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THÉÂTRE

Du genre flottant

Soliloque 5 de « SUITE 36 », suite théâtrale de 8 soliloques

Germain Larrieu, la trentaine ou la quarantaine

Voilà. Nous fûmes de retour dans la Suite 36. Il y avait mes bagages dans les parages, et pas même un mot de Jeremy, qu’il aurait déposé sur la table.
« Bonjour chéri, quand est-ce qu’on se revoit? »

Cyril non plus, le groom, ne s’était manifesté. Je l’appelais? Je le faisais monter? Ce qu’il y a de bien avec Cyril c’est qu’il est tout jeune et disponible. Il aime qu’on s’occupe de lui. J’aimais bien ta frimousse, même lorsqu’elle était sale, quand tu ne t’es ni lavé ni rasé de trois jours.

Cyril avait la bonne bouille, j’aimais bien le déculotter. L’impression que je lui faisais? Je ne sais pas. Il m’obéissait. Il me souriait tendrement. Il venait parfois, à quelque heure du jour ou de la nuit, je le sentais envahir la pièce tel un chat qui se glisse dans la pénombre.

« Tu viens me voir, Cyril? Il n’y a personne dans l’hôtel?
– Non, il n’y a personne, me dit Cyril, je n’ai rien à faire, je viens te voir. »
Il est là, il regarde ce que j’ai ramené du centre-ville, quelquefois il se penche sur l’ordinateur.
« Tu as de nouvelles photos, me dit il, ou de nouveaux textes? »

Je lui dis …
« Regarde, tu fais ce que tu veux. »

Moi, je m’installe dans le fauteuil, je fume une cigarette, ou je n’en fume pas. Je peux lire un journal, ou ne pas lire un journal. Je peux poser mes chaussures ou ne pas déposer mes chaussures. Je peux regarder par la fenêtre ou non, pour voir si le jour tombe, si nous nous approchons de la nuit, ou si au contraire la nuit s’en va, il est tôt le matin, Cyril a dormi avec moi, et puis il se lève, il se tourne vers l’ordinateur et il me dit …

« Tu as écrit quelque chose cette nuit, tu as de nouvelles photos? Peut-être tu as reçu de nouveaux messages. Je peux regarder? dit-il. Je lis les messages que tu as reçus. »

Cyril parfois reste en slip, il se balade dans l’espace, ou bien il vient me retrouver, me caresse, on se dit des choses.

« Cyril, d’où te vient ce prénom?
– Je ne sais pas, dit-il, on m’a toujours appelé comme ça.
– Tu aurais aimé un autre prénom?
– Oui, beaucoup. J’aurais aimé que l’on m’appelle … »

Et Cyril là reste étendu sur le canapé, ou bien il est tout près de moi par terre, à proximité du fauteuil, et il me dit …
« J’aurais aimé être appelé « Labrador », ou « Serpette », ou bien « Mélancolie ».
– Ce sont des noms de chien, lui dis-je, ou de chienne.
– Ça ne fait rien, dit-il, j’aurais aimé être un chien.
– Pourquoi?
– Parce que je serais là par terre à côté de toi, tranquille, les jambes un peu repliées, j’ai bien mangé aujourd’hui, tu as été gentil avec moi, et je n’attends rien d’autre de l’existence qu’un peu de ta fidélité. »

Je regardais « Cyril », « Serpette », ou « Mélancolie ».
« Peut-être tu serais une chienne, lui ai-je dit. Tu pourrais être une chienne.
– Ça ne me dérange pas, dit-Cyril, du moment que je reste toujours de l’espèce canine. »

Et puis je me doutais que Cyril pensait qu’il aurait pu proposer d’être un chat, ou bien une chatte.

