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THÉÂTRE

APPARTEMENT D’YVAN

Soliloque 7 d’« ALICE BLUM », suite théâtrale de 8 soliloques

Yvan, quand il est amoureux ou passionné par quelque chose, oublie tout, le passé, la famille, les quelques obligations auxquelles il a eu l’imprudence de se soumettre. Ce jour même à La Grande-Motte, que fait-il?

Mon frère peut être sérieux, et organisé, mais l’aventure souvent lui fait oublier les règles élémentaires du confort, ou du savoir-vivre. Yvan, quand il est amoureux ou passionné par quelque chose, oublie tout, le passé, la famille, les quelques obligations auxquelles il a eu l’imprudence de se soumettre. Ce jour même à La Grande-Motte, que fait-il? Du bateau? Il prépare une croisière du côté des Baléares? Il fornique dans une partouze géante à proximité du Casino, dont le patron Damien est un de ses amis intimes?

Ou contrairement à ce qu’on pourrait imaginer Yvan peut-être est en train de roucouler tendrement proche d’un bel éphèbe, et il se prépare à écrire un nouveau roman, une pièce de théâtre? Je savais ce qui faisait le tourment le plus singulier de mon frère Yvan, c’est qu’il s’était aperçu maintenant qu’il ne serait jamais un grand écrivain, un écrivain reconnu et édité de par le monde, il n’était qu’un sombre scribouillard, dont je suis sûre que si j’ouvrais cet ordinateur maintenant j’en apercevrais quelques documents, mais tel est le secret qui entoure ses oeuvres que moi-même je n’ose pas les lire.

Nous avons en commun ce goût de la lecture, le goût pour le cinéma aussi, au théâtre je n’y suis pas retournée depuis longtemps, c’est en général sur les scènes de province d’une telle médiocrité, à part de rares exceptions, on dirait que le théâtre par le fait qu’il exige assez peu de moyens pour se produire autorise n’importe quel comédien ou comédienne à monter sur scène pour distiller un ennui mortel. Yvan lui-même sortait des salles de théâtre souvent en rage ou dégoûté, honteux même.

« Comment est-il possible, dit-il, qu’on n’ait pas conscience de cette merde qu’on propose au public? Et le public paie et applaudit, comme si le théâtre devait susciter, quoi qu’il en soit de sa qualité émotionnelle, le plus grand respect. Les gens vont au théâtre comme à la messe, et ils ne se rendent pas compte que le mystère n’a pas lieu, la transcendance ne vient pas, l’émotion purement théâtrale ne se manifeste pas, on écoute, on s’intéresse au message qui est véhiculé, aux quelques valeurs plus ou moins morales ou philosophiques que le théâtre est censé de nos jours véhiculer, et il n’y a aucune émotion singulière, le comédien n’est pas sublime, ni charismatique, si je vais au théâtre, dit Yvan, c’est pour voir de l’humain dans ses émotions les plus délicatement et intensément jouées, s’il s’agit de marionnettes qui ânonnent des textes d’une voix froide et trop haut placée, avec un corps insipide qui ne dégage aucun sens singulier, qui ne nous fait pas découvrir un comportement humain sensible, riche de sens multiples … »

Yvan était dégoûté, il s’ennuyait profondément, il aurait voulu quitter le spectacle dès les premières minutes, rarement je l’ai entendu dire…

« Ce comédien est excellent, cette comédienne est touchante. Voilà des gens pour qui j’aimerais écrire un certain théâtre. Mais pour les autres saltimbanques de la scène ce sont des imposteurs, ils ne montent sur scène que poussés au cul par la misère qui les menace s’ils n’ont pas de cachets, comment pourraient-ils être convaincus qu’ils apportent du plaisir et qu’il sont de bons comédiens? Il s’agit là de malheureux qui guettent les applaudissements sachant bien qu’ils ont vu des spectateurs bâiller, d’autres nombreux s’endormir, et certains du public les yeux hagards ne savent même plus pourquoi ils sont venus là, le regard fixé sur un cadre de scène où s’agite l’imposture suprême, si au théâtre, comme dans un rite sacré, plus rien n’est sacré ou sublime, si l’on vient là et qu’on en reparte gros-jean comme devant, à quoi ça sert? A rien. »

Le Moine au bord de la mer (Der Mönch am Meer), Caspar David Friedrich (vers 1808-1810, la Alte Nationalgalerie, Berlin.
Tout le monde a un compte plus ou moins grave à régler avec sa mère ou son père, ou je me trompe? Nous sommes tous souvent des « mal-aimés », parce que c’était trop ou pas assez.

