THÉÂTRE
COSMOPOLITISME
Pièce 3 de «BABEL, ET ALORS », suite théâtrale de 8 pièces
Dans le cours de leur séjour estival au festival de théâtre d’Avignon, les quatre journalistes et critiques d’art dramatique s’étaient retrouvés dans le jardin d’un hôtel, et avaient parlé de cosmopolitisme, sans doute par opposition à nationalisme, s’interrogeant sur la valeur de leur langue d’origine, et sur le fait d’être polyglotte. A ces réflexions se mêlaient des confidences, des humeurs à propos de ce qu’ils ressentaient personnellement tous les quatre l’un pour l’autre dans ce quatuor. Ainsi observant l’actualité avec une longue vue, ou au contraire comme à la loupe, ils oscillaient entre un sujet de conversation qui témoignait d’une réflexion géopolitique ou professionnelle et un sujet plus intime où les tracas et les choix personnels qui se présentaient les troublaient.
Le fait d’être « journalistes et critiques » les confinait certainement dans un rôle de commentateurs, ils n’étaient pas acteurs, ils se sentaient parfois inutiles ou redondants, parfois nécessaires à l’Humanité pour l’éclairer.
Mais dans le fond le pessimisme ou le doute étaient envahissants, et ils se sont mis à penser que le réchauffement de la planète était une chance, l’Humanité disparaîtrait d’elle-même si l’on ne faisait rien.
08/08/2019
Jacques Pioch – 21/09/2019
(Durée de représentation : 1h15)
COSMOPOLITISME
de
Jacques Pioch
—
EMMANUEL, la trentaine
PASCAL, la quarantaine
LAURENCE, la trentaine
FRANÇOIS, la trentaine

EMMANUEL

PASCAL

LAURENCE

FRANÇOIS
EMMANUEL
En fait nous sommes toujours oscillant entre le sentiment que nous faisons tous partie d’une même planète et cette conviction aussi que seul compte le coin où chacun se trouve.
LAURENCE
Le coin.
La zone, la région.
Le territoire.
EMMANUEL
C’est comme tu voudras.
Il y a toujours un endroit qui pour chacun de nous compte beaucoup plus que l’ensemble des territoires qui forment la planète.
Pour toi c’est un lit, une maison, ou bien une voiture.
Pour un autre, c’est le bord d’une rivière, ou un bungalow sur la plage, ou un étage en haut d’un immeuble.
Nous sommes tous sédentaires quelque part. Et en même temps voyageurs …
PASCAL
Je ne vois pas où tu veux en venir.
Nous sommes tous égocentriques, ou anthropomorphes, et simultanément nous prenons conscience du monde et de sa diversité.
FRANÇOIS
Nous sommes ce que nous sommes.
Mais je n’ai rien contre le cosmopolitisme.
LAURENCE
Tu as une langue, c’est ta langue d’origine, tu y tiens.
FRANÇOIS
Oui, vraisemblablement, puisque je la parle.
Je parle également anglais, je ne parle pas chinois.
EMMANUEL
Je parle cinq langues. Je compte bien en apprendre d’autres.
Comme l’arabe, le chinois, le russe également.
Tous ces pays qui font bouger le monde …
PASCAL
Je ne vais pas me mettre à apprendre l’occitan, ou le latin, ou le grec.
LAURENCE
Mais où veux-tu en venir?
EMMANUEL
J’aime mon pays.
Suis-je prêt à le défendre, contre quoi?
FRANÇOIS
Je veux bien défendre ma langue, je l’aime.
Je la parle couramment.
J’en aime la littérature aussi.
Sans ma langue, qui suis-je?
Un muet?
Un anglo-saxon?
Un baratineur?
Ma langue est le véhicule de mes pensées, de mes songes, de mes souhaits.
Je te parle.
A qui je parle?
LAURENCE
A moi.
Ou à toi.
PASCAL
Je vois bien que quelqu’un me parle.
Je tente de lui répondre, ou de m’adresser à lui.
Mais finalement je peux rester muet, ou circonspect.
Je ne participe pas à la démonstration.
EMMANUEL
Pourquoi?
PASCAL
Parce qu’elle est inutile, ou prématurée.
LAURENCE
De quoi parlez-vous?
FRANÇOIS
J’aurais pu parler l’égyptien du temps des pharaons, ou le chinois du temps des premiers empereurs de Chine, je peux aussi parler le langage des animaux.
EMMANUEL
C’est à dire.
FRANÇOIS
Soupirer, gémir, ou même rire, mais ne pas pouvoir formuler un mot, qu’on puisse écrire.
Je n’ai jamais vu un singe écrire, sauf dans une publicité.
LAURENCE
A propos de quoi?
FRANÇOIS
Il voulait écrire à sa maman pour lui indiquer ce qu’il souhaitait comme cadeau de Noël.
LAURENCE
Et que répondait la maman?
FRANÇOIS
Elle survenait dans la chambre pour rappeler à l’enfant qu’il était temps de se rendre à l’école.
PASCAL
Le gamin s’était déguisé en singe, pourquoi?
FRANÇOIS
C’est un rêve qu’il faisait.
Et sa maman lui disait.
« La prochaine fois, tu peux m’avouer franchement que tu souhaites une trottinette électrique. Tu n’as pas besoin de faire semblant d’écrire comme un singe en te costumant. »
PASCAL
Que répondait la maman?
FRANÇOIS
Elle ne formulait aucune objection.
Le singe avait des bottines rouges.
LAURENCE
La maman était singe?
FRANÇOIS
Non, normale.
LAURENCE
Comment, c’est à dire?
FRANÇOIS
Elle formulait les mots normalement.
Elle entrait dans la chambre.
Je ne me souviens plus du costume qu’elle portait.
LAURENCE
Est-elle jeune?
FRANÇOIS
Oui, sans doute, une maman de tous les jours, qui vient rappeler à son fils qu’il est l’heure de se rendre à l’école.
Sans l’école, nous ne serions rien.
PASCAL
Pas grand chose.
Ou beaucoup de choses.
Nous ne pouvons pas savoir, puisque l’école est obligatoire.
