bas-côté de la route qui doit être décroché en partie, et le fer raclait contre un poteau de soutien, au-delà de la vitre Charly aussi s’est amusé à contempler les herbes hautes des dunes du rivage, elles traçaient des houles, de fulgurantes oscillations, ce jour-là sans doute le vent soufflait venant du nord et du sud quasi simultanément, là-bas un cycliste essayait de remonter une pente de sable, le gars précautionneux était penché sur son guidon tout en marchant à côté à pied, il revenait comme de la mer semblait-il, de ces franges de vagues et d’écumes qui décuplaient maintenant leurs mouvements en tumulte, dans le ciel où le regard de Charly s’est dirigé il y a ces mêmes cerfs-volants, ces gars s’amusent, se dit-il, ils ont trouvé un hobby qui les contente et même les enthousiasme, dans le début d’après-midi Charly en avait vus certains sortant de leur véhicule avec une détermination sans faille, ils enfilaient leur combinaison noire, et harnachés avec leurs équipements commençaient à déployer les formes bizarres de leur jouet, aux pieds les gars avaient des chaussures spéciales qui pouvaient être crantées pour mieux être fixées sur la planche, et les voilà envahissant la mer, au ciel le cerf-volant franchissait les vagues d’air, et chacun d’eux entraînait un petit bonhomme noir sur les vagues déferlantes. J’y serais, se dit Charly, je serais là-bas sur les eaux, je dépenserais mes nerfs et mes muscles dans une lutte ludique avec le vent et l’eau, je ne serais pas là à chercher un de mes semblables, tel un gars indécis et tumultueusement tourmenté par un besoin de communication et de contact.
Charly s’est parfois demandé ce qui se passait la nuit dans les bois du Petit-Travers, ou dans ceux du Grand-Travers qui est plus proche de La Grande-Motte, en hiver les lieux doivent être désolés et désertés, qui viendrait là? Sur le bord de route quelque voiture serait garée, il y aurait un rendez-vous nocturne, Charly qui est imaginatif aime bien voir dans l’ombre de la nuit à peine dissoute par un clair de lune une seconde voiture arriver lentement et se ranger docilement semblait-il au long de la première arrivée. Mais personne n’avait bougé, les deux véhicules étaient restés là immobiles, sans bruit, aucune portière n’était ouverte, aucune vitre dans la nuit n’aurait glissé quasi silencieusement pour laisser libre cours à un dialogue possible entre les divers occupants des deux véhicules. Combien sont-ils dedans? Un seul conducteur dans les deux cas et aucun passager? Ou bien, se disait Charly, les sièges sont tous quasiment occupés à l’avant et à l’arrière, la bande de mecs est venue là régler un litige. Charly s’était approché, avait feint une balade tranquille, celle d’un désespéré qui n’a plus de compte à rendre à personne et même le danger lui est insignifiant maintenant, au contraire l’âme et le corps en peine recherchent des blessures, des agressions parfois pour aggraver le cas, ou bien Charly s’était dit que la bande venait là recruter encore deux ou trois gaillards avant de se rendre dans un hôtel secret du côté des quais de La Grande-Motte pour une orgie, une espèce de partouze prévue de longue date.
Mais s’approchant il fallait se rendre à l’évidence, chacune des deux voitures ne contenait qu’un seul individu, le conducteur, et dans la nuit comment deviner la silhouette? Elle est massive, se maintient immobile et secrète dans les deux cas, l’âge même reste une interrogation, Charly voudrait détecter, enquêter, résoudre l’énigme qui se présentait à lui, les deux mecs étaient-ils bons à prendre si l’on avait fait connaissance avec eux, ou bien la laideur ou la banalité écoeurantes des deux conducteurs auraient vite dissuadé Charly? Il poursuit sa balade, désintéressé apparemment, mystérieusement, comme si le malheureux était venu là au bord de la plage dans la nuit pour finir un bilan de vie maussade, se suicider le plus silencieusement du monde en se laissant couler dans l’eau froide, ou bien, se disait Charly, par là du côté des bois il s’en est trouvé sans doute qui couraient à perdre haleine avec leur arme pour se donner le coup de feu fatal qui les arrêterait dans leur névrose ou leur désespoir.
