ROMAN

IMPRESSIONS NOYEES DANS D’AUTRES IMPRESSIONS (Printemps 2012)

Sur la table centrale, celle où il écrit, celle où il lit, il a disposé intentionnellement la revue « Cock », qu’il avait achetée au Rex Vidéo, le sex-shop qui se trouve proche de la gare, dans la proximité de ces grillages au travers desquels on apercevait les voies ferrées et les mouvements des trains. Il n’est allé qu’une fois là-bas à l’intérieur, dans ces deux salles de projection où il avait pénétré en appuyant ses mains sur des murs improbables pour se guider dans l’obscurité, des films pornos passaient sur l’écran, à côté de lui des gars se branlaient tout en observant les images de sexe, il avait repéré un beau garçon resté droit adossé au mur d’une des salles, il en avait pressenti dans le noir des mouvements discrets et sensuels, il aurait bien voulu s’approcher.

C’est un gars plutôt grand et costaud, à la lueur de l’écran on devine les cheveux plutôt châtains et coupés assez court, le corps semble plantureux avec un jeans qui en moule les fesses, dans les premiers instants Eric avait pensé se relever de son siège pour aller aborder le gars isolé, qui semblait attendre, comme s’il s’exposait là contre ce mur dans un lieu de drague où il aurait fait le tapin, souhaitant qu’on vienne lui faire une proposition.

J’aimerais bien revoir ce mec, se dit Eric, il retourne peut-être au Rex Vidéo plusieurs fois dans la semaine, je l’imaginais plutôt timide, emprunté, un peu comme moi, s’est dit Eric. Je cherchais certes non pas des gars qui me ressemblent parfaitement en sensibilité ou dans l’apparence, mais souvent, je m’en aperçois, je donne aux autres un peu de moi-même, je fais une projection, se dit Eric, et je n’ai jamais pu imaginer les autres qu’en fonction de ce que je sais de moi-même, comme s’ils n’avaient sans doute pas réussi à s’imposer avec leur propre différence, leur singularité.
Ce gars est timide peut-être, balourd, il attend que je vienne lui saisir la queue, ou déjà il imagine que je serais à genoux face à lui dans l’obscurité de la salle de projection, et je le suce intensément. Il s’offre, il aime sentir des gars dociles, il m’aurait posé ses mains sur ma tête, comme pour me caresser? Ou me soumettre?

La revue « Cock » se trouve sur la table centrale, en couverture quatre mecs quasi nus posent devant l’objectif du photographe. C’est l’été, ils sont uniquement vêtus d’un slip blanc aux abords d’une piscine dont l’eau est verte, la peau brune et bronzée des quatre beaux gosses attire les mains, les yeux, on voudrait toucher, caresser. Le quarteron déploie des sourires qui n’ont rien de fallacieux, la jeunesse est rieuse, pleine de force et d’envie de vivre. Je les regarde, se dit Eric, jalousement, j’aurais pu être comme eux là-bas, c’est une espèce d’amitié qui les lie, une camaraderie, la jeunesse a vingt ans, le sourire ouvre les bouches, les mains baladent sur les corps exposés au soleil de vacances, au centre c’est Philippe, et Abdel a passé son bras gauche derrière la tête de Philippe, vient poser sa main sur l’épaule nue de son copain. Philippe, lui, est allé passer sa main droite sur les fesses d’Abdel. Les deux amants sourient à l’objectif, affichent leur bonheur simple.

Puis Eric avait feuilleté quelques pages de la revue. Des mecs nus s’éclataient en couple ou en groupe. Il a fini par fixer son regard sur un mec qui l’intrigue. Il a quelque chose d’asiatique dans les yeux, et dans la finesse des traits du visage. Eric a senti monter en lui le vague sentiment amoureux apparemment mêlé de tendresse et d’un désir de complicité sensuelle, le prétendu Asiatique se trouve nu exposé sur des coussins, il a les bras relevés qui se rejoignent à l’arrière de sa tête, et un gars lui suce une bite raide. Le plaisir que semble prendre l’Asiatique à la pipe que lui offre son copain lui a fait fermer les yeux maintenant comme s’il savourait dans le silence et la pénombre provoquée de la chambre une intense volupté. Le mec qui suce est attentif à ne produire que des mouvements doux et délicats, ses lèvres s’ouvrent, la langue se déploie pour lécher la chair tendue. Eric observe aussi la main du copain de l’Asiatique qui se tient doucement posée ouverte tout contre les couilles de l’autre, en maintenant par cette position la bite raide et haute à portée des lèvres.
L’image me plaît, se dit Eric, ils sont occupés dans la douceur du plaisir. Ils restent en silence dans la relative obscurité de la chambre, ils ont décidé d’y passer l’après-midi, chacun à son tour offre à l’autre du plaisir. C’est beau, se dit Eric, c’est tendre, émouvant, j’aimerais être à la place de l’un ou l’autre de ces deux gars. Eric remarque les aisselles poilues de l’Asiatique, il en devine l’odeur enivrante qui s’en dégage, il veut être le troisième gars qui participe à la scène, ne serait-ce qu’en les regardant et jouissant de l’atmosphère de plaisir lent qui imprègne la chambre dont les coussins du lit sont orange et rouges. Ce que j’aime, dit Eric, c’est l’abandon total de l’Asiatique, on dirait presque qu’il s’organise son plaisir comme un rêve en fermant les yeux, il veut pressentir tout près de lui l’attention délicate de son amant, durant ces minutes si longues il se forge une confiance extraordinaire dans les voluptés de la vie. L’Asiatique ne semblait pas même pressé de jouir, la lente caresse des lèvres de son ami sur son sexe lui suffit abondamment. Il se sait l’objet d’une attention quasi amoureuse, ensuite lui aussi se mettra en disposition d’aller sucer la bite de son copain au crâne quasi tondu et à l’épaule droite ornée d’un tatouage bleu.

Puis la journée avait suivi son cours dans une atmosphère grise d’une pluie annoncée qu’interrompait parfois un soleil revenu instable, ce devait être la mi-avril, se dit Eric, et comme chaque année malgré le début du printemps déjà dépassé depuis presque un mois il restait une indécision, une atmosphère grisâtre et fraîche, même les arbres où les feuilles s’étaient récemment déployées signifiaient au-delà des vitres une amorce légèrement printanière, elles n’avaient pas encore atteint leur entier développement, celles de l’érable, s’est dit Eric, ne sont pas tout à fait semblables aux grandes mains vertes qu’on verra d’ici une semaine, le frêne lui aussi n’est pas encore enrobé dans son épais feuillage qui rend le ciel au-delà invisible.

Il a rapproché de lui la revue « Cock » d’un mouvement bref et empressé, comme s’il cherchait soudain un appui à sa rêverie, une nouvelle pâture. Ils étaient beaux, fringants tous les quatre avec leurs sourires aux dents blanches, ils formaient un groupe soudé, derrière eux Eric voit la berge constituée de galets blancs, et puis les feuillages d’été. De quelle végétation s’agissait-il? Eric a promptement encore rapproché la revue de ses yeux pour voir de très près, pour observer les minuscules feuilles d’un vert brillant où la lumière créait des reflets presque blancs, se disant qu’il y avait là des arbres exotiques qu’il ne reconnaissait pas, les quatre gars sous la lampe de table parurent encore plus clairs et lumineux, les sourires claquaient, dans les yeux des mecs on lisait le bonheur, ces vacances-là furent inoubliables sans doute, ils s’étaient revus peut-être à de multiples occasions, Abdel et Philippe par exemple ont-ils fini par vivre ensemble? Ou bien les vacances, se dit Eric, n’étaient qu’une péripétie inventée, les quatre copains avaient posé pour une série de photos au bord de la piscine durant une journée peut-être unique, et le soir s’étaient séparés après leur travail.