« Cosmopolitisme », c’est là que j’ai appris ce mot sans doute, mais quand? A l’école primaire, à l’école secondaire, ou aux Universités?
« Cosmos », c’est le monde, « Politis », c’est la cité.
Le monde forme une cité.
Enfin quoi, le monde de notre planète forme la cité humaine. Les animaux ne comptent pas.
Tu n’es pas de cet avis.
EMMANUEL
L’homme est primordial. Les animaux sont secondaires.
Ou bien ils ont la même valeur. Mais dans quoi je me précipite?
Il faut que l’humanité se sente responsable pour tous les autres, puisqu’elle a l’intelligence.
PASCAL
Nous avons fait beaucoup de mal sur terre.
Depuis que l’homme existe.
FRANÇOIS
Drôle d’histoire.
J’aurais aimé être paléontologue.
Celui qui s’occupe des choses très anciennes, avec l’étude des fossiles.
C’est un secret qui est toujours gardé dans la terre.
J’ai le goût du secret.
Mais j’aime les révélations, en tous cas les surprises.
Et toi?
LAURENCE
J’aime tout, du moment que ça vient de toi.
Beau gosse.
Et si tu n’étais pas paléontologue tu serais quoi?
FRANÇOIS
Acteur de cinéma.
Ou bien acteur tout court.
J’aime me déployer.
Peut-être que je suis exhibitionniste.
Ou je prétends révéler aux autres quelque chose.
PASCAL
Tu n’es pas secret absolument.
FRANÇOIS
Non, un jour ou l’autre j’aime bien que tout ou presque soit révélé à mon sujet.
Mais rien ne presse.
C’est donc que j’aimais faire attendre.
LAURENCE
La supériorité de l’espèce humaine est incontestable en ce qui concerne les ponts, les hauteurs des immeubles, et l’utilisation de l’énergie nucléaire.
Mais si l’on entre dans le détail.
Je vaux une fourmi? Je vaux une cigale?
Qu’est ce que je vaux?
EMMANUEL
Une personne n’a pas de prix.
On ne peut pas l’acheter, ou la vendre véritablement.
On achète ses services, on vend sa présence, ou son usage.
Mais jamais je ne pourrai dire combien tu vaux.
Je me demande d’ailleurs pourquoi tu attaches un si grande importance à cette question.
Tu ne vaudrais rien, ça change quoi?
PASCAL
Personne ne veut de toi.
LAURENCE
J’ai lu récemment que dans l’espèce des Bonobos, ces fameux singes qui règlent beaucoup de leurs conflits domestiques ou sociaux par des relations sexuelles, il y a la commodité du bouc émissaire.
On prend à partie une personne, elle sert de référent dans le litige, les deux adversaires en présence, ou en conflit, lui font payer à elle le prix de la paix entre les deux belligérants.
Elle sert de monnaie d’échange. Le Bonobo, ou la Bonobo en question, sert d’exutoire aux deux partis en belligérance.
PASCAL
Tu veux dire par là que nous sommes misogynes.
LAURENCE
C’est bien possible.
La femme sert de monnaie d’échange entre les hommes.
Mais je ne vais pas faire une fixation sur les rôles qu’on veut me faire jouer.
Si je ne suis pas contente, je m’en vais.
EMMANUEL
Il y a des pays, des nations, des Etats, ou tout simplement des tribus, des groupes d’humains qui considèrent les femmes bien supérieures aux hommes.
Le nombre de ces sociétés est sans doute en significative réduction, puisque nous tendons actuellement à une égalité entre hommes et femmes, entre adultes et enfants, entre humains et animaux.
Les signes extérieurs de richesse ne sont pas bien vus non plus, nous tendons à une égalité entre riches et pauvres, pour une sorte de consommation moyenne.
Le droit à deux enfants, à deux voitures, à une résidence principale et à une résidence secondaire.
Mais nous persistons à penser qu’un couple, la fusion entre deux êtres, est le mode relationnel le plus sage et le plus convaincant dans le quotidien.
C’est comme un système musical qui ne tolérerait que les duos comme piano et flûte, accordéon et tambourin, hautbois et harpe.
PASCAL
Où voulais-tu en venir?
Nulle part?
Tu cherchais quoi?
EMMANUEL
Il y a toujours quelque chose à dire.
FRANÇOIS
C’est vrai, il y a toujours quelque chose à dire, que ce soit dans un tribunal, dans une chambre à coucher, ou dans le tram.
Mais je ne dis pas bonjour à tout le monde.
Je ne tiens à gêner personne.
Il y a des gens qui ne veulent absolument pas à être remarqués.
Ils vont et viennent, ne se soucient pas véritablement de qui les entoure.
Le discours est-il utile, nuisible, souhaité, ou adéquat?
Ici même, nous pourrions nous contenter de siroter un verre à la mi-journée sans entrer dans des palabres inconsidérées.
Tu m’aimes? Tu m’aimes bien?
Je t’exalte? Ou je te pourris l’atmosphère?
EMMANUEL
Je t’aime bien, tu le sais.
Mais j’aimais parler avec toi.
On ne peut pas toujours baiser.
LAURENCE
Quand?
EMMANUEL
Cette nuit, il me semble.
Nous n’avons pas fait ça?
FRANÇOIS
Tu veux en venir à quoi?
Je t’aime bien, tu le sais. Mais je ne vais pas faire ma vie avec toi.
EMMANUEL
Pourquoi?
Tu as d’autres visées? Avec qui?
PASCAL
Finalement, qu’on soit au mois de juillet ou au mois d’août, ce sont les congés, les vacances.
Même le Président est au Fort de Brégançon, pour des « vacances paisibles et studieuses ».
C’est une expression choisie, un élément de langage. On veut faire entendre que le Président ne se laisse pas tourner la tête par n’importe quoi, mais qu’il reste en contact avec toutes les préoccupations du pays. Sans oublier la géopolitique.
C’était lui qui disait toujours « et en même temps », manière de dire qu’il n’y avait pas de quoi opposer les Français, tout se vaut, des vacances à Arcachon tout comme des vacances dans le Lubéron, ou en Provence.