« Tu préfères être chien, ou chatte, lui dis-je, ou bien un autre animal, une plante? Ou bien tu resterais humain. »
– Je ne sais pas, dit Cyril, j’ai déjà beaucoup réfléchi à ce propos. Parfois je me vois surhumain, une espèce d’individu interstellaire qui franchit les siècles à la vitesse de la lumière. Mais je sais, tu n’aimes pas trop la science-fiction. Si j’en reviens à des choses plus simples, je pourrais être animal, un chien, ou un chat, ou bien un petit singe, mais je serais sage, non pas forcément capricieux, ce que tu aimerais en moi si j’étais un singe, je le sais bien, c’est que tu me regarderais souvent, longtemps, avec un brin de curiosité et d’inquiétude, parce que dans mon regard de singe tu découvrirais toujours quelque chose, quelque lumière, quelque éclat qui te feraient penser que mon regard simiesque a quelque chose d’humain, comme si en tant que singe j’annonçais l’humain, ou bien reste-t-il en moi quelque chose d’humain en tant que singe de l’avenir.
– Et à part ça tu aimerais quoi?
– J’aurais aimé aussi être une plante. Je serais là-bas installé près de ta fenêtre, un peu au jour, un peu dans l’ombre, puisque je suis une plante qui aime les zones mi-ombragées. Et je fleuris parfois, j’ai de beaux sourires pour toi, puis parfois mon visage change de couleur, ou d’apparence. Je ne suis plus un nénuphar, ou un tournesol, peut-être suis-je une violette ou bien une pervenche. Tu aimerais quoi pour moi? » me demande Cyril.

Je regardais Cyril, il était groom, il avait dix-huit ans, ce que j’aimais dans son visage c’était non pas la flétrissure, ou bien la tristesse, mais quand même sur le visage de Cyril se lit parfois la détresse, un passé trouble, difficilement vécu, le gamin avait parfois le visage des humiliés et des offensés, il ne lui était arrivé rien de bien grave, mais ses parents étaient pauvres sans doute, il avait couru dans les rues, il avait mangé dans les poubelles, il avait regardé les gosses des riches, il en avait conçu non pas quelque jalousie mais le sentiment de faire partie d’une race à part, celle des gamins qui ont des vêtements usagers qu’ils ont trouvés, et pour les repas Cyril s’était accommodé de bien des restes, un bout de sandwich jeté par terre, les fonds de bouteilles de Coca-Cola que les serveurs des terrasses des bars n’ont pas encore enlevées de table, il avait chipé dans les sacs quand la foule dans le tram s’agglutine, il avait dormi dehors souvent du côté de la gare ou dans les parkings, sous des auvents, dans des cartons, il avait pris ses douches rares dans les auberges pour la jeunesse, dans les centres de regroupement de la Croix Rouge, que sais-je, Cyril fut tourmenté par la difficulté.

« Maintenant je suis là, dit-il, je sais que tu peux me donner de l’argent. »
Je ne savais pas résister, je donnais à Cyril vingt euros, trente euros, cinquante euros, cent euros, de l’argent de poche qu’il allait dépenser comme il le voudrait.
C’était mon enfant, mon fils, je n’avais pas de progéniture, je l’avais adopté, il me rejoignait, nous faisions l’amour, nous parlions beaucoup, puis je lui donnais vingt euros, ou cinquante euros, parfois cent euros.

Il mettait les billets dans la poche, il m’embrassait. Il avait toujours un mot doux pour moi.
« Grand-frère, me dit-il, si tu n’es pas là je suis mort. »
Et il m’embrassait, il me serrait dans ses bras, on aurait dit qu’il voulait me retenir comme si le vent avait pu m’emporter, comme si une vague avait pu me faire chavirer, ou tomber du haut d’un rocher, quand Cyril me prenait dans ses bras, je sentais que j’existais, et que j’étais utile à quelqu’un d’autre, à mon amour, à ce cher et tendre Cyril.
« Fais bien attention, lui dis-je, il y a en toi encore des restes de ta vie passée, tu prends trop de risques, tu fais trop facilement confiance, prends garde, Cyril, je veille sur toi. »

Quand je l’aperçois en bas devant l’hôtel, je sais que Cyril est en forme, il déplace les valises des gens, leurs nombreux sacs et bagages, Cyril soigne les animaux des clients, Cyril sourit, conseille, guide parfois pour dire où est le Musée Fabre, où est l’Arc de triomphe, Cyril hèle les taxis pour les clients.

Un jour, la nouvelle me fut annoncée, elle me brisa le coeur.
Cyril avait eu un accident en ville, une voiture l’avait renversé, on ne savait pas à l’hôpital si son état grave allait persister, s’améliorer, ou s’aggraver.

Je suis là dans la « Suite 36 », j’attends un message, dès que Cyril s’éveille on doit m’envoyer un message.

« Je peux aller le voir? Je peux venir le voir? »

Et le médecin en charge de Cyril me dit …
« Il n’a rien d’abîmé, c’est simplement une commotion générale, il est en train de se réveiller.
Voulez-vous passer le voir? Il vous a réclamé, il vous a cherché avec son regard, dès qu’il a ouvert les yeux.
– Je viens, dis-je, je viens tout de suite, attendez-moi. »