THÉÂTRE
La tournure que prendraient les événements
Soliloque 2 de « SUITE 36 », suite théâtrale de 8 soliloques
Germain Larrieu, la trentaine ou la quarantaine
Si je me souviens bien, Florian s’est mis nu. J’ai découvert alors ce slip spécial qu’il portait sur lui, et qui était ouvert verticalement au centre à l’arrière, au point qu’on pouvait le sodomiser aisément sans qu’il ait à tomber le sous-vêtement.

« Depuis quand portes-tu ça? demandé-je à Florian. Ta femme sait que tu portes ce genre de slip? Où l’as-tu acheté?
– Dans une boutique spécialisée.
– Tu as des godes avec toi? »
Florian me regardait, je n’arrivais pas à savoir, et son absence de réponse m’intriguait, est-ce possible, là dans une des poches de son manteau ou dans sa sacoche Florian emportait toujours avec lui un godemichet, pour se faire travailler le cul, et par qui?
« Mets-toi nu », demandé-je à Florian, et il pose ce slip étrange de couleur « vert lézard » avec des bandes blanches sur les bords des zones d’étoffe, comme pour souligner la fine taille, et les deux ronds de fesses ainsi que l’anus, qui devaient toujours rester visibles.
J’ai le sous-vêtement de Florian dans mon sac maintenant, je l’emportai comme un talisman, je le disposais là avec mon portefeuille et mon MacBook Air, je me baladais en ville avec le slip de Florian Hugo.
Ce « petit linge » d’étoffe légère et quelque peu élastique m’émouvait, il représentait pour moi l’intimité affriolante que j’ai pu rechercher avec des beaux garçons, son odeur, ou plutôt son parfum naturel, m’enivrait. Là se logeaient les couilles, la bite et les fesses de mon bien-aimé. Parfois je laisse ça traîner sur la table ou sur le canapé, je me sens environné par la présence de Florian, je n’avais pas voulu le lui rendre, il était reparti en ville, puis chez lui, cul nu.
« Viens quand tu veux, viens reprendre ton slip. »
Florian m’en a fait cadeau, et quand il me proposa de m’en acheter deux ou trois pour moi je n’ai pas dit non, c’était pour le jeu, la plaisanterie ou la gaudriole.
Pour l’esthétique aussi. Je me sentais légèrement différent. Par goût personnel je n’ai jamais attaché d’importance singulière à mes sous-vêtements, je suis plutôt du genre à laisser vieillir la chose sans me soucier d’en changer, de même avec les socquettes ou un mouchoir, pour moi ce sont des accessoires rudimentaires, dont on aurait pu se passer, mais j’avais adopté la mode commune, sans le souci d’être extravagant.
Osman aussi portait un slip de ce genre. Il m’avait dit ce même dimanche soir qu’un de ces slips lui coûtait soixante euros environ. Je n’ai pas objecté de commentaire, mais plus tard je songeai que cela était bien coûteux, avec les cent euros que je lui donnai pour les deux heures d’échange érotique ici entre nous il ne pouvait même pas se payer deux slips.
Comment aller vendre son corps afin de s’acheter des slips spéciaux?
C’est un bout de tissu, une étoffe fine, l’odeur en était excitante, cela sentait le pubis, les couilles velues, semblait un parfum de fleur quasi nocturne, là-dedans étaient compressés comme les pétales d’une rose spéciale ou ancienne, ou d’un arum putrescent, je m’installais là sur le canapé, il m’arrivait de prendre dans mes dents un bout d’étoffe, et d’une main je m’aidais aussi pour porter l’étoffe et son effluve au plus près de mes narines.
Ainsi, j’imaginais Florian, Osman, Karim, Paul et tous les autres. Les couleurs étaient en général vives, on trouve du rouge, du noir, du blanc, du vert, du jaune, on passait un doigt entre deux parties d’étoffe et l’on se retrouvait dans l’anus de l’amant.
Je songeais, je tentais de m’entourer des objets fétiches les plus précieux. Parfois dans mon sac j’ai un anneau de Cyril, avec lequel il serrait ses couilles et sa bite à la base. J’imaginais aussi des tatouages que mes amants avaient sur les épaules ou sur le ventre, sur les bras ou sur les hanches, dans mes rêves ces tatouages s’agrandissaient et ils me semblaient des végétations gigantesques en forme de lianes ou de roseaux, d’autres fois on croyait voir des ancres marines, ou des paquebots, certains des tatouages représentaient la tête d’une lionne ou celle d’un serpent, quand mon amant est près de moi je caresse ainsi bien des formes de la nature ou des objets contemporains, un couteau, une lame, une jolie voiture tout comme une montagne, un fleuve, certains de mes amants avaient fait tatouer sur leur torse le Mont Fujiyama, ou bien une branche de cerisier en fleurs, sur le poignet de Marc il y avait une montre spéciale, qui était donc toujours arrêtée à l’heure de sa naissance, elle était bleue, ses chiffres paraissaient lumineux, dans la nuit quand j’aimais Marc je voyais donc en permanence la date de naissance de mon amant, Marc est né le 8 août 1996, il aura bientôt vingt ans, ce que je préfère dans le corps de mes amants, c’est tout, n’importe quelle forme, je la choisis et longtemps je la caresse, j’aimais beaucoup tes oreilles, Florian, elles étaient fragiles, tu disais que je les chatouillais, et j’ai souvent aimé le rire que tu avais dès que tu sentais mes doigts ou mes dents se rapprocher de tes belles oreilles.
