ROMAN
LASLO, OU LES IMPROMPTUS DE L’ETE (2020)
Paul était parti le dimanche 28 juin vers dix-huit heures, après un repas de famille que son frère organisa pour célébrer la mort de leur mère Suzanne. L’épisode faramineux de l’épidémie de coronavirus dans le monde avait empêché au mois d’avril 2020 tout regroupement familial pour les obsèques, le frère avait imaginé ces retrouvailles parentales chez lui, dans sa propre maison qui est située au 12 de l’avenue de Saint-Guilhem, Paul n’avait pu faire autrement que de s’y rendre, puis il disparut.

LASLO, OU LES IMPROMPTUS DE L’ETE (Chapitre 1)
J’ai remarqué aussitôt arrivé chez Paul une multitude de rideaux d’étoffe ou de panneaux de roseau ou bien de toiles d’ombrage qui permettaient de jouir de l’ombre et de la fraîcheur, il y avait trois ordinateurs dont l’un « fixe » restait étrangement caché derrière des étagères de livres et semblait là uniquement en attente au cas où l’un des deux autres, un autre « iMac » fixe et un « MacBook Air » portable, feraient défaut. Paul avait une sainte horreur des pannes inopinées, la technique informatique ou autre n’était pas son fort, je remarquai évidemment quelques appareils disséminés dans diverses pièces, des téléviseurs, des lecteurs de disque de musique ou de film, deux ou trois fours micro-ondes, un ou deux grille-pain, Paul m’expliqua sommairement le fonctionnement des climatiseurs, me recommanda les soins à apporter à la pompe d’arrosage, quant à sa voiture rangée sous le hangar de la cour intérieure elle était sale, poussiéreuse, de minuscules escargots blancs avaient envahi la carrosserie de tous côtés, et semblant immobiles là sur la peinture grise attendaient peut-être la nuit ou la tombée du soir pour prolonger leurs sinueux parcours sur le véhicule.

Laslo
Je suis un peu comme tout un chacun, parfois je me ressens léger, dynamique, j’entreprends des activités que je réussis, je me suis illustré dans le sport, dans la peinture des fois, à d’autres moments sans être devenu une loque je peux m’effondrer dans des abîmes de perplexité, j’ai douté de moi, ou je me ressentais trop sentimental, en proie à des attachements qui ne m’ont pas réussi, je fus faible, maltraité quelquefois, j’essayai de me venger, j’y mettais une attention et une cruauté qui faisaient dire à mon partenaire que j’exerçais des représailles avec malignité. Mais tout ceci est passé, à l’heure actuelle je voulus respirer le grand air, la capitale m’avait empoisonné, les dernières élections municipales m’avaient dégoûté, on devenait là-haut « écologiste et cycliste », on ne pardonnait plus à la voiture d’être encore indispensable et agréable, et puis la capitale pue, il y a des rats, même vivre sur une péniche m’aurait paru dangereux ou nauséabond, on a des visiteurs importuns, les clochards et les clandestins guettent le moindre asile possible comme une part de paradis qu’ils se doivent de conquérir ou voler, l’agression n’est plus interdite, la police a peur des criminels et des rôdeurs.
Finalement Paul m’avait confié …
« Reste discret. Ne te mêle pas trop aux gens du village. Ils t’interrogeront sur ta présence ici, et je ne tolère que difficilement les incursions dans ma vie privée. On ne sait nulle part pour ainsi dire que j’apprécie plus les hommes que les femmes, à mon âge j’ai accepté qu’on me lise comme à livre ouvert, mais je ne recherche ni les enquêtes ni la rumeur. Les gens sont malveillants, s’affichent volontiers tolérants, mais un rien les gêne, tu ne peux pas savoir à quel point un goût singulier, un penchant inattendu, peuvent froisser les sensibilités, et voilà nos contemporains repartis en guerre contre ce qu’ils croyaient avoir toléré, l’homosexualité tout comme la richesse ou la débauche susciteront toujours des jalousies, des inimitiés et des hostilités moralisatrices. »
« Tu conduis, m’a-t-il dit, dorénavant c’est toi qui es Paul, tu mènes la voiture, tu bichonnes les jardins, dans la maison tu te prélasses, tu peux inviter des amis si tu veux, à la seule condition que tout soit remis exactement en place comme tu l’as trouvé, je ne tolère pas le déplacement d’un fauteuil ou d’une lampe, prends soin de mes ordinateurs, toute chose à une position définie, tout doit rester propre, je sais exactement repérer la moindre intervention étrangère qui n’aurait pas respecté les dispositifs de la maison, à part ça tu es libre, comment déjà m’expliques-tu ce prénom étrange que tu portes, « Laslo », c’est comme un pseudo, ça n’a pas de réalité authentique. »
Paul a laissé ouverts sur une dizaine d’écrans les documents sur lesquels il travaillait, étrangement figurent aussi des albums de photos, j’aperçois une lettre rédigée dans le cours d’avril et adressée à la Mutualité Sociale Agricole, c’est donc par courrier postal que Paul avait averti l’institution du décès de sa mère, ainsi seraient arrêtés les versements mensuels pour la retraite de sa maman. Une autre lettre déclare aux Impôts ce même décès et demande comment l’ont doit procéder maintenant pour les prélèvements mensuels en ce qui concerne l’impôt sur le revenu de la défunte, puisque le compte courant postal de Suzanne va bientôt être clos par les soins du notaire.
Ainsi je pénètre discrètement dans la familiarité de mon hôte, celui-ci a voulu semble-t-il que rien de ce qui l’occupe me reste interdit, ou voilé, ou masqué. Je me retrouve dans sa vie intime, et le yaourt même que je viens de déguster faisait partie du stock que le gourmand avait constitué, j’ai pris soin de regarder la date de péremption sur les emballages, dès le 3 juillet toute la gamme avec « fruits divers » qui aromatisent ces yaourts, composée de mûre, abricot, cerise, pêche, ananas, poire, devra être consommée au plus vite.
Je ne suis pas bégueule ou d’une méticulosité extrême, je sais bien que les dates de péremption ne sont qu’indicatives et ne nous condamnent pas, si nous les négligeons et les transgressons, à une mort soudaine, quant aux biscuits accumulés dans un certain placard blanc j’ai trouvé des sacs entiers de « madeleines aux éclats de chocolat », et tout un ensemble aussi de cookies, certains au chocolat « noir » ou « au lait », d’autres aux amandes, ou bien à la noix de coco.
J’eus la sensation d’être Paul, du moins de me servir de ses objets, de ses meubles, et ainsi j’avais déjà adopté certaines de ses habitudes? Pour le pot de yaourt que je venais de consommer j’y avait laissée droite la cuillère à café dedans et je m’apprêtais à ramener le tout dans l’immense cuisine proche de la verrière au rez-de-chaussée, où j’ai trouvé la poubelle cachée sous une table, et l’évier contre un mur. J’allais me mettre à écrire sur le MacBook Air? Pour m’amuser? Pour me divertir? Pour faire comme Paul?
Que faisait Paul à ce moment même? Il dormait dans la cabine d’un paquebot? Ou déjà levé il arpentait les ponts, repérait les va-et-vient des voyageurs ou des personnels? Je suis sûr qu’il a déjà opté pour quelques gars qui l’auront séduit, il manoeuvre afin d’obtenir leurs faveurs ou leur amitié, il est prêt à en payer quelques-uns, il semble déjà amoureux du barman, ou de l’apprenti cuisinier. Il s’est déjà rendu dans une des salles de pilotage pour se renseigner sur la plaisance, sur les moeurs des vacanciers, sur les ports où nous allons accoster, sur les capacités des paquebots actuels.