Charly avait peut-être dépassé les deux véhicules traînant ses pieds sur le sable invisible, s’adressant parfois à la lune comme si là-haut et si loin elle avait pu concevoir une pensée pour lui, des encouragements ou certaines récompenses, mais l’astre restait de marbre, à peine lumineux tel le globe blafard qu’on aurait oublié d’éteindre au ciel, au-dessus les nuages restaient invisibles, ou opaques, dénonçant des ciels de plomb noir qui s’abattent dangereusement sur les laissés-pour-compte. Une portière avait claqué, Charly s’était retourné, dans l’ombre une silhouette s’était détachée, immensément grande, s’est dit Charly, et avait déclaré sur un ton mi-agressif mi-convaincant, tu restes là-bas tout seul? Tu ne viens pas avec nous? Et le silence rompu quelques secondes s’était refermé sur la plaie de Charly, seul? Moi? Oui, je suis seul. Tu viens? avait repris le bonhomme, tu te décides? Et la portière avait claqué à nouveau, la silhouette immense de ce passager s’était déterminée à rentrer à l’intérieur du véhicule, une discrète lumière en haut du pare-brise avant s’était allumée, Charly a saisi quatre visages tournés vers lui, ces quatre regards qui l’observaient intensément comme si on l’avait attendu depuis longtemps avant d’aller sur les quais rejoindre cet hôtel. Tu viens? La portière à nouveau avait claqué, la silhouette au costume noir et grandiloquent s’était à nouveau déplacée vers l’extérieur, tu viens? Charly n’a pas répondu, il marche lentement, regrette déjà de ne pas être allé demander, mais il a peur, redoute une mésaventure, la bande de mecs aux deux voitures l’inquiète, on va le suivre, on veut lui voler l’argent, un portable, on veut le faire chanter? Ou le blesser tragiquement pour le plaisir d’avoir agressé la nuit sur les plages du Petit-Travers un mec qui marchait là innocemment, sans rien demander à personne, la solitude inspire à certains un goût de vengeance ou un goût de pur crime, le gars seul attire les bandes au couteau.
Il marchait, de l’autre côté de la route qu’il traverse maintenant il avait entendu les vagues, les bruits toujours recommencés de l’eau qui chute ou qui dévale, de l’eau qui s’avance toujours vers le rivage comme si elle venait chercher là un point de chute, une arrivée, se dit Charly, comme si l’eau elle aussi avait besoin de courir vers une impasse, et ainsi la vague s’éteignait puis reculait, elle semblait s’être apaisée en arrivant sur les bords, elle avait esquissé une espèce de révérence au rivage, une espèce de doux ralentissement, Charly l’observe, il en devine la mollesse alanguie, le ténébreux remous, à ses pieds il y a l’eau qui s’infiltre dans le sable, le sol paraît moins sûr, Charly se propose de tenter plus loin l’expérience pour savoir jusqu’à quand il resterait debout, puis la clarté dans le ciel d’une lune bienveillante avait lancé comme un clin d’oeil, là-bas de l’autre côté de la route les deux voitures ont démarré dans un grondement de moteur enragé et de pneus qui crissent, Charly s’est retiré de l’eau, et il rejoint la plage, il a failli culbuter dans l’ombre sur une série de trois poubelles qu’on avait disposées là pour la salubrité publique.