Fantasme? Mise en scène? Ou bien réellement Abdel et Philippe ont sympathisé là-bas, même Karim a tissé des liens amicaux avec Bob, qui est assis au-devant des trois autres sur ce plongeoir constitué de carreaux de faïence vert turquoise. Bob paraît le plus jeune avec un air adolescent, c’est un gars qui doit être de bonne composition, toujours disponible dans la bonne humeur, appuyant son bras droit sur la cuisse de Philippe qui est tout à côté étendu sur le transat en bois, Bob sourit à l’objectif tout en soutenant de sa main gauche ses couilles et sa queue, le slip blanc avec son relief témoigne de la belle virilité de Bob. C’est un gars simple, débonnaire, je suis sûr, se dit Eric, que Bob se fait facilement enculer par Karim, ou même par quiconque le lui demande, je serais là-bas avec eux quatre, c’est Bob que j’entraînerais le premier sous les arbres verdoyants où l’ombre doit être tranquille, il vient, ne se fait pas prier, le beau gosse est généreux, il a plaisir à donner son cul, avec belle humeur, dans un don de soi particulier.
Là, Eric s’est souvenu émotionnellement de Jean-Marc, le beau gosse d’une vingtaine d’années qu’il avait repéré un soir sous les arcades de l’avenue des Arceaux. Lui aussi était beau, fringant et généreux, et obéissait extraordinairement vite aux invitations d’Eric. Je l’ai pris dans des positions différentes, se dit Eric, il était doué pour ça, je regrette d’avoir rompu avec lui, peu à peu le temps nous a séparés, jamais je ne vais le revoir. Eric avait ainsi regretté comme souvent de n’avoir pas poussé plus avant cette relation avec Jean-Marc, vue de loin maintenant leur rencontre indiquait qu’elle aurait pu être plus riche, je ne sais pas exploiter les situations, se dit Eric, Jean-Marc était prêt à toutes mes fantaisies, je me suis contraint, retenu sans le vouloir vraiment, je n’ai pas saisi les chances qui se présentaient là.
Karim, derrière Bob, paraît le plus grand, le plus colossal, ses épaules pourraient supporter des poids énormes, se dit Eric, c’est un lutteur, un gars vraiment puissant. La bite de ce mec soulève l’étoffe du slip blanc, elle est raide, retenue dans sa verticalité par la taille resserrée du slip. Là-dessous c’est chaud, se dit Eric, et le sourire de Karim est engageant, c’est un gars simple lui aussi, le genre de garçon qui me ferait oublier mes tourments, mes faiblesses, tout cet encombrement de complexes que je traîne avec moi, quand pourrais-je m’en débarrasser? Peut-être jamais, cela fait partie de ma nature, et ensuite Eric a encore rapproché la revue de son visage pour mieux observer le corps de Karim, le colosse musclé d’un mètre quatre-vingt-cinq environ, Eric reste face à la couverture de « Cock » et semblait subjugué, en rage aussi, comme s’il avait constaté le fait indubitable, jamais je ne serai comme eux, à peine si je pourrais être leur photographe, leur meneur de jeu, alors qu’ils doivent s’exhiber dans ce décor enchanteur, près d’une piscine à l’eau émeraude et de ces terrains autour où les arbres rutilent sous un soleil de plomb. Les slips blancs sont d’une blancheur provocante, trop propre presque, comme si les quatre garçons venaient à peine de les mettre pour la série de photos en question, un discret dessin bleu et central paraît au-devant de chaque slip au niveau de la taille, c’est une marque, un sigle, Eric lit intensément « LB », toutes les bites en même temps sont gonflées et surgissent dans le relief qu’elles dessinent sous l’étoffe.

Il avait posé la revue à nouveau, on la voit à sa gauche sur la table, et il a éternué, trois fois, comme si l’atmosphère était plus fraîche. Une langueur peut-être, un bref moment de détresse, Eric s’est demandé à quoi cela lui servait de s’obstiner avec cette revue, bien sûr à chacune des pages qu’on tournait on découvrait de nouveaux mecs, des poses sexuelles, des amorces d’histoires qui étaient sans doute arrivées, Eric une fois de plus fut tenté d’aller retrouver l’Asiatique, le beau mec dénudé sur lequel son copain au tatouage bleu s’affaire, puis il avait hésité, regardé le ciel, un fragile soleil s’est à nouveau manifesté qui renforçait l’éclat boursouflé de quelques nuages d’orage à venir, Eric était impatient, nerveux, il ne voulut pas admettre qu’il avait besoin de ces images de mecs nus, il voulait s’en passer, ne plus penser à toute affaire de sexe ou de relation, je suis seul, se dit Eric, c’est inutile que je le conteste, je dois avouer simplement que ma solitude me pèse et que je ne fais rien de bien.

Il lui revient le souvenir aussi de ce mec au pantalon blanc et au tricot blanc qui avait lacé longuement sa chaussure après avoir appuyé son pied sur l’un des bancs en pierre qu’on trouve dans le jardin public, Eric s’était demandé si ce mec cherchait vraiment un autre mec, et puis ce gars avait saisi le regard intéressé d’Eric, était venu tourner autour de lui, puis s’était dirigé à nouveau tout contre le haut mur de pierre qui soutient la terrasse supérieure du parc, et là tourné vers le mur il avait caressé sa bite raide sortie du pantalon. Eric regarde, s’approche, ils ont échangé quelques mots, le gars était rudimentaire, avec sur le visage une expression légère d’agressivité, ou bien c’est qu’il était extraordinairement pressé, il avait proposé à Eric de trouver « un coin tranquille » et ils se seraient « amusés à des choses » lui avait-il dit.

Eric se souvient qu’il laisse repartir ce mec en le regardant intensément vu de dos, un joli cul semblait balancer sous l’effet d’un charme qui serait naturel, avec souplesse et dans une espèce de sensualité, mais le regard était trop agressif, se dit Eric, ce promeneur ne cherche que du sexe dans la précipitation.

Là on le retrouve à peu près dans le même dispositif chez lui, la revue « Cock » est ouverte à l’endroit exact où il l’avait laissée la veille, il s’agit de l’Asiatique toujours étendu sur ce lit aux coussins étrangement orange et roux, pour plus de confort alors qu’il est étalé sur le dos l’Asiatique avait disposé ce qui semble un énorme oreiller sous son dos, la masse velue des poils noirs et abondants à l’aisselle gauche est toujours visible, les yeux sont fermés, le gars au tatouage bleu lèche le sexe de son ami. Cela pourrait durer des heures chaque fois qu’ils se voient, c’est dans une chambre d’hôtel, tout près de la gare? Ou bien ce serait dans la chambre d’un bordel spécialisé?
Le mec au tatouage bleu a gardé sa main droite toujours proche des couilles de son ami, et maintient ainsi la bite haute et raide, plutôt épaisse, on voit sur elle toutes les veines gonflées formant les divers cours du sang qui irrigue l’organe sexuel, des fois j’aime bien sucer, se dit Eric, quand je me suis habitué au gars, quand j’ai expérimenté son odeur, la qualité de ses caresses, quand je me sens dans un terrain de beauté ou de volupté, parfois je trouve ça sale, dégoûtant, je ne vois pas à quoi peut correspondre le plaisir de sucer un mec, en risquant d’avaler tout ce sperme qui sort en giclant, malodorant, visqueux, et porteur de maladie.