J’aimais bien aussi la bite d’Eric, elle était plutôt blanche, relativement épaisse, dès que je la touchais avec mes doigts ou avec ma langue ou mes lèvres elle était comme une fleur généreuse qui semble garder longtemps sur ses pétales la rosée du matin, j’aimais aussi l’anus de Thomas parce qu’il était velu et profond, presque comme un lieu à part dont on n’aurait jamais atteint le fin fond tellement la zone semblait mystérieuse et subtilement sensible, Thomas hurlait de plaisir comme un dément quand j’amenais trois ou quatre de mes doigts dans son anus, et je remontais le cours d’un fleuve, le tunnel d’une grotte infinie.
J’ai aimé aussi les doigts de mes amants, il se pourrait bien que j’en ai remisé quelques-uns dans mon sac, lorsqu’il m’arriva en songe de trancher net les cinq doigts d’une main, était-ce une punition que j’infligeais à Elie? Ou bien un vol que je commis sur le corps de Mathieu? Dans certains de mes songes je porte divers éléments des corps de mes amants dans ma gibecière, comme si j’étais un ogre ou un prince, qu’aucune des lois n’a jamais arrêté dans sa fantaisie. J’aimais trop le masculin, l’homme, le mec, le mâle, le gars, le garçon, le gamin, puis est venu ce mot singulier, si j’aimais les « gays »? Oui, pourquoi pas, les « homosexuels » si tu veux, mais pour moi ce que j’ai aimé par-dessus tout c’est la beauté masculine. Je la mets au premier rang des merveilles du monde, pour moi un corps masculin qui rayonne de beauté est encore bien plus attrayant qu’un bel arbre, ou un ciel, ou un paysage, ou de l’eau qui coule en source, ou un lac, ou la mer, le sable.
Pour moi la beauté masculine est un objet d’art, c’est une excellence de la nature bien plus belle et attrayante que tous les objets d’art. Je donnerais tous les livres pour pouvoir emporter dans une île le corps d’un beau garçon. Je les préfère vivants, dociles, ludiques aussi et rieurs, j’aime bien aussi les tristes et les désespérés, il y a des beaux garçons qui sont à l’agonie et qui me plaisent, d’autres commencent à être mutilés, mais je vois dans leur visage une telle apparence d’ange que je voudrais les soigner pour leur faire retrouver leurs jambes ou leurs bras ou leur sexe.
Tu vois, Florian, il y a de ces garçons au bout du monde pour lesquels j’aurais bien donné deux ans de mon existence, pour avoir l’un d’eux une heure à peine près de moi dans un lit parfumé de l’odeur de ses aisselles ou de son pubis, ou de son anus ou de son haleine ou de ses oreilles, quand les doigts d’un beau garçon me touchent, Florian, comment te dire cela?
J’ai la sensation qu’il m’aime, il me semble que je rompais avec une vie d’extrême solitude, j’avais trouvé un mignon, un giton, une pute, un voyou, un soldat, un athlète, un serveur de bar, un écolier, un étudiant, qui pour un moment me faisait oublier ma détresse d’avoir toujours été seul, en manque. Je n’ai pas eu mon content d’amour. Si jamais j’ai été comblé ce fut durant quelques secondes à peine, quand je sentais l’autre s’approcher de moi, parce qu’il avait besoin de moi, et que je faisais naître en lui un désir de moi.
Florian s’était rapproché, il était à mes pieds là tout nu, parfois j’ai la sensation que c’est une bête discrètement sauvage qui veille sur moi, ou un doux grand chien, je le hissais jusqu’à moi, je le mettais sur mes genoux, j’allais le bercer dans mes bras, la bête se laissait faire, pour une heure ou deux je lui donnais le sentiment que je la protégeais en la berçant. C’est sans doute une sensation d’enfance qui nous manque souvent, moi aussi j’ai bien aimé quand on me berçait, quand sur les genoux de quelqu’un je me ressentais m’abandonnant. A tour de rôle on faisait ça avec Florian, mais aussi avec Osman, j’étais leur papa, ou le grand-frère, puis ils devenaient mes parents, je recommençais à ce moment-là une espèce d’enfance où sans défense je m’abandonnais aux câlins de mes aînés. Tu vois, Florian, être adulte, je ne sais pas trop faire, je suis un mélange de tous les âges, j’avançais dans ma vie, mais pas conformément à certains usages répandus. En un rien de temps je peux passer d’un petit garçon de huit ans à un gars d’une quarantaine d’années.