A regarder de près la « pellicule » annoncée sur le téléphone portable on voit d’abord qu’elle affiche une centaine de photos au moins, et d’un doigt distrait ou bien stupéfait on pouvait faire défiler comme un film, car c’est l’habitude de Charly, il prend un sujet, par exemple les fleurs, et là cinq, six fois il avait photographié les mêmes fleurs d’un jardin, des espèces de grappes blanches qui ressembleraient à du lilas mais curieusement l’efflorescence semblait retomber telle une grappe lourde de raisins mûrs alors que le lilas est ascendant, puis des garçons nus faisaient l’amour dans des pièces inconnues, des Blacks en grand nombre à un endroit, puis des Beurs ou des Brésiliens, les bites sont raides ou molles, les baisers fougueux, on trouva aussi dans ces photos les fameux paysages, ciels clairs, azurés, plages envahies par des foules insouciantes, ciels chargés, nuages lourds, oppressants, là était la série des jours pluvieux, ou des jours venteux, Charly s’était même pris en photo, on aperçoit le visage plutôt triste, anxieux, ou bien concentré sur une question qui reste insaisissable, il regrette de n’avoir pas parlé à ce garçon? Il se demande s’il fait bien de venir à la plage? Comment va-t-il vivre demain? Sur une autre série le visage arbore un sourire surfait, projeté, voulu? Ou bien c’est un sourire intérieur qui veut effacer tous les drames. Ou bien encore Charly s’est exercé à sourire sans doute pour vérifier qu’il pouvait encore détendre son visage, le rendre clair, avenant, mais les trois ou quatre photos de ces sourires avaient une constante bizarre, Charly joue avec lui-même, joue aussi avec l’éventuel et probable observateur qui aurait surpris ces photos, ou les avait volées, il déguise son visage, le masquait étrangement en le mettant à l’ombre de ces branchettes de pins qui ainsi dessinaient traits et brindilles, tirets, fissures, entailles sur la peau devenue peu discernable du vrai visage là-dessous. Quand on observe attentivement, par curiosité, pour passer le temps, on voit précisément que Charly s’est installé pour ces dernières photos sur l’un des troncs couchés qu’on a vus dans les bois du Petit-Travers et plus précisément au-dessus de lui persistent des arbres morts encore hauts sur leur troncs, de là ces ombres sur le visage qui évoquent brindilles ou branchettes qu’un incendie aurait récemment dépourvues de toutes aiguilles vertes. Charly y paraît docile ou assagi, il a pris cette dernière photo de lui avec une certaine résignation, un certain humour plus ou moins grinçant comme s’il acceptait d’être défiguré, tout comme s’il acceptait d’être enlaidi, masqué par le ravage d’une ombre d’incendie. Le sourire signifierait qu’il accepte de vivre maintenant en laissant voir son coeur, son âme, toutes ces choses attristées qui l’occupent et l’ont construit. Là sous le pin mort qui fait ombrage le visage semble buriné par un feu noir, tout comme, se disait Charly, si j’avais passé du charbon noir sur mon visage, la peau est ombrée, caressée par un bâton de charbon de bois, clown triste et ravagé? Masque de vie pour indiquer que la chair est triste? Intrigue voulue pour susciter le commentaire, qui reconnaîtra là-dessous les vrais traits du visage de Charly Roche?
Il y a une énigme, les photos pornographiques sont-elles pour certaines prises au cours de séances particulières, ou bien comme l’indiquerait en haut parfois un bizarre liseré gris sont-elles prises alors même qu’un film pornographique défilerait sur un écran d’ordinateur? Ces fameuses barres de menus qui ornent le haut de l’écran sont exactement visibles sur certaines des photos, on les a laissées perceptibles certainement pour indiquer l’origine de celles-ci. Il y a aussi un beau mec, sans doute iranien ou irakien, qui figure avantageusement nu sur quatre ou cinq photos, peut-être plus, il paraît assis sur le bord d’une baignoire, ou bien s’agit-il d’une tablette blanche de massage ou de soin pour la peau, et l’origine de la photo est là indiscutable, on discerne au-dessous du corps en arrière-plan la page du livre où figurait l’illustration, du texte y paraît indiquant les soins de la peau à pratiquer régulièrement pour avoir cette beauté de l’épiderme, ce rayonnement, l’Iranien est poilu ce qui n’enlève rien à son corps de la douceur lisse qu’on devine si une main étrangère venait là contacter une zone érogène, l’Iranien est un festival de beauté, une splendeur muette à ce moment dans le paysage de la salle de bain.
Il arrivait à Charly de regarder ces photos dans le tram, sur la plage, même au cinéma dans l’attente d’un film, au restaurant, sur la terrasse d’un bar, toutes ces photographies représentent pour lui ses hobbies, ses distractions, il les observait amoureusement, elles lui prouvaient certaines qu’il était encore en vie, en douceur avec la vie, les corps nus le fuyaient dans la réalité, il en avait capté certains au hasard de ses lectures, tout en regardant aussi chez lui des films pornos, puis les fleurs et les paysages, les grands magasins, les centres commerciaux aux couleurs rutilantes faisaient aussi partie des zones sensibles qu’il aimait visiter et photographier, la mer fut un grand amour, le sable un penchant toujours inassouvi, s’étendre au soleil sur un sable chaud comme tout le monde fut pour Charly quand cela arriva un bonheur passager mais dense, puis il se relevait assez vite, comme si la position horizontale du solitaire l’effrayait ou l’importunait, Charly a toujours rêvé d’être accompagné sous les ardeurs d’une île, et les vagues battaient le temps dans leur insondable rythme, l’air qui est parfumé distille sous le soleil un poème de bien-être qu’on voudrait dire à l’autre, mais le plus souvent Charly à la plage ne trouvait pas les mots quand il aimait trop passionnément un inconnu qui venait d’aborder, ou bien les mots étaient là, le poème se formait déjà dans sa bouche, et l’inconnu était parti ou jamais venu.