Vous avez couché ensemble? Quand? Cette nuit?
Racontez-nous. Moi et Laurence nous sommes dans une situation pitoyable.
Nous ne vivons pas l’aventure.
Parlez-nous.
Ce n’est pas vrai?
FRANÇOIS
On s’est vus.
PASCAL
Dans quelle chambre?
FRANÇOIS
Chez moi. Il est venu me demander un service.
PASCAL
A propos de quoi?
FRANÇOIS
Un service. Je ne pouvais pas lui refuser. Je lui ai ouvert.
Et nous avons bavardé.
LAURENCE
C’était à propos de quoi?
FRANÇOIS
De nos femmes. De notre métier.
Tu n’arrivais pas à dormir.
EMMANUEL
La canicule est forte cette année. J’ai eu la sensation que mon climatiseur était en panne. J’ai voulu savoir.
Tu dormais.
FRANÇOIS
Puis je t’ai ouvert.
Tu m’avais envoyé un sms.
LAURENCE
De quel genre?
FRANÇOIS
« La clim est en panne chez moi, je peux te rejoindre? »
PASCAL
Tu aurais pu te rendormir.
FRANÇOIS
On a bu du jus de fruit, puis un whisky.
Ni toi ni moi n’avions vraiment l’intention de dormir.
On aurait pu sortir, aller balader en ville, des bars sont encore ouverts sur la place de l’Horloge, ou bien sur les rives du Rhône.
EMMANUEL
Je ne savais pas, j’avais chaud, Brigitte ne répondait pas, j’ai pensé m’adresser à toi, ou à toi, je cherchais de la compagnie.
Tu as répondu.
FRANÇOIS
Oui, pourquoi pas? Pour voir.
Pour savoir.
C’est une expérience.
PASCAL
Alors?
EMMANUEL
A poursuivre.
A suivre.
Je n’ai pas d’intention nette à ce propos.
FRANÇOIS
Moi non plus.
PASCAL
Il ne s’est rien passé du tout.
LAURENCE
J’étais seule.
PASCAL
J’étais avec Rudy.
EMMANUEL
Tu penses quoi de moi exactement?
FRANÇOIS
On peut très bien vivre une expérience ensemble, pour les quelques jours que nous passons ensemble ici.
Rien n’est obligatoire, c’est à voir.
EMMANUEL
Je me suis surpris dans ses bras, il m’embrassait.
FRANÇOIS
J’ai voulu voir ce que ça donnait.
PASCAL
Et alors.
Comment ça?
EMMANUEL
Je peux?
LAURENCE
C’est charmant.
PASCAL
L’amour me déçoit, sous quelque forme que je puisse me le représenter.
C’est toujours une affaire de désillusion. On attend, on attend. On espère, on désire, on consomme quelque chose, mais c’est souvent périmé, daté.
Ça n’a rien de rafraichissant.
Rudy m’avait promis, je l’attendais.
Quand il est reparti, qu’avais-je gagné? Une blessure supplémentaire.
Au combat de l’amour nous sommes toujours vaincus.
LAURENCE
Tu parles pour qui? Pour les vieux? Pour les romantiques?
Vous, c’était bien.
EMMANUEL
Quoi? L’amour? Le sexe?
On s’est à peine touchés.
Puis Brigitte a téléphoné, je devais lui répondre.
FRANÇOIS
C’est toujours un manque de savoir-vivre cette manière de répondre soudainement au téléphone.
Tu ne t’es pas soucié de moi.
EMMANUEL
Je t’ai demandé la permission.
FRANÇOIS
Je te l’avais donnée, mais qui t’obligeait de répondre? Brigitte?
C’est une maîtresse-femme, elle te tient par les couilles, et tu ne t’en rends même pas compte.
Tu te crois le mâle, l’amoureux, l’homme, tu lui rends service.
Elle a vingt ans de plus que toi, elle s’est trouvé un beau gosse.
PASCAL
Tu insultes ce que tu as aimé. Non, pas vraiment?
Que s’est-il donc réellement passé?
FRANÇOIS
On s’est touchés, palpés, puis on a essayé un 69.
Cela durait, j’aimais bien.
Mais je sentais effectivement que je n’avais pas de sentiment pour toi.
C’était histoire d’avoir quelqu’un dans mon lit, puisque tu étais venu de toi-même.
EMMANUEL
Tu m’avais dit des paroles touchantes.
FRANÇOIS
Je ne sais plus ce que je t’ai dit.
PASCAL
Rudy me caressait, je lui ai demandé s’il viendrait à Paris avec moi.
Pourquoi pas?
Je vis seul.
Je peux très bien l’héberger une huitaine de jours, histoire de faire le tour de sa personne.
Puis je n’ai aucun doute sur le fait qu’il m’ennuierait, je serais passé à un autre.
Que vas-tu faire?
Tu as décidé quelque chose?
Laurence. Il ne faut pas se laisser aller.
LAURENCE
Je cherchais.
Il me semblait que je devrais quitter la France, avec ou sans mes enfants.
En quoi puis-je être utile? On attendait quelque chose de moi?
Et puis je me retrouvais ici même, un après-midi de juillet.
Je n’avais plus aucune curiosité pour quoi que ce soit.
Tout se passait comme si la planète entière me paraissait un immense désert.
Un désert chaud, invivable. On n’apercevait aucune silhouette.
On n’imaginait même pas comment on aurait pu se transporter d’un continent à l’autre. Il n’y avait ni bateau, ni avion.
La ville dont je venais n’était plus qu’un tas de poudre.
Je me souviens que dans la nuit oppressante qui s’ensuivit j’aperçus la lune, une espèce de satellite blanchâtre qui semblait rôder dans le ciel, plutôt au hasard, comme si la lune n’était plus en attraction régulière avec la terre.
Et cette nuit-là mon passé revenait.
Je me souvenais que j’étais une petite fille, puis une jolie fille, puis une femme désirable. Et soudain tout s’arrêtait.
