THÉÂTRE
Besoin de quelques éclaircissements
Soliloque 7 de « SUITE 36 », suite théâtrale de 8 soliloques
Germain Larrieu, la trentaine ou la quarantaine
C’est là que m’est revenue cette image, et ça n’avait pas de rapport peut-être, c’était une autre histoire.

J’étais dans le tram, il faisait nuit déjà, ou presque, je sais qu’à travers les vitres de la rame on voit la ville étinceler, le tram est modérément rempli, la plupart des gens sont assis, et il y a ce couple debout.
Elle et lui doivent avoir vingt-cinq ans, vingt-six ans. Ils sont à cinq ou six mètres de moi, je suis debout moi aussi, je sais que de ma main droite je me tiens à une barre verticale, ou bien au montant d’un siège, à l’un des dossiers avec ces mêmes barres en fer, ce qui facilite l’attachement, l’équilibre, quand il y a beaucoup de monde debout.
Et eux sont là-bas, elle et lui, je les regardais. Et je sais que leur scène, leurs diverses scènes, puisqu’ils avaient semblé changer d’attitude, ou de climat, chaque fois que je les observais, leurs divers sentiments m’émeuvent.
Il était beau, elle aussi était belle, lui est barbu, et elle a les cheveux blonds, lisses, coupés de moyenne longueur, c’est lui au départ qui s’intéressait à elle. Y a-t-il entre eux deux une de ces barres verticales, qui dans la rame facilitent le confort des voyageurs non assis, à laquelle à un moment ou l’autre l’un ou l’autre se tient? Je ne sais plus.
Ils sont debout face à face, et dans les premiers temps c’est lui qui tente de lui parler, d’attirer son attention avec des mots doux et gentils, les deux visages sont environ à vingt centimètres l’un de l’autre, ce qui n’est pas beaucoup. Mais elle paraît non pas distraite, ou indifférente, loin de là, mais elle fait, ou tout se passe, comme si ce que disait le garçon n’était pas important, essentiel.
C’était peut-être un jeu de sa part à elle, elle sait très bien ce qu’il est en train de lui dire, ce qu’il va lui dire, elle est sûre de l’attirance qu’elle produit en lui pour elle, et elle feint de n’être pas chaude, ou vivement intéressée. Peut-être elle a quelque ennui, dont elle ne lui a pas parlé. Ou bien veut-elle voir jusqu’où il ira sur la distance de ces quatre ou cinq « stations » qui défilent durant le trajet, et elle s’amuse à ne lui manifester que le minimum de sentiments, pour voir comment le garçon se débrouille, va en venir là où il veut en venir.
Lui est amoureux, ça se voit, plein de désir, il a besoin d’elle, il est chaud, sentimental, il la regardait avec les yeux de l’amour et de la concupiscence. Elle observe son regard à lui, et elle lit dans ses yeux tout ce désir qui monte, et aussi l’attachement fou qu’il éprouve tout le temps pour elle. Il est subjugué, elle aussi peut-être, mais elle ne le montre pas tout le temps, ça ne la déborde pas.
Quand je les observais à nouveau, pour éviter de rester trop longtemps braqué sur eux je regardais la ville, l’animation vers les vingt heures le soir, parfois je me penchais vers la vitre du tram, pour voir s’il y avait des contrôleurs à la station où l’on allait arriver, je n’avais pas validé mon ticket d’abonnement, ils avaient changé de profil ou de distance tous deux. Ils s’étaient rapprochés, ou bien elle le regardait maintenant dans les yeux. Lui, immanquablement, avait trouvé de quoi se faire remarquer, presque aimer. On sentait qu’il humait le visage de sa compagne, il adorait le parfum qu’elle avait sur sa peau, parfois il lui avait comme mordillé l’oreille, ou il avait fait mine de lui voler un baiser, elle avait posé une main à elle sur l’épaule gauche du garçon, et j’en voyais les doigts qui s’étaient rapprochés du col du blouson du garçon, comme si elle avait commencé presque à caresser son cou, distraitement et délicatement.
Et lui de sa bouche avait frôlé une joue d’elle, puis la bouche d’elle, tous deux ne s’étaient pas embrassés, mais leurs corps étaient plus proches qu’auparavant, ils étaient presque collés l’un à l’autre, là dans le tram, debout, et tous deux continuaient à se parler. Lui, le plus souvent, relançait à nouveau la conversation, et tenait à lui dire, mais quoi? Son amour? Un évènement du jour? Une sensation du jour? Elle aussi avait proféré quelques mots, puis elle l’écoutait. C’était lui qui était empressé, aimant, il avait besoin d’elle, il ne respirait que par elle et pour elle.