Dans la nuit parfois, exceptionnellement, on pourrait apercevoir sur la bande sableuse de stationnement qui longe la route sur le côté opposé au rivage, à hauteur du Petit-Travers, une voiture encore garée là, comme si elle avait été oubliée, ou délaissée volontairement, un visiteur des bois serait reparti soudain avec l’inconnu qu’il venait de rencontrer, un appel téléphonique aurait tourné le sang d’un autre et il aurait sans réfléchir emprunté le bus pour revenir en ville, plus probablement le conducteur et propriétaire de la voiture s’était perdu dans les bois, un accident? Un problème de santé? La voiture brillait sous la lune, dans son immobilité noire elle parut un crapaud géant, ou une verrue malencontreuse sur la peau du sable, les chromes rutilaient, les vitres étincelantes reflétaient les quelques branches d’un chêne vert qui poussait là sur le bord, était-ce à l’endroit précisément où l’été sous la canicule venait se ranger le camion rouge de la buvette? Avec ses pancartes et affichettes réparties aux alentours la jeune serveuse annonçait la bière, le coca-cola, le champagne, les sandwiches et salades, les glaces, les chocolats, quatre à cinq tables surmontées certaines d’un parasol usager et accompagnées chacune de trois ou quatre sièges offraient aux passants éphémères ainsi qu’aux habitués le havre d’une paix tranquille à peine dérangée par la poussière qu’aurait soulevée sur la route un engin trop vivement engagé, ou le bruit soudain tonitruant d’un hélicoptère venu sauver quelque estivant en difficulté? Noyade? Accident cardiaque?
La voiture était seule, rangée convenablement, on s’approche, on redoute une mauvaise nouvelle, là-dedans il y a peut-être quelqu’un ou un couple qui se serait endormi. On colle le museau contre la vitre, on tentait de détecter une présence, le moindre mouvement, une masse chiffonnée qui ressemblerait à l’humain. Un chien? Un sac de voyage? Les banquettes sont libres, à part à l’avant sur le siège du passager une paire de lunettes de soleil, un briquet? De sa lampe torche l’inspecteur de nuit scrute le véhicule, appréhende la victime encore, l’accidenté du coeur, s’est retourné précipitamment comme s’il avait perçu là-bas un bruit, une silhouette qui aurait bronché ou glissé? Le vent soufflait encore, l’inspecteur relève le col, se rassure, il est seul, regarde, à l’intérieur du véhicule pas d’indice suspect, il va essayer d’ouvrir la portière, celle du conducteur, quand ses doigts ont abordé le chrome qui brille et signale la poignée une alerte commence à siffler, rageusement, l’inspecteur se retourne, a cru voir la même silhouette enjamber le fossé et repartir soudainement en courant vers la plage, il la suit, la recherche? L’interpelle?
L’alerte a cessé de sonner, la voiture redevenue sage, tranquille émet maintenant le mystère entretenu, qui est là dans les bois s’étant oublié sous les pins endormi, ou bien troussé par l’autre visiteur qui serait venu à pied? Ou bien la voiture est en panne, s’est dit l’inspecteur, ils viendront la prendre demain avec la dépanneuse? Ou bien c’est la silhouette qui bondit maintenant sur la plage qui repassait prendre sa voiture et ma présence l’indispose, l’inquiète? Dans la nuit, par ici, qui a l’âme tranquille? Ce n’est pas par hasard qu’on vient mettre ses pas dans ces bois. La nuit tout contre ce poteau le panneau publicitaire continuait de cogner avec le vent, la mer étalait ses vagues, tous les cerfs-volants avaient disparu, celui qu’on appelle l’inspecteur poursuit sa tournée, il vient là par désolation, par désoeuvrement, se donne pour devoir ou vertige l’insensée occupation de vérifier l’état des lieux, la lande est déserte, le ciel toujours chargé … Qui saurait que dans les bois même dorment l’un contre l’autre deux amis récemment conquis par une attraction réciproque, ils ont baisé, se sont embrassés mille fois puis le somme est là dans la lourdeur des corps qui restent enlacés, l’un d’eux paraît le visage tourné vers le ciel, l’autre enfouit sa tête tout contre la poitrine et le cou de son amant, ils sont vêtus grossièrement comme si après l’amour seul le froid les avait convaincus de s’abriter sous des semblants d’étoffes. Quelqu’un aura reconnu là Charly Roche, c’est lui qui se blottit tout pressé contre son amant qui regardait le ciel. Celui-ci dort paisiblement, le visage est celui d’un de ces anges qu’on ne rencontre que dans les soirées, à la tombée de la nuit, quand on pense qu’il n’y a plus rien à faire et qu’on ne trouvera personne, l’ange paraît, vous semble venu pour vous, on ne doute pas alors qu’on va le convaincre, il est déjà convaincu, il s’avance vers Charly avec une aisance et un aplomb qui ne laissent aucun doute, c’est comme un voilier qui vogue sur l’eau, il tient son cap, il déplace ses voiles avec une assurance somptueuse, l’ange s’approchait, regardait Charly et lui disait, c’est pour toi que je viens. Charly pleurait.