C’est un désert chaud, immense, il n’y a plus d’eau, tout ressemble à une poudre étrange, les reliefs du sol paraissent atténués comme si des vents multiples et violents avaient tout rasé pour ainsi dire.
A perte de vue, c’était une horizontalité déserte.
Et je n’arrivais plus à penser. Je ne me souvenais même pas que j’étais un être humain.
J’existais, il semblait que j’existais, mais j’ignorais totalement ce que j’étais.
Je n’avais aucun miroir pour saisir mon image. Aucun partenaire, qui puisse me réconforter sur mon image, ou ma présence, ou ma matière.
En quoi étais-je faite?
Cela semblait de la chair, une espèce de volume animé qui pouvait encore se déplacer, des fois au ras du sol, des fois après de pénibles efforts je me sentais reprendre de la hauteur, comme si j’avais pu marcher sur deux pattes.
Quand je dis « deux pattes », est-ce qu’il s’agit de « deux jambes »?
Et je n’ai eu aucun souvenir qui ait pu me revenir de ce que pour moi avait pu signifier le mot « amour ».
PASCAL
Nous sommes tous assoiffés, ou suroccupés, ou pudibonds.
Rudy était simple, joueur, mais il exigeait beaucoup.
En fait il était capricieux.
Et moi je recherchais un bon gars, un gars ultime.
FRANÇOIS
Tu n’as pas de chance.
PASCAL
Quand je disais « ultime » c’était ambigu, ce serait le dernier, après je n’en verrais plus aucun autre. Ou bien ce serait le gars magnifique qui me ferait oublier tous les autres, pour combien de temps?
Si je compare Rudy et toi par exemple, qui puis-je choisir?
FRANÇOIS
Je ne suis pas à toi. Tu ne m’as pas acheté, ou loué.
Je ne vois pas ce que nous pourrions faire ensemble.
Nous sommes deux forts caractères.
PASCAL
Tu penses ça.
Les autres ne comptent pas, les deux autres.
C’est nous qui faisons le spectacle.
Elle est une figurante, lui aussi.
Je peux très bien considérer qu’ils sont assis à une autre table, je ne leur parle pas.
FRANÇOIS
Il n’y a pas d’autre table.
PASCAL
C’est une façon de parler.
Vous n’existez pas pour moi, je vous trouve insignifiants.
Elle est malheureuse.
Il ne sait pas ce qu’il veut.
Toi, tu te refuses à moi, pourquoi?
Je tiens absolument aujourd’hui à avoir une explication franche et déterminante à ce propos.
Tu ne m’aimes pas?
Je te fais quoi?
Je ne te suis pas indifférent.
FRANÇOIS
Combien tu me donnes?
Combien tu donnes à Rudy?
PASCAL
Cela dépend du temps qu’il passe avec moi.
Mais toi j’espérais que tu te donnerais à moi pour rien.
Uniquement pour le plaisir d’être avec moi.
Je ne suis pas comestible?
Tu as d’autres penchants?
Tu es zoophile peut-être, et tu caches bien ton jeu.
Rapproche-toi de moi.
FRANÇOIS
Non. Ce n’est pas la peine. Ça ne donnera rien.
Demande à Emmanuel.
PASCAL
Rapproche-toi.
EMMANUEL
Tu veux quoi?
PASCAL
Tiens-moi compagnie.
Je vis dans un mode absolument délétère.
Tous les humains s’occupent à sauver la planète.
Plus personne ne s’occupe de personne, ou de sa personne.
Nous avons tous trouvé une nouvelle religion.
Le Christ nous a sauvés, maintenant nous voulons sauver la planète.
Quelle idée.
Alors que des planètes comme la nôtre il en existe peut-être des milliards dans l’Univers.
Mais nous ne sommes pas assez habiles pour les rejoindre, et nous passons notre temps à vouloir embellir un logis qui tombe en désuétude.
Il n’y a presque plus d’eau, les océans sont vides, l’air est empoisonné, les animaux ont péri.
Il ne restait qu’une part d’humanité, celle qui pouvait s’abstenir de boire.
Nous sommes les derniers descendants d’une espèce rare, singulière absolument, parce que nous avons cru longtemps que notre espèce était impérissable, éternelle.
Et nous ne pouvons pas nous faire à l’idée que l’espèce humaine est en train de crever, de disparaître à jamais. Je n’en suis qu’un aimable et dernier rejeton.
Je te fais quoi?
EMMANUEL
Je te trouvais pessimiste, ou singulièrement déprimé.
Tu as toujours été misanthrope, et tu te réjouis absolument de ce qui nous désole tous. Nous allons disparaître.
LAURENCE
Il n’y aura plus rien.
Je n’ai même pas la force d’imaginer que nous avons épuisé nos ressources d’amour.
Nous en sommes à ce point où nous accusons les autres d’avoir tout dépensé, tout consommé, tout pourri.
Il faudrait une nouvelle espèce d’humanité, qui soit moins dépensière, moins consommatrice, plus sage.
PASCAL
C’est ce que tu penses aussi?
FRANÇOIS
Je cherche désespérément le nouvel intérêt que je pourrais porter à l’espèce humaine, je n’en trouve pas.
Même la beauté architecturale d’un corps humain qui est réussi, jeune, désirable, n’agit en rien sur ma personne.
Tu as des photos de Rudy?
PASCAL
Oui, bien sûr, je te montrerai ça.
Si tu viens dans ma chambre.
LAURENCE
Quand?
PASCAL
Ce soir.
EMMANUEL
Je ne crois plus en la patrie, ni en la nation, si nous devons nous sauver c’est tous ensemble, sans considération de peuples, de races, ou de langues.
Tous ensemble, puisque la planète est « une ».
Mais nous sommes loin du compte.
Tu fais partie d’une ONG, toi, Laurence? Tu sympathises avec une association de défense de la planète?
Ou bien tu milites dans un parti politique, en France même? Es-tu « écologiste »?
LAURENCE
Non, plus du tout, le parti des verts m’a énormément déçue.
EMMANUEL
A quelle occasion?
LAURENCE
A diverses occasions, je t’en ai déjà parlé.
PASCAL
Le partis des verts, les gilets jaunes, après les rouges.