Je n’ai pas un mode de vie criminel et instable. Je n’ai pas un comportement antisocial. Dans ma vie je n’ai écrasé la tête de personne avec un marteau, je n’ai donné personne à manger à mes chiens. Je n’ai tiré aucun coup de révolver dans le crâne de quelqu’un, je n’ai égorgé personne avec un couteau, je n’ai mitraillé aucun individu.

Je ne fais pas partie de la mafia romaine. Je ne suis pas une banquière malhonnête qui travaille dans une banque du Vatican. Je ne suis pas un député affairiste de l’assemblée des députés romains. Je ne suis pas une escort girl qui vient soulager les cardinaux. Je ne suis pas même un pape démissionnaire.

Je suis Alice, je ne fais de mal à personne, simplement j’ai chez moi un compagnon avec lequel je discute pour trouver un compromis viable. Ce n’est pas facile. Si l’idée de me débarrasser de Max m’est venue, c’est qu’elle m’est venue, ce n’était pas un projet établi de longue date, je suis incapable actuellement d’être une meurtrière volontaire. Je cherche à avoir le moins d’ennuis possible.

Je suis comme tout le monde, je cherche l’amour et la santé. Si j’avais des enfants je ferais tout pour eux.

Alice Blum, telle que je suis, est une femme qui a toujours recherché le bien-être et des relations agréables, parfois teintées d’un peu de romantisme, parce qu’au fond de moi j’ai le goût de la passion.

C’est vrai, je peux être une joueuse et une battante, je peux même être capable de crime, je l’avoue, par jeu, parce que je suis ludique, ou bien par vengeance, parce que je n’aime pas non plus qu’on envahisse parfois mon territoire. J’ai une certain notion de mon territoire, je revendique la liberté de ma personne, Alice Blum peut paraître une fille simple, elle l’est, je peux être aussi très compliquée, c’est vrai, tout dépend des circonstances et avec qui j’ai affaire.

Il y a des gens qui entraînent votre simplicité, et la favorise, d’autres personnes vous compliquent tout, avec elles on se sent devenir complexe, et parfois excessivement compliqué.

Je peux tout aimer, pourvu que ce soit fait avec élégance, même la grossièreté peut me plaire ou la facilité, à condition qu’on vive tous ces moments avec délectation, jouissance.

J’accepte la souffrance, si elle amène à un vrai paradis, du moins je n’accepte la souffrance que dans l’idée, dans les faits elle me révulse, je ne me contiens plus, si la vie recèle la moindre part de souffrance c’est que la vie ne devrait pas exister, on n’engendre pas la vie quand on sait qu’elle peut amener la souffrance, on se contient, on ne multiplie pas les dégâts collatéraux. Moi je sais qu’après moi il n’y aura personne qui puisse dire…

« C’est à cause d’elle que je suis là. S’il n’y avait pas eu elle, moi non plus je ne serais pas là. »

Et je m’enorgueillis de cette pensée. Je fus volontairement stérile, c’est un bienfait que j’ai offert à l’humanité. Je n’ai pas multiplié les occasions pour que l’humanité ait à souffrir de mon existence. Après moi, le déluge.

 Credit: Getty Images/Hulton Archive

Et ce mal de tête, comme un étau qui me serrait là, le cerveau enrubanné, embrumé, enfumé, je ne savais plus où j’étais. Je ne me sentais bien nulle part. J’avais envie de revoir les gens et la lumière, simultanément je voulais crever comme une bête chagrine, qui sent que la dernière heure est venue.

Même ma vie, toute cette vie que je vient de passer, me paraît « rien », « un rien », une espèce de temps très court où je m’étais égaillée dans la nature, dans les sous-bois, dans les villes, j’avais bougé, c’était net, mais tout cela s’anéantissait au moment de la mort, ce n’était même pas un monument funéraire, ou une plaque de commémoration, je me sentais glisser inévitablement au sol, je perdais de ma hauteur longiligne, je perdais l’orientation de mon corps, je ne savais plus où était le dessus ou le dessous, le côté face ou le côté pile, je me sentais un tas qui glisse sur une pente.

J’ai interprété cette sensation comme le fait de vouloir aller me coucher, dans un vrai lit, ou dans l’herbe, mais les quelques pas que je fais ne comptent pas, je n’avance pas, il me semble que le chemin est si long jusqu’à chez moi rue Saint-Guilhem, il me faudra traverser toute la place de la Comédie dans cet état.