Puis Charly poursuit ses manoeuvres, il est en recherche, il est revenu tout au fond du bois dans le creux vallon qui l’impressionne, là était une voûte faite de branches de pins assemblés et proliférants, au sol les aiguilles amassées formaient un tapis épais qui étouffe inexorablement le bruit des pas, c’était, se dit Charly, comme un hall ou un vestibule, une espèce de lieu sacré où devait se rendre jour après jour l’essentiel des gars qui s’étaient aventurés au Petit-Travers. On venait là prendre le pouls, tâter le pouls d’une situation qui ailleurs aurait pu paraître fuyante ou désarçonnante ce jour-là, on s’était dirigé vers ce lieu de rendez-vous, ce carrefour où immanquablement tous les gars venaient faire un tour, et on anticipait la fréquence ou la rareté des rencontres auxquelles on pouvait s’attendre, sept ou huit gars se trouvaient là battant le sol de leurs pieds ou bien méditatifs se frottaient la bite en harcelant le voisin qui encore n’avait pas donné signe d’allégeance, et on jugeait à ce nombre que le bois ce jour-là frémissait, vibrait d’intentions nombreuses, on peut imaginer, vu le vestibule tel l’épicentre d’une tragédie, que sur la surface entière du Petit-Travers cinquante ou soixante mecs peut-être arpentaient le sol de leurs pas hésitants ou farouches, d’autres jours le vestibule restait désert, vide de sens presque, inoccupé par le moindre frémissement d’un tissu ou d’un murmure, là se jouait plus précisément cette tragédie, dans ce carrefour insensé, la misère s’était abattue, au loin l’écho des guerres n’était plus entendu, les héros fatigués ne se déplaçaient plus, Charly seul intervient dans le hall boisé, scrute infiniment à l’arrière des troncs, au travers des feuillages, croit percevoir là-bas l’agitation parcimonieuse d’un dernier fugitif qui aurait encore tenté une rencontre, ce n’est rien, c’est un oiseau qui s’est déplacé sur pattes, ce qu’a cru voir Charly d’une main qui bouge ou d’un visage qui se serait esquissé n’est que le pâle mouchoir en sopalin qui s’est accroché à la branche d’un arbuste, le vide du lieu impressionnait, Charly s’y sent chez lui, c’est pour lui, la tragédie ce jour-là se jouait avec lui seul pour partenaire.