Il n’y a pas de préservatif sur la photo, les deux crânes rasés évoquent aussi des militaires, des soldats. Eric a un faible pour tout ce qui se rapproche de la légion, des régiments, non pas qu’il aime les armes ou le combat, seule la promiscuité des gars ensemble dans un campement ou une caserne l’intéresse. Ces deux-là ont donc loué la chambre pour un week-end peut-être, avant de retourner à la caserne, le tatouage bleu évoque aussi une ancre marine, ou bien une bouée, c’est rond, il y a une figure au milieu, le visage d’un dieu? Le roi d’un jeu de cartes, ou bien un lion? Les lettres qui forment le cercle autour de ce portrait central font penser à des arabesques. Et ce gars au tatouage bleu a taillé, en laissant les poils légèrement pousser alors qu’il rase les autres, une espèce d’étroit sentier tortueux sur les joues en descendant des oreilles jusque sous le menton, cette espèce d’ornementation à ses yeux le virilise sans doute, la coupe en est soignée, elle doit lui demander beaucoup de soins chaque matin alors que tout le reste des joues jusque sous le cou et autour de la bouche est parfaitement rasé au plus près, l’Asiatique lui n’a pas choisi ce genre d’effet, le crâne est superbement rasé ainsi que tout le visage, il lui reste ses beaux sourcils épais, régulièrement noirs, d’autant plus soulignés que les yeux sont fermés, puis on voit les cils à l’extrémité des paupières baissées, qui forment une ombre sur le commencement des pommettes à cause de la lampe éclairée au-dessus d’eux, et puis Eric se demande si les yeux sont totalement fermés ou bien le beau gosse d’Asie entrevoit dans le peu d’espace étroit qu’il laisse à son regard la forme mouvante de son copain penché sur lui, la scène de cette bouche amie adorant sa bite à lui.

Eric relève la tête, d’autres photos paraissent dans cette double page, deux ou trois mecs ensemble sont occupés aux jeux de l’amour physique. Là, trois mecs s’étaient retrouvés dans des toilettes publiques sans doute, il y a même un balai qui traîne verticalement dans un seau, le manche en est appuyé contre le mur blanc aux carreaux de faïence couleur ivoire, étrangement les mecs ont gardé leurs socquettes blanches et leurs pataugas noirs, l’un d’eux porte à l’épaule droite un tatouage nettement plus vaste que celui précédemment observé, c’est une espèce de reptile à l’encre quasi noire qui semble se répandre sur l’épaule et jusqu’au téton droit de ce gars debout. Lui aussi a découpé soigneusement sur ses joues et jusque sous le menton une espèce de sentier de poils plus large peut-être que celui vu précédemment, et une moustache orne aussi la lèvre supérieure. Tous ces mecs sont nus hormis socquettes et pataugas, les bites toujours raides se comparent, l’une est longue, à l’horizontale, alors que son propriétaire les bras croisés pose pour la photo avec un air qui plaît à Eric dans le visage, il ouvre de très grands yeux, et il évoque un chien doux au regard attendrissant, ses yeux grands ouverts de couleur peut-être marron fixent l’objectif avec une douceur et une curiosité aussi qui séduisent Eric, comme si le gars était « ouvert« , se dit Eric, plein de bons sentiments et d’attention pour son partenaire éventuel. C’est un visage qui fait du bien, se dit Eric, le beau gosse paraît tendre, humain, on sent que pour lui les atouts qu’il sait posséder ne sont pas tous dans sa bite longue et horizontalement raide qu’il a laissée se déployer sans vanité aucune ou sans agressivité. C’est un bon mec, se dit Eric, un gars que j’aimerais rencontrer là dans ces toilettes publiques, il y a peut-être des cabines à côté où l’on peut se relaxer, je l’amène?
Les deux autres mecs ont des visages beaucoup moins engageants, plutôt des figures de brutes épaisses, qui ne laissent espérer aucun épanchement sentimental, les yeux de mon préféré, se dit Eric, ont l’air étonné, en attente aussi, comme si son regard exprimait même une sorte de rêverie, ou un brin de tristesse. En tout cas le mec est humain, il est prêt à vivre une relation avec des sentiments, des changements d’humeur, je le devine plein de fantaisie aussi, se dit Eric, c’est un gars avec qui je veux m’amuser, éprouver des attachements, des curiosités.

Dans ces toilettes publiques, il était venu là, il avait rencontré les deux autres, on leur avait demandé de se mettre à poil pour une série de photos, Seb avait obéi, ce n’était pas le gars à se faire remarquer inutilement, il était docile par nature, et puis on le payait bien, Seb a croisé les bras, regardé l’objectif comme on le lui demandait, et dans cette pose nue il n’avait pensé à rien au départ, les deux gars à côté de lui avaient pris la même pose, les bras croisés, la bite dure, celle du gars qui est le plus éloigné de Seb forme une espèce de croissant de lune, et remonte ainsi drôlement, c’est peut-être le signe d’une virilité plus conquérante, un tatouage là aussi donne à ce mec l’allure du combattant, on dirait qu’ils viendraient tous ceux-là tatoués de quelque région de l’Extrême-Orient, serpents, méduses, étoiles magiques ornent la peau nue, le gars au milieu du trio qui s’exhibe dans les toilettes a l’air sans doute le moins engageant pour Eric, la peau du corps paraît plutôt blanche, la taille du mec laisse deviner quelques bourrelets de chair près de s’épaissir, et le visage bourru et grossier aussi éloigne légèrement Eric, il ne voit là rien qui aiguise sa curiosité, car en fin de parcours ce que recherche Eric c’est un amant délicat, avec qui il puisse échanger toutes sortes d’expériences. Le for intérieur, dit Eric, c’est ce qui m’intéresse finalement chez un gars, son intériorité, ses sentiments secrets qu’il veut bien livrer à moi comme moi je lui livre les miens.
Seb est prêt à ça, Eric sentait que ce gars recherchait une compagnie, un bon copain avec qui il puisse un peu se laisser aller. Seb aimait avant tout rentrer le soir à la maison et pouvoir s’abandonner à l’ivresse des caresses et des confidences.

La revue est toujours là, plus précisément Eric avait rapproché la table roulante sur la gauche de la table centrale, et sous une lampe faite d’un bougeoir en bois et d’un abat-jour couleur pêche les quatre gars de la piscine rutilaient en couverture. Ces mecs ont un sourire légendaire, la force des bites dans les slips blancs éclate à vue d’oeil, il y avait là de la chair, de la vitalité, une aptitude phénoménale aux voluptés les plus élémentaires. Eric songe, s’il avait eu des copains comme ceux-là, où ça? Quand?
Il y a une image aussi qui revient souvent dans la mémoire d’Eric, c’est sombre, longuement obscur le couloir du pensionnat où les élèves circulaient en deux files indiennes chacune contre l’un des murs de cet étroit couloir qui mène dans un sens à la chapelle et dans l’autre aux salles d’étude et aux classes. Eric l’emprunte souvent, se voit là-bas les bras croisés peut-être, délicat, discret, ce n’est pas lui qui aurait fait un croc-en-jambe à son voisin qui le précède, il se rend aux prières qu’organisent les prêtres, aux cours donnés par ces mêmes prêtres en soutane, Eric n’est pas chevaleresque ou bien brigand, ou bien éphèbe en quête d’amants, c’est alors un élève docile, appliqué, quelques commentaires donnés par les professeurs sur l’élève en question notent « élève appliqué », « élève acharné au travail ». Eric longeait souvent ces couloirs, parfois il pénètre à droite par l’étroite porte vitrée et parée d’un rideau léger dans la sacristie, vu qu’il est acolyte, servant, c’est lui qui s’agenouille au pied de l’autel, amène le vin de messe près de l’officiant qui le verse dans le calice, Eric aime ces odeurs de soutane et de chasuble, toutes ces ornementations religieuses, Eric adore les rites, les cérémonies, pourquoi n’aimerait-il pas les prières, l’adoration de la Vierge ou du Christ?