Pour ma part, c’est tout de même le marxisme qui a fait le plus de mal à la planète entière, avec ces millions de morts.
Quand les marxistes et les capitalistes sont entrés en guerre, il y eut des dégâts, sans parler de l’augmentation considérable du carbone dans l’atmosphère.
Tout se réchauffe, sauf nos sentiments.
Je parle des sentiments généreux, des bons sentiments.
Finalement il vaut mieux être méchant, c’est clair, la bonté a tué beaucoup de monde, par l’ambiguïté qu’elle répand, avec les sentiments de compassion, ou de solidarité, ou de charité, de justice.
La méchanceté est plus voyante.
Un cadavre est toujours plus voyant qu’un faux amour. Je veux dire. On tue, il y a un résultat.
On aime, il n’y a pas de résultat. Celui ou celle qu’on aime nous fait défaut, nous échappe, ou nous trompe.
Je ne supporte plus les gens qui prétendent faire le bien, ou répandre le bien.
Seul le mal nous sauve de l’ennui.
Qu’en penses-tu?
FRANÇOIS
Il n’y a de salut que dans la solitude.
Pour vivre heureux vivons cachés.
Mais j’étais incapable d’une telle manoeuvre.
EMMANUEL
Nous devions faire cause commune.
LAURENCE
J’ai du mal à te suivre.
EMMANUEL
Jamais je ne renoncerai au cosmopolitisme.
Nous sommes tous de la même espèce, les hommes, les femmes, comme les animaux, et même les plantes.
Nous sommes des êtres vivants.
Sais-tu ce qu’est la vie?
C’est une chance que nous n’aurons pas deux fois.
La planète ne ressuscitera pas.
De même que les dinosaures ont fait long feu.
C’était des êtres vivants.
Chez moi, chez ma mère à Ramatuelle, il y a des grenouilles dans les bassins, des nénuphars, des plantes aromatiques, ce pourrait être l’Eden, et puis un soir d’été je me baladais au milieu de toute cette beauté, j’avais quel âge?
Il me semblait que je n’avais pas d’âge réellement, parce que tous ces êtres vivants qui m’entouraient témoignaient pour la vie.
Nous étions vivants, ensemble, et la lune se reflétait dans l’eau du bassin avec une infinie douceur.
Et je savais pertinemment que chaque nuit revenait ce tableau, ce paysage.
De l’eau roucoulait dans un bassin, des grenouilles coassaient, et sur les joncs de la mare il y avait des libellules qui se balançaient, la lune était revenue, depuis des siècles, et des milliers et millions d’année, la nuit la lune venait éclairer ce fond de jardin, nous sommes en été, on distingue encore les quatre saisons, il y a le chaud, le froid, le lumineux et le sombre, et tout ce qui nous apparaît vivant est plus repérable que ce qui est mort.
Nous sommes entourés de vie, de respiration, de mouvement, même les pierres dans ce jardin semblent des formes quasi vivantes, selon les éclairages de la lune elles peuvent paraitre des rochers, ou des nains, ou des sacs qu’on aurait oubliés là, avec dedans d’autres choses vivantes, des parfums, des savonnettes qui embaument, des clés qui peuvent tinter, des papiers qu’on peut déchirer, sur lesquels on peut écrire.
Et il y avait un petit mot de Brigitte, qu’elle avait laissé là dans mon portefeuille, quand je l’ouvris.
« Bonsoir, mon chéri. Ce soir, j’ai un reportage.
Sois sage. »
C’était quand? Chez ma mère? A Nice sur la promenade des Anglais? Ou bien c’était à Arcachon. A Ramatuelle, ma mère avait un jardin. Nous étions tous vivants à ce moment-là.
La planète terre est un grand jardin.
Au lieu de la cultiver nous l’abandonnons aux immondices.
PASCAL
Ce qui m’insupporte le plus finalement, quoi que je veuille en penser, c’est que nous sommes, nous tous, en tant que journalistes, des commentateurs.
Nous ne sommes pas de vrais acteurs.
Je rédige un article, je mène un débat, je déblatère mes nouvelles devant la caméra, mais pour raconter ce que les autres ont fait, ou bien pour indiquer combien la canicule cette année est bien plus oppressante.
Je me suis dit … Dans quatre ans si je suis encore là, nous subirons les quarante- cinq degrés à l’ombre, et je claquerai.
Je n’aurai même pas la force de me rapprocher d’une bouteille d’eau.
Et il n’y aura plus personne pour commenter cet évènement.
EMMANUEL
Je crois dans le journalisme, nous sommes les informateurs professionnels.
Je ne dis pas que nous sommes toujours à nous soucier de la vérité.
Je ne suis pas un saint.
Je suis un gars intelligent, curieux, qui cherche à comprendre, pour l’expliquer aux autres.
Et puis j’ai des chefs, des patrons, qui, eux, sont disposés uniquement à une chose essentielle, c’est un objectif impératif pour eux, une nécessité, il faut vendre les journaux, il faut conserver les lecteurs abonnés, en convaincre d’autres de devenir dépendants de tel ou tel journal.
C’est une entreprise commerciale à laquelle je participe, sans perdre de mon professionnalisme, le plus souvent, j’ai une déontologie.
Je suis devenu critique de théâtre, demain je commente les derniers orages, après demain j’explique comment le chômage n’est plus là pour très longtemps, et la balance commerciale s’équilibre.
Puis j’en reviens à une pièce de théâtre, ou à un match de football, à la sortie d’une nouvelle voiture, ou d’un nouvel avion.
J’aimais me déplacer sur la planète pour commenter les faits, les rumeurs, les procès, les catastrophes, et quelquefois un mariage princier ou pas, la mort du pape ou du dalaï-lama, le Président Poutine était malade, disait-on, il aurait le cancer.
Le Président Trump aussi était malade, était-ce le cancer, une maladie bien plus rampante encore?
Je me suis imaginé que j’étais indispensable à la planète parce que je véhiculais des informations et des commentaires.
PASCAL
Là est l’ivresse, mais tu n’agis pas.
Tu influences, tu occupes le terrain, mais tu n’es pas un vrai acteur.