Peut-être elle aussi était fortement amoureuse de ce garçon, mais elle était plus lente peut-être, ce jour-là, c’était lui qui avait relancé la flamme, avec son visage le garçon allait frôler le visage d’elle, on aurait dit deux fleurs ou deux feuillages qui se frôlaient l’un l’autre, ou bien la lumière qui frôle une ombre, qui devient elle-même lumière frôlant une ombre passagère.
Mais il paraissait sûr d’elle et des effets innombrables qu’il produisait en elle, il savait qu’elle aimait par-dessus tout le sentir enflammé, vivant, excité, tendre, et elle attendait parfois que de lui-même il l’ait embrassée en lui parlant, en se resserrant contre elle, elle n’avait rien d’autre à faire que d’être là, attendre, dire un mot, se taire, esquisser une caresse brève sur lui, puis attendre, et lui, le garçon, était en feu, il ne voyait qu’elle, il ne vivait que pour elle, il attendait avec une impatience à peine contrôlée que le tram se soit arrêté à la bonne station pour eux, et ils allaient rentrer chez eux, enfin ils seraient arrivés dans leur appartement intime, plus rien ne pourrait les arrêter ou les freiner pour faire tous les deux ce qui leur venait, en toute liberté.
Aucun des deux ne s’est douté vraiment que je les observais, et ils ne pouvaient savoir quels sentiments m’occupaient. J’étais là debout, à la tombée du soir, je n’étais pas avec eux, je n’étais pas à la place de lui ou d’elle, je me devais de rester à distance, en quelque sorte j’étais exclu de leurs rivages, de leur île, moi j’étais à la mer, j’allais peut-être chavirer, ou bien j’allais persister dans mon solitaire voyage, mais ils ne se rendaient pas compte tous deux que je les voyais, et que j’étais pris d’une envie forte de les rejoindre, soit pour les observer d’encore plus près, soit pour vivre ce qu’ils vivaient, presque comme si on allait former un trio.
J’étais exclu des sentiments de l’amour, et de l’infini désir inspiré par « l’amour ».
Je sais combien ce mot est galvaudé, on y situe tant de choses à l’intérieur, et il énonce tant d’illustrations possibles. Mais l’amour pour moi, c’était le continent inconnu, dont j’étais exclu, c’était le monde à part, qui était réservé aux amoureux, à ceux qui avaient la chance de s’être rencontrés et de s’être liés par des accords, des complicités, que moi je n’ai jamais su inventer avec quiconque.
Lui était barbu, avec sa barbe noire, la fille était blonde, avec les cheveux mi-longs, et tous deux paraissaient emportés par le tram, ils étaient véhiculés confortablement vers un lieu où ils allaient encore se retrouver au plus près, et moi je ne savais pas encore où j’allais dormir, je me ressentais privé de quelque chose à quoi j’avais droit, moi aussi j’avais en moi une nature qui aurait pu me porter à aimer et à être aimé, mais je ne savais pas produire les premières étincelles de ces rencontres merveilleuses, ou bien elles s’éteignaient à peine avaient-elles brillé, je sentais dans le regard de l’autre qu’aucun feu ne s’était propagé.
Et je restais là à contempler ceux qui avaient la chance, le plaisir, ces bondissements du coeur. Elle avait fini par l’embrasser sur la bouche, elle avait mis peut-être dix minutes pour en arriver à cela, à ce rivage de sa bouche à lui, elle s’était lentement et voluptueusement laissée aller tout ce temps à un discret envahissement de son être par tout le feu qu’il propageait en elle, et lui, le garçon, savait qu’il devait aller précautionneusement, avec d’infinies patiences, il devait absolument lui manifester à elle qu’il pouvait se contenir, s’adapter, parce qu’il aimait bien aussi lui faire la cour avec une infinie délicatesse.
Je les observais, ce court-métrage dura bien dix minutes, je n’aurais pas pris plus de plaisir à voir ce couple sur l’écran d’une salle de cinéma.
Ici dans le tram j’avais assisté à un spectacle qui me comblait, je n’avais pas effarouché les acteurs, ils se savaient à peine regardés, tellement les voilà occupés dans leur histoire.
Il avait les cheveux noirs aussi, mi-longs, et elle portait une sorte d’imperméable beige très clair, qui la faisait ressembler à une passante dans la nuit.
Ils étaient peut-être étudiants. Je supposais qu’ils n’étaient pas mariés. Il y avait dans leur histoire des signes de fragilité ou d’impatience, comme si le couple n’était pas véritablement installé. Ils en étaient à une sorte d’intimité « virginalement » amoureuse, qui semblait faire fi de toutes les contingences, c’est ça que j’aimais.