Il y avait ce long couloir sombre où l’on devait marcher en silence, les bras croisés le plus souvent, les copains autour esquissaient des rires, des plaisanteries, alors que le surveillant ne pouvait les voir, lui Eric est sage, « appliqué », « travailleur acharné » , il récite scrupuleusement ses leçons, le soir dans les salles d’étude silencieuses, quand il aura sommeil ou bien un sentiment d’ennui profond, Eric se mettait à lire, ou bien à apprendre une autre leçon. Jamais il n’aurait vivement plaisanté avec ses semblables, il lui semblait que de rire aux éclats était condamné dans ce pensionnat, il y a d’ailleurs bien d’autres interdits, des péchés répertoriés, les prêtres repéraient les gamins les plus intelligents et les plus dociles aussi, les plus sérieux, et ils se promettaient de les conduire jusqu’au sacerdoce peut-être, Eric est de ceux-là, les prêtres avaient toujours pensé qu’ils avaient là un novice, un des leurs plus tard, Eric se laisse griser par tous les apparats de la religion et toutes les secrètes atmosphères où l’on dialogue avec Dieu, la Vierge, la prière pour Eric est un sacré moment, il y conduit ses pensées vers l’ascèse, la contention, dans une extraordinaire application à aimer Dieu uniquement, dans la désolation, dans le désert … Moi et Dieu, se dit Eric, avec les prêtres pour accompagnateurs, les autres gamins, délurés, indisciplinés, Eric les fuit, les trouve superficiels.

Il y a aussi les secrètes pensées d’Eric, celles qu’il ne dévoile à personne, et qu’il se cache à lui-même aussi quand il les sent venir trop prononcées, insistantes, et puis les regards qu’il évite, auxquels il veut renoncer, qui le perturbent, Eric se laisse prendre à certains observations curieuses, insistantes, il veut voir les gars se dénuder pour aller sous la douche, dans les jeux il aime surprendre des mouvements qui dénudent une épaule ou bien une cuisse, le soir au dortoir Eric va s’endormir, puis il ressent sa solitude, une désolation triste, à côté dans les lits certains gamins se sont retrouvés, s’amusaient à se toucher la bite, à se sucer déjà, des baisers sont volés ou donnés avec audace, Eric soupçonne ces mouvements, toutes ces choses interdites le tracassent, il reste là blotti dans son lit sans oser bouger, comme si tout le pensionnat devait rester opaque, désertique et mutique. Eric garde pour lui tous ses tourments.
Il ne se souvient pas d’une scène au pensionnat où il ait été rieur aux éclats, dénudé par exemple dans quelque jeu où il aurait participé, il se retrouve en soutane rouge d’acolyte ou bien les couilles serrées dans des pantalons étroits que lui confectionnait sa mère, un jour, alors que ses copains baladent dans la cour de récréation formant une ligne de front qui venait vers lui, qui est seul là au milieu de l’aire, il s’était avancé vers eux, il avait voulu se raccorder à ce rang de gamins qui se racontaient des farces, Eric surprend un mot dans les conversations rieuses, « branler », il ne savait pas ce que le mot voulait dire, il avait demandé, les autres gamins le regardent en se moquant, sans le déprécier ouvertement, comme s’ils estimaient le puceau trop jeune pour lui confier le sens de certains mots. Il aurait dix ans à ce moment? Eric s’est retrouvé dans un pensionnat religieux où la prière et l’étude étaient les activités et valeurs principales, ses copains apprenaient le sexe entre eux au hasard des jeux et des combines, tout en se réservant pour les filles durant les week-ends à l’extérieur du pensionnat, Eric, lui, est chaste, se ressent tourmenté, son amour des garçons est vécu comme une épreuve, il ne voit pas de conquête possible à l’occasion de laquelle il pourrait s’amuser, la loi déjà lui interdit tout regard « concupiscent », la nudité dans ces lieux n’est jamais une occasion de sensualité, Eric n’ose même affronter les regards des gamins quand il se sentirait amoureux de l’un ou l’autre d’entre eux ou troublé par une zone de peau qui se révèle.

Il y avait ce pensionnat, tel un mystérieux château fort où Eric a vécu une longue période de son enfance et de son adolescence, tous ces prêtres étaient morts maintenant après lui avoir inculqué la terreur du sexe, et une attitude défensive faite de refoulement et de crainte devant les sentiments ou les pulsions, Eric se dit qu’il fut cet « élève appliqué » , « acharné au travail », contraint ou aliéné par une éducation terriblement castratrice, il ne lui reste que ces curiosités jamais totalement assouvies pour ce qui est des voluptés possibles entre hommes.

A côté de lui, la revue « Cock » brillait, c’est l’été, les quatre gars évoquent des vacances radieuses, si Eric tourne la page, plusieurs pages, il va retrouver l’Asiatique, ou bien le gars charmant qui loge dans les toilettes, ce garçon aux yeux noirs, au regard légèrement baissé, qui semblait à Eric un ami possible. Eric tourne une page, et revient à cet autre gars qu’il avait observé bien des fois déjà, c’est un mec de dix-huit à vingt ans là quasi nu devant nous, uniquement vêtu d’un slip blanc lui aussi il plonge sa main droite dans son slip, tout en nous regardant avec un sourire engageant comme s’il voulait qu’on vienne, comme s’il voulait faire joujou avec nous. D’autres photos le représentent couché sur le ventre, et il montre son cul moyennement poilu aux fesses rondes et lisses, la peau en est fine avec le poil clairsemé, le trou du cul n’est pas visible dans la fente longue, étroite, toute sombre malgré la puissance des projecteurs, ce cul est offert, le gars a retourné sa tête vers nous pour nous voir contempler ses fesses, et de sa main droite, s’étant soulevé légèrement à l’aide de son bras gauche sur le lit, il caresse lentement ses couilles et sa queue par attouchements avec ses doigts que je trouve fins, délicats, il nous excite, prêt à donner son cul à la première bite qui se présente.

Au collège, se dit Eric, des gars ensemble dans le dortoir se livraient à de tels jeux, je les entendais glousser ou hurler de plaisir quand le surveillant avait disparu dans son alcôve aux cloisons de bois à l’une des extrémités du dortoir, j’aurais pu les rejoindre, me coucher moi aussi sur un cul légèrement velu pour le prendre, pour y introduire gloutonnement ma bite dure. Je restais dans le lit, je n’osais pas, je m’étais créé d’autres centres d’intérêt, quelque chose en moi provoquait un angoissant mouvement alternatif, j’étais attiré puis je redoutais.

Eric avait choisi deux pages ou l’on avait assemblé une série de petites photos, cela formait une composition, comme si l’on s’était retrouvé dans cette chambre à plusieurs moments de la séance, et ceux qui étaient quatre garçons en fait en paraissaient un plus grand nombre tellement les scènes multipliaient les coïts, les succions et toutes sortes de postures érotiques, Eric aime se perdre dans la profusion des baisers et des caresses, certains gars cependant restaient là parfois debout et nus comme s’ils avaient voulu un moment non pas s’éloigner des contacts mais respirer ou songer, comme si l’accumulation dans cette orgie de tous les plaisirs les avaient un moment submergés. Debout à proximité des trois autres il y a le gars dont la bite est encore couverte du préservatif, sa tête est légèrement penchée en arrière comme s’il était drogué ou devenu pensif, ou bien submergé par tous ces jouissances qu’il a déjà connues dans le cul de son copain qui est à terre maintenant et entrepris par deux autres mecs.

