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THÉÂTRE

DU TEMPS A TUER

Soliloque 4 de « SUITE 36 », suite théâtrale de 8 soliloques

Germain Larrieu, la trentaine ou la quarantaine

Puis j’étais remonté dans la rue de la Loge, alors qu’il y avait ce bruit, un tintamarre. Dans le café Bibal, même porte fermée, j’avais perçu le vacarme. On aurait dit des tambours, des cris, des sifflets, une manifestation, me suis-je dit, singulièrement bruyante. Puis la curiosité l’emporta, le Black déjà s’était évanoui dans la nature, je réglai mon café et sortis.

C’était comme une bouffée, une vague de chaleur, un évènement notoire, des tambours n’arrêtaient pas de résonner, il y avait les sons de trompettes qui déchiraient l’air, et puis des chansons ou des mélopées, je m’approchai, la foule déjà commençait à se rassembler, et à travers les corps des spectateurs j’apercevais le groupe bigarré, vociférant et dansant, des filles et des gars quasi nus avaient envahi la rue, et les bras levés exultaient, comme s’ils fêtaient des noces, un anniversaire, c’est plus tard que finalement j’ai compris qu’il s’agissait des Martiniquais et des Guadeloupéens installés à Montpellier qui célébraient notre carnaval. On y trouvait aussi des Brésiliens, toute l’effervescence des gars et des filles des Amériques.

Le bruit était presque suffocant, la résonance des tambours cognait, soulevait le coeur, et les couleurs vives et parfois fluorescentes des vêtements qu’ils s’étaient mis, les collants, les jupettes, les shorts et les tricots sans manche, donnaient à la fête carnavalesque une fureur, une espèce de sauvagerie, là dans la rue de la Loge il nous semblait qu’on était envahis non par des sauvages, mais par des fêtards ivres de joie et du bonheur de vivre, et tous dansaient et exultaient, sans doute la plupart de ces jeunes avaient pris de la cocaïne, ou de l’herbe, ou quelques alcools dont on voyait les bouteilles parfois pendantes dans leurs mains ballantes ou bien positionnées à l’abri et coincées dans leur ceinture, le cortège bigarré ainsi tout en piétinant le sol semblait glisser en avançant, comme si tous ces étudiants pour la plupart ou jeunes travailleurs migrants venus des Amériques étaient alors réinvestis par leurs danses ancestrales, il y avait là une sorte de marche inévitable, ou conquérante, comme si chaque individu était possédé par un instinct de se couler dans l’air, et de balancer ses hanches, sa croupe, comme si le groupe constitué rythmait une danse d’envahissement, non pas qu’on ait pu les comparer à des insectes qui fourmillant étrangement et en procession s’avancent inexorablement sur le tronc d’un arbre, ou sur un sentier, mais cette joie, cette déferlante dans nos rues, paraissaient tellement exaltantes, on aurait dit là que l’humanité était en liesse, de vieilles tribus avaient gardé les énergies des premiers temps, comme s’ils découvraient, arpentaient la terre, comme si tous ces fêtards avaient décidé ivres dans l’exultation de déchaîner leur énergie, de s’adresser aux forces primitives qu’ils avaient encore en eux, dans les profondeurs, et je les voyais rire, heureux, effervescents, rien ne pouvait les arrêter, on avait la sensation, quand je les regarde, quand toute la foule des passants s’est arrêtée et rassemblée pour les admirer passer, et remontant jusqu’en haut de la rue de la Loge, qu’ils témoignaient à leur manière de l’extrême fureur de vivre, et d’un immense bonheur de vivre, que nous Montpelliérains, Occidentaux en quelque sorte, avions perdus, au cours du voyage de l’humanité.

Eux, c’était les forts, les bienheureux, leur danse primitive rassemblait toutes les énergies, il se dégageait de ce carnaval une intense dynamique sexuelle et sensuelle, avec leur corps ces êtres carnavalesques semblaient nous provoquer, ils passaient, nous traversaient, nous les regardions ébahis, et là je me suis senti au bord d’une émotion encore plus grande, j’avais dans les yeux, et qui me picotaient sur le visage, des pleurs qui montèrent, presque des sanglots que je retenais, en moi je sentis une force qui voulait ressurgir, une dynamique de joie ou d’extraversion que j’avais longtemps contenue ou refoulée, quand je fus mêlé à ces bruits, à ce turbulent charivari joyeux, avec les danses, les déhanchements et les rires, l’exubérance des bras qui s’élevaient, et les trépidations des pieds qui glissaient et presque volaient au-dessus du sol, comme grâce à une intense légèreté dynamique. En même temps c’était terrien, parfaitement enraciné, on avait la sensation d’un peuple en marche que rien ne pouvait arrêter et qui parcourait la planète, l’investissait, la remerciait aussi pour ce qu’elle lui offrait de lumière et de nourriture et de bonheur d’être ensemble, humains.