Je ne suis rien.
Je n’ai que ma vie intime, ma vie personnelle avec mes intimes, et avec moi-même.
Je vis pour ça, pour épuiser ce qu’il y a en moi de sentiments possibles, et puis je cultivais mon corps, ma pensée, je tentais de correspondre à ce que la nature avait pu me promettre.
Avec bien des infidélités, des erreurs.
LAURENCE
Nous ne sommes pas tous doués.
Mais j’étais persuadée, dès l’école primaire, que je ferais de ma vie quelque chose de brillant, d’utile, de remarquable.
J’ai pensé que le journalisme était une activité dans laquelle je pourrais me réaliser tout en apportant aux autres l’intelligence.
Nous éclairons le monde. Sans nous, il n’y a que des faits, il n’y a plus d’appréciations, d’analyses ou de critiques.
PASCAL
N’oublions pas l’Université, ces hommes et ces femmes remarquables qui se spécialisent dans un domaine réservé.
On ne les écoute plus. Ils ne prennent plus la parole.
Les gens intelligents qui professent à l’Université doivent être catastrophés par la somme de bêtises que le journalisme répand dans le monde.
Ils sont offusqués, peinés, ils voient bien que la vérité est bien au-delà de l’opinion et des sentiments de la foule.
Ils n’y peuvent rien.
Ils s’en désintéressent.
Ils sont à l’abri.
Et les étudiants qui vont suivre leurs cours ne les respectent pas autant qu’ils le mériteraient.
Mais qui est sauvé dans ce monde? Même pas le Christ.
Tu veux faire quelque chose de remarquablement génial, François?
Quelque chose qui nous rendent muets, admiratifs, convaincus, et rassemblés dans l’unanimité?
Mets-toi à poil.
Deviens notre point de repère dans ce tas d’immondices.
Seule la beauté est respectable.
La beauté nue d’un mâle.
FRANÇOIS
Combien tu me donnes?
Ta voiture?
Tu me loues une suite à l’hôtel à Antibes pour un mois?
PASCAL
Tu rêves.
Tu n’es qu’un boy.
FRANÇOIS
Tu me donnes quoi?
PASCAL
Mon amour.
Ma joie.
Tout mon entrain.
Je te donne tout. Pourvu que tu sois à moi.
Mets-toi à poil.
FRANÇOIS
Non, nous sommes en public.
Je ne peux pas.
J’aurais bien aimé te faire plaisir, mais sans voiture, sans « suite à l’hôtel d’Antibes », sans le moindre cadeau …
Ton amour. Tu plaisantes, Pascal. Tu n’as jamais rien donné à personne.
Tu es le comble de l’égoïsme.
PASCAL
Justement, tout serait pour toi.
FRANÇOIS
Et vous?
Vous aimeriez ça, me voir à poil?
LAURENCE
Je ne dis pas non.
EMMANUEL
Je ne dis pas « oui », mais je le pense.
Tu as de l’allure. Tu es fin de corps, gracieux.
C’est comme un félin.
Déshabille-toi.
Tu peux très bien te mettre torse nu, et pieds nus, te détendre, la terrasse s’est vidée à mesure, il n’y a plus personne.
On ne voit rien d’autre que nous.
Nous quatre.
FRANÇOIS
Non. Pieds nus, pourquoi pas?
Vaguement dégrafée la chemise.
S’il y avait une piscine à proximité, ç’aurait été autrement.
PASCAL
Il y a une piscine à côté. Tu pourrais aller te baigner, nu.
A l’hôtel c’est admis.
Entre adultes consentants.
FRANÇOIS
Non, ça ne me dit rien.
Combien tu me donnes?
Mille euros? Cinq cents euros?
PASCAL
Non.
Une autre fois.
Ça m’a passé.
FRANÇOIS
Tu n’aimes pas mon corps?
PASCAL
Je l’adore, nu, habillé, dévêtu.
Quand je suis devant l’écran de télévision et que je t’aperçois, tout s’éveille en moi. Tu me plais. Tu me fais sourire, ou rire parfois, et tu sais pourquoi?
Parce que tu parais tellement fier, et tellement élégant. On a envie qu’il t’arrive des noises, des embrouilles, quelque chose qui te fasse perdre ta bonne humeur, et cette fierté, et aussi cette insolence.
Tu as la chance avec toi, les dieux t’ont choisi pour être leur interprète.
Et tes yeux bleus, François, me font chavirer.
J’aimerais tellement te rendre docile, te faire abandonner cet orgueil qu’il y a en toi, ou cette assurance, toutes ces certitudes qui t’habitent.
Tu pourrais pour moi abandonner jusqu’à ta dignité humaine?
J’aurais tellement aimé te rabaisser, ou t’humilier, en tout cas te faire obéir, faire en sorte que tu sois devenu pour moi un ami soumis, et modulable. Tu vois ce que je veux dire?
LAURENCE
Tu cherches un esclave, une poupée.
PASCAL
Non, je cherche un jeune mâle pour le mettre à ma disposition, quand je veux, où je veux, comme je veux, et en outre, paradoxalement, je te demande d’être inventif, j’exige de toi que tu gardes cependant toutes tes facultés d’autonomie, mais elles sont à mon service.
Tu veux bien?
FRANÇOIS
Combien?
PASCAL
Rien.
Je parviendrai à te soumettre sans dépenser le moindre euro, sans te prêter ma voiture pas même une heure.
Tu viendras me chercher en me suppliant de te prendre à mon service, parce que finalement tu aimeras jouer avec moi.
Déshabille-toi.
Dégrafe ta chemise.
Un bouton. Le deuxième bouton. Nous avons le temps.
Personne ne nous attend.
FRANÇOIS
J’aime te voir en attente.
Tu te demandes comment sera la suite, et j’aime ça, ça m’excite.
Je te tiens en mon pouvoir.
Le troisième bouton?
PASCAL
Si tu veux.
Tu peux très bien demander à nos amis ce qu’ils souhaitent.
LAURENCE
Je n’ai pas de demande particulière à formuler.