Eric revient à ce gars isolé debout, dont le tatouage sur l’épaule et le bras gauche est tracé d’une encre bleu pâle, sa bouche est mi-ouverte, ses yeux grands-ouverts avec le regard perdu dans le vague, ses bras ballants pendent au long des hanches avec les doigts légèrement écartés comme si le gars avait lâché prise, et tout en restant debout s’abandonnait à une relaxation plus ou moins pénible. La bite est raide, l’extrémité du préservatif pendouille, le torse est beau avec les deux tétons signalés par leurs rondes pastilles d’un marron clair sur la surface bombée des muscles pectoraux, les pieds sont partiellement cachés par des boursouflures dans les draps produites sous le poids du gars immobile, comme s’il respirait encore les souvenirs d’une lutte, d’un corps à corps avec son copain qu’un autre gars entreprend encore.

Se faire mettre une bite dans le cul. Eric a déjà tenté ce genre d’expérience, mais jamais il n’y aurait mis la disponibilité qu’y manifeste le gars couché sur le dos quand il a levé les jambes bien écartées, et de ses mains sépare ses fesses pour rendre le trou du cul plus ouvert, plus facilement pénétrable. La bite du gars qui est sur lui allait s’enfoncer, ce gars debout ajustait son tir, d’une main adroite amenait la bite au trou, comme si celle-ci n’avait plus qu’à pénétrer maintenant sans trouver de résistance, dans un long glissement savoureux où les cris peut-être allaient jaillir de la part de l’enculé ou de celui qui encule.

Les deux pages sont entièrement couvertes de chair nue, les gars s’assemblent dans toutes les positions possibles, la couleur brune ou dorée des peaux excitait Eric, il veut être là-bas avec eux, il n’avait jamais vécu ce genre d’expérience. Quand il avait vingt ans des occasions se sont présentées, ils ne les a pas vu venir, ses craintes ou ses contraintes avaient rendu son regard aveugle, il était sourd aux provocations tout comme aux invitations chaleureuses, il n’avait pas su voir et entendre.
Trop tard maintenant, se dit-il, j’en suis réduit à caresser ma bite devant deux pages de « Cock » , les gars sont tout entiers acharnés dans leurs contacts fulgurants, moi je médite, je les envie, j’en ai mal à la tête maintenant, je devrais refermer cette revue, la caser dans un coin, et ne plus y aller m’y prendre telle une mouche dans un ruban de glu ou dans la toile d’araignée.

Eric voudrait s’aérer, changer de préoccupation, dans la chambre il sait bien que ses rêveries entretiennent un passé lourd, un futur improbable, quelle idée d’avoir ramené du Rex Vidéo ces photographies de cul, leur profusion maintenant exaspère Eric, il pourrait aller brûler la revue, et là le silence se faisait, dans la solitude de la chambre personne n’était donc venu, au-delà des vitres grises le ciel paraissait lourd encore de nuages, Eric a voulu se lever, il a essayé d’imaginer quelques événements du jour qui pourraient se produire et l’éloigneraient de ces fantasmes étourdissants, il était un peu comme ce gars nu isolé légèrement dans la pièce tandis que les autres forniquaient, attendant que du temps soit passé, et qu’un certain équilibre se reconstitue dans ses mouvements, dans son bien-être.
Eric regarde le beau gosse, il ressemble à celui des toilettes? Dans les deux cas ces mecs semblent un moment songeurs, légèrement distants, tout comme si après l’ivresse des sens ils cherchaient une mesure, un repère à quoi se raccrocher, le mec au tatouage bleu clair se souvient peut-être de rencontres précédentes, d’un copain qu’il a laissé tomber, ou bien venait-il de prendre conscience que sa recherche du plaisir sans fin était une angoisse pour lui, pour trouver finalement quoi au bout de cette recherche?

Les plaisirs du cul, Eric s’y sent disposé cependant, s’il avait trouvé un garçon gentil avec qui il ait sympathisé, mais sans doute Eric redoutait la chose « sans parole », ce mécanisme brutal d’une introduction, il eut faim de conversation et de sensuelles caresses, là il ne voyait que du sexe, de la pure virilité musculaire consommée à haute dose, Eric cherche dans ces photos un moment de consolation, un témoignage d’humanité pour ainsi dire, là ce gars qui se fait sodomiser, avec déjà la bite profondément introduite, observe son amoureux vautré sur lui d’un regard attentionné, il demande peut-être considération, ou respect, ou même une douceur attentive dans les va-et-vient de la bite qui encore s’enfonçait, le sodomiste actif est patient, regarde son copain dans les yeux, y cherche l’assentiment ou la réprobation, ne va pas si vite, ou si fort, dit l’enculé dans son regard de chatte, l’autre tente la pénétration la plus langoureuse possible, ils se sont retrouvés, là ils paraissent de vrais amis. Tous les deux avaient les cheveux courts et plutôt noirs, le même visage élégant aux lèvres fines, leur corps est plutôt mince avec très peu de poil, tout en eux indique une espèce de gentillesse, d’attention à l’autre, les deux amis sont devenus pour Eric l’objet d’une attention jalouse, il les contemple, il veut voir jusqu’à ce moment où ils vont s’embrasser sur la bouche.

Dans aucune des diverses photos de ces deux pages on ne trouve un baiser sur les lèvres, et cul, bouche et bite jouent ensemble au détriment des baisers d’amour, se dit Eric, les partenaires ne prennent jamais de repos pour la tendresse, avant peut-être ou bien après ils auront laissé libre cours à quelques baisers, quand les deux visages se rencontraient, quand ils étaient en disposition d’échanger aussi des paroles tout en se regardant?

Dans la chambre, c’est douloureux pour Eric, il y a une opposition, un contraste entre sa solitude triste et quasi « défigurée », se dit-il, je ne sais plus ce que je deviens, et cette ardeur physique des amants sur les deux pages éclairées. Ce qu’aime Eric maintenant c’est le regard prolongé que s’adressent les deux amants droit dans les yeux quand l’un pénètre de plus en plus intensément l’autre, tout se passe comme s’ils s’adressaient des mots doux, se dit Eric, comme s’ils vérifiaient par ce regard réciproque et attentif que leur accord est infini, profond, ils s’assemblent, ils copulent, leur liaison de la bite de l’un et du cul de l’autre est infiniment voluptueuse. Quelques minutes après l’un se sera mis à la place de l’autre, et ainsi réciproquement ils échangent leur positionnement.