Je pleurais, j’étais secoué, j’avais envie de les rejoindre, en moi je ressentais l’énergie qu’ils avaient libérée, je voyais toutes ces années passées dans la rétention et presque dans la tristesse finalement, et là cette bande de fêtards, une jeunesse euphorique, m’appelait, je dansais avec eux, je remontai la rue de la Loge, j’apprenais à chanter les mélopées, et à crier, puis les tambours cognaient dans ma poitrine, me bousculaient le coeur, je me sentais profondément envahi par toute la force de vie et le bonheur de l’exprimer, moi aussi je glissai dans l’air avec mes bras levés, tendus en avant comme si mon corps se traçait un passage dans le sentiment de liberté et d’aisance, et aussi je glissais sur mes pieds, je me déhanchais, je me sentais comme une bête aussi, peut-être un reptilien, ou un félin, en moi ce qui faisait mon humanité était la trace de toutes ces bêtes aussi qui avaient contribué à mon existence, dans mon environnement. J’étais certes en ville, mais je venais de la nature. Si j’avais été fidèle à ce qu’il y a en moi, j’aurais toujours été dansant, toujours ivre, parce que j’aurais écouté mes sens et mes dynamiques désirs, mon aptitude au bonheur et à la volupté, et là je m’apercevais, en pleurant, que j’avais trop misé sur mon intelligence, ou sur mes facultés de philosophie, sur une volonté de me construire qui était plutôt un calcul ou une réflexion, alors qu’il s’agissait de vivre avec son corps, et de danser la vie.

J’en ai honte, je me suis exalté, certes les gens autour de moi s’adonnaient peut-être à ce même genre de réflexion, avec mesure il est vrai, et la jeunesse migrante et dansante, venue des Caraïbes ou du Brésil, circulait dans les rues de Montpellier, nous laissait « baba », nous, on était plutôt désenchantés, peu exubérants, je voyais certes dans certains visages des spectateurs une envie de ressembler à ces carnavalesques, du moins une nostalgie de ce qu’ils auraient pu être, ils sont alors préoccupés, pris dans leurs réseaux d’habitudes, ils faisaient des courses, étaient venus prendre l’air un samedi après-midi, et devant nous s’écoule la fureur bondissante, et les filles et les gars du carnaval, on le sentait, auraient besoin de plus d’une nuit pour apaiser leurs sens mis en ébullition, ils allaient boire encore, se retrouver dans les boîtes de nuit ou simplement dans quelque garage improvisé en salle de bal, on voyait des couples ou des bandes soudées, sur les visages ou dans les corps on ne voyait aucune empreinte d’une règle ou d’une discipline, je me suis senti provoqué, énergétisé par une bande d’irréductibles, et nous là, les spectateurs, nous aurions tous voulu être à leur place? Moi, oui.

Durant deux heures environ je les ai suivis, leurs yeux étaient brillants, on aurait dit ces jeunes possédés par une exultation extraordinaire, ils plaisantaient entre eux, s’embrassaient ou s’enlaçaient, quand nous sommes arrivés sur l’avenue Foch deux ou trois de ces énergumènes se sont assemblés autour d’un jeune arbre qui était planté là, et de leurs bras puissants et vindicatifs ils se sont mis à le secouer, l’arbre tremblait, je voyais tous ses feuillages, toute la multitude des feuilles, se mettre à frémir, à voleter, comme si un vent d’orage ou l’approche d’un cyclone avait soufflé, les trois ou quatre danseurs s’acharnaient, ils avaient vu les tremblements de toute la frondaison, et s’agitaient encore plus fort comme s’ils voulaient transformer l’arbre en un immense étendard qui vole au vent, des feuilles commençaient à chuter, je voyais les vigiles municipaux qui surveillaient le carnaval se rapprocher doucement et sagement, professionnellement avec leurs gilets verts fluorescents intitulés « Sécurité », sans manifester la moindre colère ou la moindre réprobation, quand d’autres jeunes fêtards s’étaient approchés d’une petite voiture blanche coincée dans la foule du carnaval, l’un des gars avait fait mine en s’appuyant des deux mains sur l’une des ailes arrière de la voiture de la pousser, ou au contraire de la retenir, et tout en dansant, en agitant sa croupe, il avait fait mine aussi de coïter avec la voiture, de la baiser, d’autres gars s’étaient mis à la queue leu leu derrière lui, et tous faisaient mine de s’agiter dans un coït généralisé. Puis cette file indienne s’est rapproché du cortège des tambours et les gars sautaient en l’air comme s’ils adressaient des remontrances joyeuses au ciel. J’aimais tellement leur hilarité et leur libération, quand je sentis une fille ou un gars venu des Caraïbes ou du Brésil passer à côté de moi, j’avais comme un souffle venu sur moi qui me déportait, ou me déracinait, m’envahissait, je croyais ressentir l’odeur de la poudre, l’odeur des sueurs et des transpirations environnantes, tous ces gars et toutes ces filles sont passés sous l’Arc de triomphe puis ce furent deux mille à trois mille carnavalesques qui se sont rassemblés dans les jardins du Peyrou, je les observe avant qu’ils ne redescendent toujours en fête vers la gare.