EMMANUEL
Moi non plus, la situation me va telle qu’elle se déroule.
FRANÇOIS
Je vais tous vous exciter à mort.
PASCAL
Comment?
FRANÇOIS
Je ne sais pas encore.
Il faut que j’imagine.
Vous me dégoûtez.
Vous êtes en manque.
Et moi je ne peux vous satisfaire en rien, je suis innocent.
Quand j’aurai quitté Valérie, j’en trouverai une autre.
Mais j’irai la chercher loin, aux Antilles.
Je la ramènerai en France.
Ou nous resterons là-bas, loin.
Ce monde est pourri, à part quelques îles, qui restent légendaires.
Tahiti. Une Tahitienne, de vingt ans.
Innocente, et légèrement pulpeuse.
Je ne lui ferai jamais d’enfant.
Je la garde cinq ans.
Puis j’en trouve une autre, également de vingt ans.
Et ainsi de suite.
Je me suis aperçu que je n’avais rien à voir avec la fidélité.
PASCAL
Et les garçons, les hommes, les jeunes gens?
FRANÇOIS
Non, rien, je ne me sens pas attiré.
Je dois faire un blocage, un intime blocage.
J’ai beau faire, je ne serai jamais bisexuel.
Encore moins versatile.
J’ai le cul trop étroit.
PASCAL
Tu n’en sais rien.
C’est une question d’exercice, d’entraînement.
EMMANUEL
De bon vouloir.
Tu es trop à cheval sur tes principes.
LAURENCE
Et moi?
J’aurais pu chercher un Tahitien de vingt ans.
Pour l’unique plaisir d’être avec une vraie jeunesse.
Pourquoi pas?
PASCAL
Qui t’en empêche?
LAURENCE
Personne.
Je peux trouver ça à Paris même, quelque part, un Tahitien de vingt ans.
FRANÇOIS
Vous me dégoûtez parce que vous n’avez pas de colonne vertébrale.
Tant qu’à faire je préfère retourner à la nature.
La culture m’ennuie.
PASCAL
Déshabille-toi.
FRANÇOIS
Non.
Tant que je ne serai pas aux îles, je reste habillé.
EMMANUEL
Tu étais sensible à mes caresses.
FRANÇOIS
Oui, je me suis laissé aller, pour savoir, pour connaître.
Mais tant qu’à faire je préfère les femmes.
Ou rien.
Pourquoi pas?
Rien.
Je suis là, un soir d’été 2019, pour le festival d’Avignon, pour un festival de théâtre, comme en Ecosse il y aurait un festival de cornemuse, ou en Alsace un festival de vieilles automobiles, et avec moi il y avait des comparses, des critiques, des esprits critiques, et on avait parlé, si je me souviens bien, de cosmopolitisme.
C’est bien ça?
EMMANUEL
Oui, on a parlé de ça, quelquefois.
J’hésitais encore entre le fait d’être nationaliste ou mondialiste.
Et nous pensions. Nous ne pensions pas.
Il nous semblait.
FRANÇOIS
Et ces amis à moi, Laurence, qui va divorcer, Emmanuel, qui est avec la vieille Brigitte, sa femme, et Pascal, le baroudeur, tenaient absolument à penser quelque chose, histoire d’oublier leurs problèmes intimes.
Leurs navrantes blessures. Leurs tracas à propos du sexe.
Je les méprisais.
Finalement, moi, je suis comme je suis.
Il m’arrive de tenter quelque chose.
Mais j’ai ma femme, mon épouse.
Elle n’aura pas d’enfant.
A cause de moi?
Pourquoi pas?
Les médecins ne se prononcent pas encore.
J’aurais pu souffrir de cet état de fait, ou attribuer uniquement à ma femme ce problème de fécondation.
Je n’étais pas pressé, ma femme, oui.
Elle m’a parlé d’un divorce.
Je ne dis pas non, j’ai déjà mon billet pour Tahiti.
LAURENCE
Tu fais semblant d’être heureux, en fait cela te tourmente.
Si tu n’as pas d’enfant ce n’est pas grave. Tu es amoureux de Valérie.
FRANÇOIS
Non, plus du tout comme avant.
Ces problèmes de procréation nous ont divisés, troublés.
Je me suis rendu compte que je ne tenais absolument pas à perpétuer l’espèce humaine, ni familialement, ni mondialement.
Je n’ai toujours pas compris pourquoi nous concevons un intense malheur dans le fait que la planète deviendrait invivable pour l’homme et la femme, et ainsi il n’y aurait plus d’enfant ou d’adulte sur terre.
Je suis devenu d’une indifférence totale à ce sujet, je dois même dire que ce réchauffement excessif de la planète est peut-être notre unique chance en tant qu’êtres humains, nous pourrions disparaître, tous, dans l’avenir, il y aurait extinction de l’espèce humaine.
Je crois qu’on a construit trop de théories optimistes à propos de l’être humain, de l’homme ou de la femme, ou des enfants.
Nous sommes imparfaits, des organismes très complexes et difficilement maniables, et nous ne voulons pas le reconnaître.
En fait, accepter sans rien faire le réchaufferment de la planète c’est notre chance, c’est comme un suicide généralisé, mondial.
Nous n’avons pas besoin d’être d’accord à l’Onu, ou à l’Unicef, pour en décider.
Si nous laissons faire, la planète ne pourra plus supporter des êtres vivants, c’est donc un suicide généralisé qui nous est possible.
Une sorte d’euthanasie de l’espèce. Sans nous rendre absolument compte, d’ici quelques dizaines d’années les êtres vivants auront disparu.
Je suis heureux de vous annoncer cette nouvelle.
PASCAL
Tu m’impressionnes.
Jamais je n’aurais pensé que tu pouvais analyser la situation de cette manière.
FRANÇOIS
Tu penses comme moi.
PASCAL
Oui, vraiment.
Nous sommes deux à penser en ces termes.
Tout sera pour le mieux quand tout finira.
LAURENCE
Je me rebelle contre cette idée. Je ne peux pas la faire mienne.
J’ai des enfants, ils ont le droit de vivre.