Plus tard dans cette journée le ciel est gris encore avec le vent qui s’est levé et bouscule les frondaisons des arbres en chevelures affolées, comme des branches décapitées, des feuilles anciennes du chêne « glauca » jonchent le sol, les nouvelles qui ont surgi encore petites sont toujours recroquevillées, le froid retardait leur développement, Eric dans sa chambre n’avait presque pas bougé toujours installé à la table centrale, un calepin est posé ainsi que le portefeuille sur un classeur bleu. La revue est plus loin sur la table roulante à gauche mêlée à quelques livres, il aura lu, il aura écrit, ou bien son regard est plongé encore sur ces images de garçons nus, il s’en souvient, on les a rassemblés dans des chambres ou dans des toilettes publiques, il y avait même ceux qu’on avait installés dans le bois, un bosquet de quelques hêtres tout près d’un cabanon, un banc est disposé à quelques mètres du sentier par où l’un des mecs est arrivé.
Celui-ci porte un tricot jaune canari et un pantalon long noir, le crâne est rasé, la peau brune indique un métis, un gars des îles sans doute, et ce gars est entrepris déjà par l’homme au torse nu, sans doute un Arabe, voilà l’Arabe qui embrasse le métis sur la bouche avec un feu insoupçonné, quasi passionnément, tandis que d’une main laissée libre il a commencé à défaire la ceinture de son partenaire. C’est un jeu de passion, de rencontre fervente, très proche de ce couple, derrière le métis, il y a le troisième gars torse nu déjà avec ce jeans qui le moule intensément, et qui de sa main droite tâte les fesses du métis, aborde le gars des îles en lui caressant doucement le cul encore protégé par le pantalon noir, qui est tendu et lisse sur les courbes raffinées, exotiques. Le trio est beau, se dit Eric, ils en sont aux préliminaires, l’Arabe donne de sa salive juteuse dans la bouche offerte du métis, à l’arrière le gars au jeans moulant s’apprête déjà à glisser sa queue dans le cul bien rond, ferme et poilu, du métis venu là par hasard dans le bois, les deux autres l’entreprennent.

Dans les environs c’est la forêt, les frondaisons vertes des arbres légèrement clairsemées soulignent un ciel vaguement gris et bleuté, le troisième gars à l’arrière paraît curieux, penché légèrement sur le cul du métis, il apprécie de sa main la fermeté, ou la docilité, la chaleur aussi de son futur partenaire, Eric se rapproche, veut voir de plus près, se glisse entre les arbres du bois pour aborder le trio, à l’arrière du couple le gars paraît viril, mâle, et il tâte toujours attentivement le fessier rebondi du métis, son autre main, la gauche, il l’a posée sur son jeans à lui, au long de sa hanche à plat sur l’étoffe, presque comme s’il allait l’approchant progressivement de sa bite, et cette main-là située à quelques centimètres de la bite souligne le jeans bombé à l’entrejambe, la braguette se dessine en relief, dessous le sexe doit être lourd et épais, un ceinturon de cuir à la broche d’argent tient le pantalon très resserré à la taille, une taille fine d’homme des bois, celle d’un bûcheron ou d’un sportif qui est venu là dès qu’il a repéré le couple, et il tâte de sa main gourmande les fesses du métis, tandis que l’Arabe glisse à nouveau sa langue dans la bouche offerte pour donner un jus de salive, pour donner du feu, pour témoigner une passion peut-être, du moment que lui aussi d’une main vive et intéressée a cherché à défaire la ceinture du métis pour commencer à le dénuder, à lui faire sentir la furieuse chaleur qui anime l’Arabe. Le trio est formidable, se dit Eric, moi je suis là assis maintenant sur un rocher, et j’attends les suites de la scène.

Une seule photo, celle des préliminaires, autour d’elle d’autres photos dévoilent d’autres gars, et les prénoms, certains suivis du nom, sont inscrits au bas de certaines des photos, Max, Marco Blaze, Dirk Jager, Chad Manning. Il y a une étrange coïncidence entre deux photos, Eric s’interroge, attentivement observe, la première des deux est au-dessus du trio du bois, c’est « Chad Manning » avec une casquette et un jeans bleu sombre, le torse nu, et un slip, plutôt un boxer, de couleur grise et bleu clair, dépasse en haut la ceinture bouclée du jeans, et le nombril d’évidence orne un beau ventre plat légèrement velu. Et sur la page de droite, on retrouvait « Chad Manning » à poil, couché sur le dos dans un sofa semblait-il, ou bien c’est un tas de bois, se dit Eric, le même « Chad Manning » apparemment, bien qu’Eric ait du mal à trouver exactement les ressemblances, la tête ici totalement découverte signale un visage plutôt avenant, souriant, alors que la casquette précédemment donnait à l’air du gars quelque chose de trouble ou bien d’inquiétant malgré le sourire qu’il avait là aussi, mais à droite « Chad » est nu, avec sa belle queue qu’il tient ostensiblement dans ses doigts de la main droite, comme s’il voulait l’offrir ou nous en menacer, il en paraît fier, content, elle est belle, légèrement rougie et en arc aussi, dessous les couilles à l’ombre paraissent sombres, confondues mystérieusement avec tous les poils d’entre les cuisses, le mec est là à l’abandon affalé sur le tas de bois, il est prêt à l’action, il attend l’intervenant. A gauche « Chad » me plaisait beaucoup, dit Eric, son sourire que j’avais cru moqueur sous la casquette, ou inquiétant, m’y paraît maintenant malicieux ou attendri même, comme si le gars avait attendu là aussi mais avec une gourmandise délicate maintenant, le caleçon aussi qui dépassait alors à la taille me signalait une intimité de « Chad », j’aimais bien penser ça, dit Eric, c’est moi qui vais le lui poser bientôt en faisant soigneusement glisser le vêtement sur ses jambes.

Et puis Eric avait perçu ce gourdin sur la photo de gauche, une espèce de bâton noir que « Chad » tenait fermement dans sa main gauche, maintenu à l’horizontale d’une main déterminée, peut-être est-ce du cuir, se dit Eric, ou une matière contondante noire.
La casquette noire alors parut faire partie d’un uniforme, comme si ce mec était gardien dans les bois, garde-chasse en quelque sorte. Le torse nu s’élargissait jusqu’aux vastes épaules, le charme était là dans ce beau gosse au ventre plat, son sourire m’invitait, se dit Eric, je ne pouvais pas faire autrement que d’aller vers lui pour lui demander quelque chose, n’importe quoi, ou bien c’est lui qui m’aurait demandé ce que je faisais là.

Au-dessous de cette photo sur la page de gauche, il y a donc le trio, j’ai le choix, se dit Eric, je vais voir le trio de plus près, ou bien je me laisse tenter par le beau gosse à la casquette qui doit bien connaître ces environs boisés, il est là tel un fauve familier, il arpente souvent les sentiers, il en connaît tous les détours, de son bras droit dirigé vers quelque lointain bizarre, comme s’il me signalait une direction à prendre, ne m’invite-t-il pas à venir, à me rapprocher de lui? Eric se plante là devant le beau gosse sans doute bûcheron et garde-chasse simultanément et envie ce corps svelte, puissant, il voudrait passer sa main, le gourdin l’en empêche comme si entre lui et le beau gosse il y avait une frontière de cuir, un empêchement de venir plus près, Eric attend que le gourdin tombe de la main gauche du gars ou soit posé à terre, ce serait le signe évident, se dit Eric, que le gars veut bien s’attarder avec moi, il m’a repéré, il a bien vu que dans ces bois je cherche, je n’ose pas approcher? Il va faire quelques pas vers moi.

Et sur la page de droite, sur la photo de droite, « Chad Manning » paraît plus osé maintenant, audacieux, avec une allure rudimentaire aussi, le sourire semble plus animal, plus provocant aussi, comme si cette bite dure et épaisse, dégagée totalement du jeans qui a disparu, m’était promise, s’est dit Eric, ce gars me cherche, il veut que je tente l’expérience avec lui. Il va me faire mal, ou bien j’oublie tout ce que je sais déjà, et j’accepte son invitation, je me mets à poil et je le rejoins.