Pourquoi je te racontais tout ça? Pour te dire que je suis sensible à la fête et à la beauté.

Fresque romaine avec scène de banquet de la Casa dei Casti Amanti (IX 12, 6-8) à Pompéi | Wikimedia Commons

Ensuite, inévitablement, j’ai parlé de Georgiles, c’était un Black du Benin, que je connaissais par un réseau de rencontre. Il a vingt ans, il est tellement mignon. De temps à autre il m’envoie un message …
« Bonjour Germain, je pense toujours à toi. Même quand je dors je songe à toi, je t’adore. »

Il m’avait envoyé quelques photos, j’adorais ce mec, mais on était tellement loin l’un de l’autre, environ quatre mille kilomètres nous séparent. Le faire venir ici, j’y avais pensé, je l’avais imaginé, puis j’y renonce, comment savoir si j’allais bien m’entendre avec Georgiles? Il m’aurait fallu le prendre à l’essai, mais comment?
Je lui payais le billet pour la France, un aller? Et s’il ne me convenait pas je lui payais le billet du retour?
Il a l’air tellement mignon, j’aimais aussi beaucoup cette situation de dépendance qu’il vivait par rapport à moi. Je me sentais responsable, d’un moment à l’autre si je lui annonçais que je lui envoyais par mandat mille euros là-bas Georgiles m’aurait remercié avec amour. Je pouvais aussi le faire attendre longtemps, le soumettre à ma fantaisie compassionnelle. Un jour je lui promettais ce billet aller, un autre jour je lui demandais de nouvelles photos, c’est pour te voir absolument nu, et Georgiles montre son cul, sa bite, et puis il y avait son regard qui était tellement beau, le jeune Black paraissait confiant et attentionné, il attendait avec dans ses yeux comme une certitude, qu’il voulait entretenir, qu’un jour ou l’autre j’allais faire un geste vers lui.
On aurait dit un chien dans l’attente, qui persévère, il sait qu’un jour son maître va s’intéresser à lui et lui construira une nouvelle niche, ou bien lui trouvera une nouvelle épouse, jeune et fringante.
Dans le regard de Georgiles il y a toute la misère du monde, je sais que là-bas au Benin ils ne peuvent jouir de l’électricité que deux heures par jour, et la nuit tous s’éclairent encore avec des feux ou des flambeaux, des torches et des bougies.
Dans son regard il y a le bonheur qu’il attendait de moi, Georgiles me dit dans ses messages …
« Je t’adore, je pense toujours à toi, et je sais aussi que tu penses toujours à moi. »

Georgiles avait cette manière innée, je pense, d’intéresser son interlocuteur et de l’attendrir, de lui soumettre des images, des récits qui me bouleversaient, il disait que sa maman était morte il y a à peine six mois, et qu’il a dû interrompre ses études. Georgiles me racontait qu’il dessinait, et vendait des dessins, des portraits, sur le marché. Georgiles était donc homosexuel au Benin, et je ne savais pas encore si là-bas cette pratique était plus ou moins tolérée ou si les gays du Benin faisaient l’objet de censure, et de poursuites, et de jugements, et d’exécutions.
Jamais je n’ai téléphoné en direct à Georgiles parce que je savais que j’allais m’attacher, dès que j’aurais entendu sa voix j’aurais voulu qu’il me rejoigne en France, je prenais le risque de l’héberger chez moi, et puis si l’on ne s’entendait pas, si Georgiles n’était pas aussi beau, ou aussi docile que je pouvais l’espérer …