Il reste là quelque temps, Charly aime bien aussi se sentir isolé, ce lui est étrange, il est parvenu dans ce hall vidé de tous hommes, il guette encore, il croit voir l’allure magnifique d’un héros qui ayant traversé le sable au soleil viendrait là nu exposer ses formes, un jour d’été ce gars était arrivé, hoplite ou fantassin d’une guerre lointaine, nu et bronzé il avait arpenté le tapis d’aiguilles de ses pas géants, en tout cas fermes et volontaires, au bas de son ventre une bite grandiose pendait, charnue et rose, prête à jaillir telle une lance érigée raide dès qu’un cul se serait présenté, le corps du soldat ne portait aucune blessure, ses cheveux châtains formaient des boucles, une espèce de broussailleuse chevelure, et son regard quand Charly l’interroge était flambant, acide, d’un bleu d’acier, Charly n’osait pas s’approcher encore, il regarde la scène de loin, le soldat enivré par la canicule cherchait désespérément son compagnon de coït, il tâtait sa bite énorme, il la palpait comme s’il avait voulu aussitôt la prolonger, ayant aperçu Charly au fin fond du taillis le mec s’était avancé propulsant sa bite en avant telle une gourmandise dont il était sûr qu’elle plairait, mais Charly hésita, n’arrive pas à s’y faire, la pipe, la fellation pour mieux dire, n’était pas pour lui sa préférence, un dégoût parfois s’empare de Charly, le sexe le travaille, les zones du dessous de la ceinture lui paraissent sales, c’est ce qu’il dit, le soldat ivre de canicule dans le vestibule avance toujours, provoque, suce l’arme, semble-t-il dire, elle ne te plaît pas? Tu n’en veux pas? Charly aurait étouffé sous la pression, l’immense corps s’était déployé sur lui alors coincé tout contre le tronc d’un pin, et il avait ouvert sa bouche par désir, par horreur aussi, pour calmer le gars aux abois, Charly sentit une main épaisse s’appliquer sur son crâne, on le soumettait, on lui disait de se taire et de faire office de con ou de cul.
Le vestibule ce jour-là était brumeux, dans un silence non seulement inquiétant mais dangereux, éprouvant, Charly ne vit rien, aucune trace d’un beau gosse ne s’est présentée, aucun souvenir, il lui semblait qu’il était venu là mille fois et qu’encore une fois il croirait que ce serait la dernière fois. Il a revu le tronc couché où il avait lu quelques pages d’un livre, où il avait aussi appelé avec le portable sur le réseau de rencontre, une poubelle avait été vidée récemment, un sac de plastique noir enfilé proprement dans le container en dépassait en haut délicatement comme si on avait voulu orner le matériel pour déchet d’une collerette, se dit Charly, plus loin on retrouve les fameux emballages de préservatifs, indestructibles, rouges ou verts ou orange, étrangement, se disait Charly, on ne trouvait pas beaucoup trace des préservatifs eux-mêmes, les mecs peut-être en avaient remportés dans leur poche ou au bout de leur bite, ou bien encore coincés bizarrement dans un trou du cul, Charly chercha, il n’en trouva aucun, comme si le temps les détruisait assez vite, la pellicule de plastique était légère et mince ou bien sa transparence la rendait invisible. Là-bas du côté des dunes au soleil en été il y avait des corps nus exposés, les gars se couchaient sur le ventre, parfois ils avaient encore la trace du slip sur la peau irrégulièrement bronzée, pour la plupart ces corps nus étaient sveltes, Charly les observait de loin, s’en approche tel un renard qui vient chercher une poule, de ses pas agiles il entretenait le silence, la furtivité, son portable déjà déverrouillé était prêt, ne restait plus que l’infime bruit agréable à entendre quand la photo serait prise, une espèce de déclic, comme un rideau qui se serait brusquement ouvert, agilement avant de se refermer aussitôt, et la scène apparaissait dans toute son ampleur magnifique, le beau gosse étendu exposait son cul au soleil, sous lui le sable servait de couche, et autour de lui des herbes folles agitées par une légère brise montraient que tout cela était vivant, respirait, s’agitait, souvent Charly s’approcha négligeant la ruse du renard, comme s’il avait voulu être accueilli presque, et c’est vrai, parmi les gars qui là s’affalaient nus à plat ventre tout contre une dune, la plupart aimaient se montrer, demandaient même à Charly de lui révéler les photos qu’il venait de prendre, parce que ces gars aimaient se voir, et se savoir désirés, ils avaient besoin de se prouver jour après jour, au fur et à mesure, dira Charly, qu’ils étaient les vrais soldats d’une guerre amoureuse qui se livrait là dans le Petit-Travers au bord de la mer Méditerranée.
AU FUR ET A MESURE
de
Jacques Pioch
AU FUR ET A MESURE (1)
ODYSSEUM (2)
UNE INTIME AGITATION (3)
POURSUIVRE POUR VOIR CE QUI ALLAIT SE PASSER (4)
LA COULEUR DE L’EXISTENCE (5)
LA RECHERCHE EPERDUE (6)
LE BRUIT DE SES PAS (7)
LA COULEUR DU DEUIL (8)
SANS SAVOIR JUSQU’OÙ (9)