Plus tard encore Eric avait hésité, il se laissait prendre parfois par l’euphorie du fantasme, se laissant conduire selon le désir capricieux, et puis la nostalgie l’envahit, ou une vague de tristesse, je n’arriverai jamais au bout de ma course, se dit Eric, avec une espérance satisfaite et récompensée, tous ces mecs sont inabordables pour moi, même en réalité quand je vais par exemple traîner au Rex Vidéo ou dans les jardins publics je ne me vois cerné le plus souvent que par ma solitude et tous ces sentiments qui me blessent, me rapetissent, je me vois là par exemple sur le bord d’un trottoir à quelques mètres du Rex Vidéo, où j’avais pensé retourner une nouvelle fois.
J’attends devant la porte, discret, les mecs qui se présenteraient, et dès que j’aurais vu celui-là jeune et beau, je l’aurais suivi, je lui aurais fais signe qu’il m’intéressait, je suis prêt à payer, dis-je, tu es à louer? On va chez toi si tu veux.

A quelques mètres de l’entrée du Rex Video il y avait ces grilles sinistres, la rue n’est même pas goudronnée dans les parages, les chiens y viennent pisser ou déposer leur merde, ça puait, se dit Eric, c’était sale, j’avais les chaussures pleines de poussière, une odeur me montait au nez, forte, dégoûtante, et de l’autre côté du grillage il y avait les mouvements des voyageurs, certains traversaient les voies ferrées, d’autres couraient tandis que dans les haut-parleurs des voix crachotantes ou péniblement aiguës émettaient des messages, des horaires. J’avais attendu là longtemps, guettant l’arrivée auprès de la porte rouge du Rex d’un beau gosse que je pouvais espérer aborder, il entre des vieux, le visage camouflé souvent par une écharpe ou bien un chapeau ou une casquette, parfois le patron du sex-shop vient faire un tour dehors, m’aura-t-il repéré déjà? Il s’en doute, le mec là-bas du côté des grilles n’ose pas entrer, et regarde les trains ou bien les voies désertes, les haut-parleurs annonçaient maintenant l’arrivée en gare du train venant de Nîmes – Avignon.
J’hésitais, se dit Eric, quelque chose m’empêchait d’entrer, tout se passait encore dans ces tergiversations inutiles, qui me faisaient mal, l’audace n’a jamais été mon fort, je pouvais rester des heures au collège dans la solitude d’une balade un mercredi après-midi, je savais qu’à quelques mètres de là mes copains jouaient au ballon, ou bien fumaient cachés dans les taillis quelques cigarettes interdites, j’imaginais certains jeux auxquels ils se livraient, j’entendais crier, parfois l’un des gars sortait furtivement d’un fourré, j’aurais pu le suivre, le prendre à part pour lui dire, pour lui proposer, je n’osais pas.

J’ai toujours pensé demander à un copain de se déshabiller devant moi, de me montrer, j’allais guetter certains quand ils allaient pisser, quand ils allaient changer de vêtement après la partie de football, mais je n’osais pas, je reste là triste, esseulé, en moi je rumine tous les désirs insatisfaits, il me semblait, dit Eric, que si j’avais demandé à propos de sexe, à propos de peau dénudée pour moi, si j’avais parlé à l’autre de cette envie, si j’avais esquissé imprudemment le moindre geste pour tirer sur le pan d’une chemise, pour faire glisser un slip à terre, tout le collège aurait appris la nouvelle, le scandale aurait éclaté, Eric cherchait les gars, il avait voulu se mettre nu avec Paul, ou avec Christian.

Positionné devant les grilles des voies ferrées, je regardais au-delà les trains arriver ou repartir, tous les mouvements des voyageurs me paraissent souvent étrangers, et même insolites, moi, je ne bouge pas, je me sens contracté, parfois je me demande à quoi bon. A l’intérieur du Rex Vidéo il n’y a peut-être personne excepté les vieux, les gros, les pervers sales et dégoûtants. Eric eut envie à ce moment-là de consulter à nouveau cette fameuse revue « Cock » qui traînait là sur la table à gauche, ouverte bizarrement à une page qu’il laisse visible devant lui. Une multitude de petites photos s’y répandaient en cumul mais soudain l’attention était vive, Eric fixa ses yeux sur celle-ci, parce qu’elle était différente des autres, parce qu’elle excitait son désir bien plus que d’autres. Toutes les autres photos présentaient des gars nus en train de copuler ou bien de sucer un sexe, seule celle qu’il regarde maintenant présentait deux mecs vêtus uniquement d’un slip, et les deux gars à genoux sur un lit s’embrassent sur la bouche, tandis que leurs mains respectives errent sur le corps de l’autre pour des caresses qui émeuvent Eric, c’est cela qu’il cherche, les premiers moments, quand les deux gars se découvrent, et l’un d’eux glisse une main sous l’étoffe du slip de son copain, ou sur la chute des reins, et Eric voyait se dessiner l’annonce d’une courbe des fesses, le cul commençait à se laisser entrevoir, la main glissait encore et descendait, comme si bientôt le gars au slip noir allait mettre l’un de ses doigts jusque dans le trou du cul de son copain. Celui-là au slip bleu clair de sa main droite à lui tenait le cou de son copain comme pour l’étreindre le plus délicatement possible, à la base de la tête, à l’endroit précis de la nuque, comme pour provoquer un contact tendre et maintenir la tête de ce gars contre la sienne, alors qu’il voulait continument l’embrasser sur la bouche.

C’était un affectueux désir naissant, tout semble délicat, voulant se mouvoir dans la découverte tranquille, Eric admire les deux beaux gosses, il voudrait que cela dure le plus longtemps possible, les caresses, les baisers, les mouvements des mains pour passer sous les seuls vêtements qui restent et lisser la peau nue, et l’éprouver toute chaude au bout des doigts, les deux gars paraissent virils, mâles, ils sont tous deux à genoux sur le lit. Il y a deux oreillers couverts d’un tissu blanc en haut du lit. Les draps ne sont pas encore défaits comme ils le seront quand les deux amants ensemble glisseront sur la couche, pour l’instant la chambre est tranquille et silencieuse, à peine, se dit Eric, je pourrais entendre les bruits des baisers et des câlins, et les mystérieux murmures qui leur viennent du fond du coeur, ils commencent à s’aimer, ils découvrent dans la lenteur l’attirance douce qui les anime, je n’ai pas connu cela depuis longtemps, je ne le trouverai peut-être plus jamais, Eric se sent envahi par une extrême lassitude, à quoi bon espérer? Mes balades aux environs du Rex Vidéo ne m’ont rien amené, je ne suis même pas entré une seconde fois, dans les parages du sex-shop je n’ai même pas vu ce jour-là le minet, un jeune métis aux cheveux bouclés et noirs, qui m’avait salué une fois alors que je paraissais tellement incertain au cours de mes balades dans ce quartier.

Eric s’était remis à feuilleter la revue « Cock » , il cherche, il compare, en fait ce qu’il voulait savoir ou comprendre c’est pourquoi telle photo et pas telle autre l’accaparait soudain, quand il s’attardait et se laissait envahir par un sentiment de familiarité ou de correspondance avec tel visage d’un gars par exemple comme celui de Seb dans les toilettes, ou bien avec une situation de deux gars ensemble qu’il trouvait suggestive, excitante. Sa queue gonflait, il vérifiait l’attrait de la scène, puis il se laissait prendre à rêver à nouveau comme s’il avait pu les rejoindre, se libérer avec eux, se déchaîner. Tout a été commencé, se dit Eric, mais je n’ai jamais poussé à bout telle ou telle rencontre, c’est bien tard maintenant.

Puis Eric joue au hasard, décide qu’il ouvre la revue à n’importe quelle page et il devra s’en satisfaire, trouver là une opportunité. Deux mecs sont sur un lit, l’un sur le dos jambes écartées et relevées, l’autre en face est à genoux et sa pine déjà est introduite dans l’anus de l’autre alors qu’ils se regardent dans les yeux, l’engin est bien enfoncé, prêt à se remuer dans le cul pour donner des frissons, des alarmes, se dit Eric.