Je n’imaginais pas Paul s’abstenir d’écrire, il avait donc un nouveau MacBook Air, et celui dont je disposais m’était réservé si je le souhaitais. J’avais eu le projet d’écrire? Non, absolument pas. Mais j’étais curieux, je constatai que sur les divers écrans figuraient des textes de Paul, c’était des romans ou des pièces de théâtre, il y avait aussi des notes de présentation ou d’analyse, des listes aussi de ses oeuvres où Paul indiquait soigneusement les destinataires auxquels celles-ci pourraient être envoyées, des éditeurs, des salles de théâtre, des personnalités, et plus singulièrement j’ai retrouvé une liste chronologique d’absolument toutes les oeuvres écrites par Paul avec pour chacune d’elles les dates précises où elles ont été l’objet d’une de ses relectures, et des croix au nombre allant de un à cinq, des tirets pour souligner éventuellement, ou bien des caractères des titres de plus ou moins grosse épaisseur, indiquaient sans doute les parts de contentement ou d’insatisfaction qu’avaient laissées à Paul ses divers moments de relecture.

Paul m’avait dit que depuis le décès de sa maman il était encore plus sensible qu’avant à ses souvenirs d’enfance, ceux-là revenaient nombreux, animés, gamin il avait construit des cabanes sous deux arbres fruitiers maintenant disparus, lui-même se baignait avec des copains et copines dans le grand bassin de la propriété dont un jour il élimina toutes les carpes parce qu’elles contribuaient à former une vase noire et sale dans le fond d’eau, je m’étais penché sur le bord en pierre de ce bassin construit au-dessus du sol, l’eau actuellement était transparente, propre, elle venait d’un canal qui était alimenté par le fleuve Hérault.
« Tu pourras te baigner, m’a dit Paul, tu peux même plonger du haut de ce mur de quatre mètres de hauteur qui sert de clôture avec le voisin, je n’ai ni piscine ni jacuzzi, mais tu jouiras chez moi d’une tranquille intimité, personne ne te verra, tu pourras même installer le transat sous l’autre grand tilleul qui est au fond du jardin intérieur ou sous l’ombre douce du griottier, et dormir la nuit dehors si tu as trop chaud à l’intérieur, il y a des grenouilles qui coassent souvent en nocturne, mais si tu les approches, si elles sentent que tu te trouves dans les parages elles se tairont, je penserai à toi quand je serai en voyage, je t’imagine nu la nuit étendu sur la pelouse, et tu dormiras sereinement … »