Je ne peux pas leur laisser une planète défigurée, ou obsolète.
EMMANUEL
J’avais des doutes.
Les enfants de Brigitte, ma femme, existaient. Je les aimais, je les avais adoptés.
Si je n’avais pas voulu d’enfant avec Brigitte, c’était pas respect pour le premier mariage que mon épouse avait contracté?
Ou bien ma femme plus âgée que moi de quinze ans n’en voulait pas d’autres?
J’avais dit à Brigitte …
« Nous pouvons avoir des enfants, c’est toi qui décides. »
Elle m’avait répondu.
« Non, toi, tu décides, moi j’en ai déjà eus.
Tu en veux, pour toi? »
J’avais mon idée en moi.
J’adorais Brigitte, j’aurais pu souhaiter avoir des enfants d’elle et de moi. Par amour, je pouvais tout pour elle.
Mais en même temps j’avais une philosophie, une attitude d’esprit.
Avoir un enfant, ou des enfants, n’est pas un droit, encore moins une fantaisie.
J’étais écoeuré parfois de voir combien tous les couples mariés se précipitaient pour avoir des enfants.
Et même les autres, tous les autres, les lesbiens, les homos, les malades, les solitaires. Tous voulaient des enfants.
On était disposés maintenant à s’en acheter, à s’en faire fabriquer.
Personne ne m’avait demandé à moi si je voulais naître, être vivant.
J’aurais pu refuser, ou demander qu’on attende, plus tard, on verra.
LAURENCE
Je me suis aperçue, là, dans ce quatuor, que moi seule avais commis la faute.
Le péché originel. J’avais eu deux enfants.
Une fille et un garçon.
Comme si j’avais voulu inconsciemment perpétuer cette différence des sexes.
PASCAL
Rien ne vaut rien de rien.
Même le Pepsi-Cola est moins bon qu’avant.
Il en ont diminué le taux de sucre, pour des raisons de santé mondiale.
Il y a trop d’obèses. C’est catastrophique.
J’ai dit à Rudy. Mets-toi à poil, j’ai besoin de me laver les yeux.
Avec toute cette poussière, et ces obèses, le paysage est encombré.
J’ai besoin de voir un jeune gars comme toi qui a vingt ans, qui est mince, fulgurant.
Rudy se mettait en levrette, à genoux sur le lit, et je le baisais.
Il gémissait de tendresse, de reconnaissance.
Je m’y prenais bien. Je cherchais son plaisir bien plus que le mien parfois.
Et Rudy s’en était aperçu. Il est revenu me voir gratuitement.
EMMANUEL
Et la fille qui est avec lui?
PASCAL
C’est une lycéenne, en phase terminale.
Mais cette année elle a raté le bac, elle avait totalement oublié les horaires, je parle de ses épreuves.
Un soir dans la Cour d’Honneur des papes, alors que le spectacle se déroulait, et qu’en tant qu’ouvreuse elle veillait au confort du public, elle s’est écroulée, évanouie.
Cette Cour d’Honneur du Palais des Papes était devenu un four à pain, un four à griller le pain.
Et tout le public tenait tête, voulait faire croire qu’il s’amusait bien, alors qu’il n’était diverti par rien, et qu’il ne pensait qu’à se sortir de la mauvaise affaire.
Mais tu connais le public, il est respectueux, il a payé sa place, il prétend encore se cultiver à l’un des arts les plus anciens de l’Humanité.
La représentation en direct.
Il n’y a plus de grands acteurs.
Ils ont besoin de sonorisation, de vidéo, le théâtre est devenu un fourre-tout, un foutoir.
On y danse, on y chante, on projette des séquences filmées, il y a des caméras qui filment en direct l’évolution des personnages et qui les transmettent sur grand écran, des fois en gros plan.
Plus personne sur scène, ou presque, ne sait parler en direct, dans un langage purement théâtral.
Il n’y a plus de littérature théâtrale.
Nous en sommes à ce point où nous voulons qu’une pièce de théâtre puisse tourner dans toute l’Europe et même dans le monde entier sans traduction, en langue originale, et dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes il y a donc des représentations théâtrales où l’on te transmet la langue étrangère de ces représentations avec une version sous-titrée en français.
Tu es en France, et on te parle belge, ou chinois, ou brésilien.
Et tu dois lire au bas de la scène, ou en haut de la scène, la traduction que l’on t’a préparée dans ta langue française.
Tu n’es plus chez toi. Tu fais partie du théâtre mondialiste.
Du coup tu ne peux pas ressentir ce plaisir phénoménal qui consiste à entendre à quelques mètres de toi en direct la voix réelle des personnages dans la langue que tu comprends le mieux et qui est le français, pour nous, pour nous quatre.
LAURENCE
Je me suis demandée une nouvelle fois ce que je faisais là.
C’était bien un jardin dans un hôtel.
Nous arrivions au soir d’un jour de la fin juillet en 2019.
Il y avait des hirondelles qui gazouillaient sur les toits à proximité de l’hôtel.
Je m’étais imaginée que je jouais dans une pièce de théâtre, avec des amis.
Il y avait Pascal, à ce moment il a remis ses lunettes rouges, qu’il venait d’essuyer, et comme il avait le visage tourné vers moi j’ai eu la sensation qu’il était surpris par ma présence, comme s’il ne m’avait pas vue de tout l’après-midi, comme s’il me découvrait là soudain.
Tu ne me reconnais pas?
PASCAL
Je t’observe, et je me demande pourquoi je n’aime pas les femmes.
Qu’est-ce qu’elles m’ont fait?
EMMANUEL
Peut-être rien.
C’est ça qui te manque, tu ne les a pas assez fréquentées.
FRANÇOIS
Tu me prêteras Rudy?
PASCAL
Quand?
FRANÇOIS
Il faut que j’essaie avec un jeune gars authentiquement homosexuel.
[Fin]

Emmanuel

Pascal

Laurence

François
—
BABEL, ET ALORS …
de
Jacques Pioch
EMMANUEL, la trentaine
PASCAL, la quarantaine
LAURENCE, la trentaine
FRANÇOIS, la trentaine