Quand je regarde l’une des photos de ce Black je vois un superbe garçon de vingt ans, il pourrait être mon fils, et déjà je me sens coupable, c’est comme si je l’abandonnais, comme si je ne répondais pas à ses appels, dans son regard il y a l’amour qu’il éprouve pour moi, déjà la reconnaissance qu’il me devra, là-bas au loin j’imaginais la cahute de Georgiles, peut-être actuellement il est dans la nuit, il s’éclaire avec deux bougies, et il dessine un léopard, ou une gazelle, ou des branches de baobab, soit-il en ville. Il vivait dans un bidonville, il mangeait quand il le pouvait en inspectant les containers du quartier, peut-être Georgiles avait déjà mendié dans les rues, déjà il s’était prostitué, ou bien le plus tôt possible, dès l’âge de quinze ans, il avait essayé de se trouver un protecteur en Occident. Il entretenait à l’aide du réseau des correspondants à Rome, au Canada, à Amsterdam ou à Londres, et Georgiles attendait patiemment que l’un de ses vieux amis lointains le fasse venir, j’étais le dernier, le plus probable, Georgiles avait senti qu’il me secouait, et m’attendrissait, et puis je me ressentais en faute, si j’entretenais de faux espoirs en lui j’étais « coupable », si je lui disais que ce n’était pas possible de le faire venir en France j’étais coupable, le fait même que je lui dise des mots gentils pour l’encourager, pour le faire patienter, lui disant même qu’il devait se trouver un « ami bienveillant » au Benin, augmentait ma culpabilité, le jeune Black s’est adressé à moi et je n’ai su que lui répondre, j’étais enfermé dans mon égoïsme. Si je l’avais invité en France je l’aurais exploité, j’aurais abusé de lui, déjà je me voyais le maître d’un Black, le dominateur d’un Black, s’il ne voulait pas que je le reconduise à la frontière il devait expérimenter et endurer tous mes caprices. Georgiles est-il prêt à ça? Il se doute que venant chez moi il prend des risques. Mais quel risque est le plus grand pour lui? Là-bas au Bénin il se voyait crever de faim, poursuivre une vie maussade dans les bidonvilles de la capitale. Ici, en France, il avait un ami, peut-être que Georgiles comptait bien sur sa force de caractère pour m’obliger à le respecter, pour me tenir en réserve quand j’aurais abusé de sa gentillesse ou de sa difficile situation de clandestin, il aurait exigé des papiers, il aurait pu aller me dénoncer, Georgiles aurait pu retourner sa fureur contre moi.

Je le voyais tellement gentil, il me séduisait, il savait que les gars comme moi sont des hypersensibles, une fois qu’on a réussi à éteindre leur méfiance ou leur égocentrisme les gars comme moi sont touchés, j’étais devenu sentimental, chaque fois que sur le réseau je voyais apparaître la photo principale de Georgiles je le voulais, je l’imaginais auprès de moi, j’allais l’embrasser, nous allions nous retrouver. C’était mon fils, mon ami, mon petit-frère, je lui avais déjà préparé une chambre dans la Suite 36, il serait là, il dormirait gentiment, il aurait commencé ses études aux Beaux-Arts à Montpellier, il me montre ses dessins, ses portraits, ses aquarelles. Georgiles est un Black esthète, il était sensible à l’air marin, aux silhouettes dans les brumes, sur la place de la Comédie il avait installé son pliant pour s’asseoir, et sur des papiers sur ses genoux il dessinait les visages des passants, il les vendait aux touristes, parfois il m’immobilise quand je suis là, ou bien ailleurs, n’importe où, et Georgiles me dit …
« Je vais faire un dessin de toi, ne bouge plus, c’est comme si je te prenais en photo. »

Et durant un quart d’heure Georgiles saisissait mon portrait, mon humeur du jour, les regards que je portais sur lui en train de me peindre.
Je lui avais acheté un appareil photo, une montre, et je me souviens, j’accompagnais Georgiles quand il achetait des vêtements, ou plutôt c’est ainsi que cela se passait, Georgiles me demandait un peu d’argent, je lui en donnais, puis je le suivais pour l’aider à choisir une veste, un pantalon, une nouvelle paire de chaussures.
Je me serais ruiné pour lui des fois, parce que je l’aimais, parce qu’il était mon enfant, parce que je savais que j’avais sauvé quelqu’un de la misère et que tout cela m’était rendu en amour et en joie de vivre.
Le sourire discrètement triste que je voyais sur les photos que Georgiles m’envoyait du Benin s’était transformé ici en une joie exubérante, une tendresse inouïe, et partout où Georgiles est passé avec moi nous avons répandu le bonheur, une espèce d’atmosphère heureuse et paisible. Georgiles venait de l’éden, amenait l’éden, dans son pays d’Afrique il avait appris le malheur, mais toujours au fond de lui Georgiles avait gardé l’amour de la vie et de ses semblables. Je me suis senti avec lui extraordinairement et incontournablement heureux. Pour moi le gamin représentait tout ce que j’ai pu toucher dans ma vie de plus délectable.