Une autre page présentait d’autres pénétrations, ou bien un gars avait introduit sa langue dans le cul d’un autre, et léchait gourmand. Eric revient à la page précédente, toutes ces chairs roses l’affolaient, le remplissent d’un sentiment d’urgence, lui était seul dans sa chambre, ailleurs ça coïtait, ça pénétrait, ça exultait dans les postures les plus invraisemblables.

Le ciel est toujours nuageux, les souffles de vent s’étaient apaisés, Eric dans sa chambre est las, fatigué, il irait bien se coucher sur son lit, mais toute une journée à dormir c’est impossible, il lui faut chercher. C’était une espèce de dégoût, la revue l’avait torpillé, maintenant sa solitude était plus grande encore et plus douloureuse. Dans les jours à venir Eric ne voit aucune probabilité de rencontre, il irait bien au cinéma, chercherait encore sur le réseau quelque gars avec lequel discuter, puis la paresse produisait son effet, Eric se doute qu’il n’a plus rien à tenter.
Sur l’une des pages de la revue « Cock » il y a un gars positionné nu debout de face, derrière lui des rayonnages de classeurs jaunes indiquent le lieu comme une bibliothèque, plus précisément quelque endroit retiré où l’on classe des archives. Les classeurs jaunes portent des lettres sur leurs étiquettes, DB, LBB, AMEX, PSV, le gars au-devant est un mâle superbe, il a l’air dur au regard insensible, avec ses yeux précisément ouverts comme s’il défiait l’objectif ou le photographe, ou moi, se dit Eric, il me regarde, il m’a vu dans la pièce. Muettement sans bouger le moins du monde il me demande ce que je fais là, ou il veut savoir ce qu’il m’inspire, il attend de moi des précisions, un engagement. Soudain Eric a cette idée, et cela provoque une espèce de picotement dans le nez, comme si j’allais pleurer, se dit-il, comme si j’avais envie de dire à ce gars que j’ai besoin de lui, que je suis venu là au fin fond de la bibliothèque pour le découvrir nu devant moi, et provocant.

J’ai envie de t’embrasser, lui dis-je, et envie de passer du temps avec toi parce que tu es beau, tu es un mâle, et j’aime tes muscles, ta puissante allure.
Le gars à ce moment a le sourire mystérieux qui lui vient dans les yeux et aux commissures des lèvres, comme s’il était non pas content de me voir, se dit Eric, mais comme s’il venait de vérifier maintenant, et il en est apparemment satisfait, que je peux encore parler, et dire mes besoins, mes envies. Je voudrais, dit Eric, te toucher la bite avec ma main, ta belle bite un peu noire, qui est pendante entre tes jambes, je voudrais la prendre dans mes doigts et la modeler, la sentir se tendre progressivement, puis je glisserais aussi ma main sur tes couilles, entre tes cuisses, laisse-moi faire, Yvan, je suis venu pour toi, il faut que tu restes à disposition.

Yvan se tient droit, infaillible, impavide, parfaitement planté sur ses deux jambes, et il a ses mains ouvertes qui viennent au bout des bras ballants s’appuyer légèrement à plat chacune sur l’une de ses cuisses, dans une pose qui évoque, se dit Eric, une attitude de disposition au combat peut-être, une espèce de garde-à-vous érotique. Les pectoraux sont énormes, le nombril paraît haut sur le ventre immensément plat, une jolie chaînette tatouée à l’encre bleue entoure le haut du bras gauche d’Yvan au-dessous de l’épaule, cela paraît un bracelet qu’on aurait remonté sur le bras, une marque d’obédience à un groupe particulier, le tatouage est net, précis, discret dans une suite d’anneaux ovales délicatement stylisés, Eric l’attribue encore à un voyage qu’aurait effectué Yvan dans un pays du côté de la Russie ou de l’Ukraine. Ce mec doit avoir trente ans, il est fier, son visage exprimait, se dit Eric, la dureté militaire mais aussi la ferveur et presque aussi dans les moments d’attendrissement une gentillesse légèrement slave, les yeux d’Yvan sont doux maintenant et se portent sur Eric avec une avenance particulière, viens donc, semble dire Yvan, rapproche-toi si tu as envie de moi.
Je viens, dit Eric, je me mets nu et je viens, je veux me coller à toi pour sentir ta bite me frôler, frôler ma bite aussi à la tienne, on va s’assembler. A gauche de cette photo une autre photo avec les mêmes classeurs jaunes à l’arrière présente Yvan en train de se dévêtir, la taille de son pantalon bleu marine est encore retenue au niveau des cuisses par sa main gauche qui a arrêté l’étoffe juste au-dessus du sexe, et les fesses bombées à l’arrière maintenaient aussi ce pantalon qui paraît strict, urbain, de sa main droite Yvan a amené désenroulée sur son épaule droite la ceinture enlevée du pantalon, comme si elle était prête à cravacher, se dit Eric, la chemise est totalement déboutonnée, et déportée du cou, descendue au niveau des avant-bras, mais elle n’est pas encore ôtée, l’étoffe traîne dans des plis multiples dont la couleur bleu clair brille dans la lumière de l’alcôve.
Le gars paraît dans ce lieu sous les étages « publics » de la bibliothèque dans une sorte de repère où j’ai fini par pénétrer, se dit Eric, et il tient à me voir, c’est moi qu’il attendait, nous allons passer deux à trois heures sublimes.
La bite d’Yvan est quasi noire, slave, capricieuse, j’aime la bouche du mec aussi, j’aimerais lui voler des baisers fougueux, puis vivre avec lui des baisers pulpeux et longuement prolongés, je me colle debout contre ce mec debout, je m’ajuste à lui, j’ai la sensation des fois que je veux l’épouser là dans le secret de cette alcôve, me plaquer tout contre lui de tout mon long comme si je voulais vivre cette sensation d’être un peu son double, une espèce d’homme semblable à Yvan, et nous restons longtemps collés ensemble face à face, de la bite à la bouche nous sentons ce parallélisme qui nous convient et nous rassure, nous sommes semblables l’un et l’autre, Yvan, c’est toi que je veux.

Le mec venu de Russie ou du Caucase est patient avec moi, il anticipe mes caprices, tout se passe, se dit Eric, comme si ce gars était dans l’alcôve de la bibliothèque parce qu’on le lui a demandé, on lui a précisé ce rendez-vous pour qu’il me rejoigne, il s’est exécuté, Yvan est un agent docile, il se rend où on lui demande pour obéir aux ordres parce que c’est son métier, sa vocation, Yvan vient rejoindre les gars comme moi qui sont paumés dans les villes étrangères, c’est un guide pour moi, une consolation, dans les voyages que j’entreprends, se dit Eric, il y a toujours des agents secrets beaux comme des étalons, et ils sont à ma disposition comme si j’étais le maître à ce moment-là, je donne des ordres, puis j’obéis moi aussi, je m’adapte, je me console dans les bras d’un inconnu, parce que j’aime tout, se dit Eric, je veux seulement que ce soit beau et animé. Avec Yvan j’ai eu cette sensation que ce splendide mâle était l’objet de ma recherche, je voulais me sentir dans les bras d’un grand gars audacieux, puis à mon tour je le considérais comme une poupée fragile que je devais consoler, la bite d’Yvan dans sa mollesse momentanée m’émeut, il accepte d’être vu nu la bite molle, pendante, je m’aperçois alors qu’il est circoncis comme moi.

IMPRESSIONS NOYÉES DANS D’AUTRES IMPRESSIONS
de
Jacques Pioch

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