Où en étais-je? J’étais encore près de la mare.

J’ai pensé aussi à Virginia Woolf qui s’était noyée volontairement dans un ruisseau de la campagne anglaise, après avoir déposé une multitude de cailloux dans ses poches pour que le corps ne puisse plus jamais émerger à la surface.

Elle avait une longue chevelure, elle était maigre, elle avait l’air inquiet sur ce tableau, comme si elle accueillait en elle les troubles de la sensibilité. Elle portait une longue robe vert sombre qui soulignait sa fine taille, au cou elle avait un collier de perles noires, et à ses pieds il y avait un chien, un épagneul blanc, c’était la chienne et sa maîtresse.

J’ai pensé aussi à Pina Bausch, nous avions également un tableau d’elle dans le Musée Fabre, et souvent je contemplais ces deux femmes, parce qu’elles étaient grandes et fines, elles paraissaient extraordinairement intelligentes et raffinées, Pina est assise à la table d’un bar, elle a disposé une jambe sur l’autre, et déjà ce maintien lui donne un grand air espiègle ou provocant. On pressent que Pina est une femme indépendante, elle aime les hommes, mais elle les juge, ou les jauge, ils ne bénéficient pas à ses yeux d’une indulgence naturelle parce qu’elle serait femelle. Elle exige d’eux, d’ailleurs ses danseurs la craignent en même temps qu’ils l’admirent.

Pina avait su s’entourer, elle aimait le monde, la création, la scène pour elle était un laboratoire exquis, alors que Virginia était souvent seule à sa table de travail, elle écrivait, sans doute à la machine à écrire, ou bien avec une plume, un stylo, selon ses lieux de résidence.

C’était de grandes dames que je contemplais, elles ont été aimées, par des hommes divers et différents, Pina était morte dans son lit autant que je me souvienne.

Pourquoi je parlais de ces femmes-là? De ces tableaux que nous avions d’elles au Musée Fabre …

J’aurais pu aussi bien penser à Antigone, dont nous avions plusieurs représentations, soit en costume d’antiquité, soit en robe moderne, tenant tête à Hitler, à Mussolini, à toutes sortes de tyrans.

Je m’efforçais de garder devant moi ces images de femmes extraordinaires, il y avait eu de grandes pianistes comme Martha Argerich, elle figure là assise un peu de biais sur le tabouret du piano-à-queue, elle paraît fumer une cigarette alors qu’un ami ou un imprésario l’accompagne, lui est assis sur le piano même, et cet homme et cette femme semblent communiquer dans un échange intense, peut-être ils parlent de musique, ou bien sont-ils dans un moment de repos entre deux interprétations dans le studio d’enregistrement, et le violoniste a déposé son violon quelque part, il est venu rejoindre Martha, pour bavarder, ils s’apprécient l’un et l’autre, ils se sont choisis vraiment.

Je tentais encore d’imaginer des femmes d’excellence, des femmes que j’aurais admirées, des femmes qui m’auraient conduites dans ces derniers moments avant de mourir. Je préférais avoir une haute idée de moi-même plutôt qu’une image dégradée.
Je cherchais ce que j’avais fait de mieux, ce que j’avais été de plus noble, ou de plus brillant, ou de sublime.

Puis l’image de la brebis me revenait, un loup m’avait écharpée, j’avais la gorge sanglante, le flanc ravagé par les crocs de la bête, toute ma laine était rouge, souillée par les herbes, la boue, j’entendais ce loup hurler à côté de moi, piaffer d’impatience, il avait à peine arraché un morceau de moi qu’il en désirait un autre, ce loup était affamé.

Je me suis relevée, je sais qu’il y a encore quelques personnes sur l’Esplanade et sur la Comédie, certains des chalets de Noël sont déjà fermés, obscurs, d’autres exposent encore de la bricole, du pain d’épices, des silhouettes en fer forgé en miniature, un cycliste mesure dix centimètres de hauteur, le vélo me parut fringant, agile, ses formes étaient élégantes, fines, ce vélo me parut racé, je ne sais même plus s’il y avait un cycliste dessus, ou non, et alors le vélo tenait seul, droit, parfait, dans sa forme émouvante, j’aurais pu l’acheter pour moi, ou pour Yvan mon frère.

C’était trop tard, je reviendrais le lendemain, tous les soirs jusqu’à Noël on pouvait venir là rôder, acheter, on m’y trouvera.