Et je m’étais assis sur l’un de ces deux fauteuils de style rustique face au lit inoccupé, j’imaginai combien maman avait passé là de longues nuits, et peut-être de longues journées, j’avais aperçu une de ses photos dans le bureau de Paul, la vieille dame est souriante, vêtue d’un léger pantalon rougeâtre et d’un tricot jaune à manche courte, elle marchait sur une pelouse, semblait presque gambader, empressée, gaie elle avançait vers le photographe, semblait réjouie d’être dans ses jardins, peut-être photographiée par Paul.
Elle avait agonisé longtemps? Ou bien s’est-elle éteinte dans la nuit sans plus jamais se réveiller? Avec quelques calculs qui me rôdaient dans la tête je finissais par conclure que Suzanne était née dans les années 1920, elle allait bientôt avoir cent ans.
Mon image dans ce miroir ovale me paraît insolite, inattendue ou comme irréelle. Que fais-je là? Je suis le visiteur, le chercheur, ou l’intrus, l’indésirable? Suzanne, si elle m’avait vu, n’aurait pas compris le sens de ma présence, ou m’aura-t-elle identifié comme l’un des infirmiers ou des aides soignants qui venaient régulièrement la voir et la réconforter, ou la laver, et la soigner? J’aurais alors porté une blouse blanche, je serais venu chez elle avec mon sourire et ma gentillesse, et elle m’aurait dit …
« Bonjour, Laslo, comment allez-vous aujourd’hui? Il va faire chaud. »
Je me penchai sur mon visage avec mes yeux délibérément grands ouverts, comme si j’avais voulu savoir exactement qui j’étais moi, que faisais-je là? Je parus anxieux, et attendri aussi par la présence encore palpable dans la chambre de la maman de Paul? L’aimait-il? Avait-il vraiment éprouvé du chagrin quand elle avait disparu, ou bien Paul et son frère étaient déjà préparés à la disparition de leur maman, ils l’avaient vu vieillir, devenir dépendante peu à peu, ne voulant plus sortir dans les jardins, angoissée sans doute par les nuits longues où elle ne parvenait plus à s’endormir, et puis se retournait-elle vers moi encore une fois pour me demander …
« Et qui vient demain, Laslo, pour me lever? C’est vous, ou bien Bénédicte, ou bien Marc? »
« Je sais très bien comment cela se passait, aurais-je dit au curieux qui veut savoir comment j’appris tant de choses sur l’environnement de Paul, il me suffit de lire ce qu’il a écrit un jour ou l’autre, au hasard de ses inspirations. »
Quand je retourne voir sur l’un des écrans du MacBook Air ma photo, je me demandais encore pourquoi au dernier moment, en me découvrant en réel, Paul n’avait pas annulé son voyage, ou bien aurait-il pu me proposer de partir avec lui. Je n’étais pas aussi beau que je l’avais cru jusque-là? Je n’avais pas séduit mon hôte? Ou bien Paul avait pris peur de moi et de mon charme, il s’était vu lié à moi, soupçonnait peut-être de ma part un intérêt sordide que je portais à notre relation, pourquoi d’ici quelques années ne serais-je pas vraiment le propriétaire de ce domaine?
Etrangement ma photo paraît sur une page d’un document, mais sur d’autres pages il y a d’autres photos, où des beaux gosses de trente à quarante ans sont là exposés, comme si Paul avant qu’il m’ait choisi avait tergiversé entre diverses éventualités. Des gars paraissent plus massifs que moi, plus costauds, les uns sont nus de pied en cap, d’autre affichent des costumes impeccables, ou portent uniquement un slip de bain. Il y a des gars à moustache, d’autres à barbe, mais je ne suis pas le seul au visage rasé. D’ailleurs sur le portrait que j’avais envoyé à Paul je n’étais pas rasé de trois ou quatre jours, cela paraît négligé? J’ai pu paraître non pas sale mais légèrement abandonné, ou imparfait, peu entretenu. Ma bouche lui a-t-elle paru gourmande, attirante, ou au contraire je semblais trop pudique, réservé, moi?
Que cherchait Paul exactement dans ses aventures? Les loubards, les voyous, les lascars? Ou les gars du monde, les bourgeois-bohèmes, les sportifs? Les bisexuels? La plupart des portraits qu’il semble avoir collectionnés sur les pages du document évoquent des gars virils, plutôt sauvages ou menaçants, comme si mon propriétaire recherchait un bûcheron pour tailler et élaguer ses arbres, ou un hétérosexuel gaillard qu’il souhaitait apprivoiser, ou diminuer, dévaloriser, injurier? Je ne sais rien des fantasmes de Paul, mais les photos évoquent divers types, il y a le Brésilien fraîchement arrivé en France, le montagnard qui domine de son regard les vallées, un athlète qui plonge dans une piscine tel un immense papillon qui va fracasser l’onde, je vois des corps nus couchés à plat ventre et attendant une fessée, ou une caresse qui se prolonge, d’autres gars paraissent fiers de leur queue, ils la tendent offerte, conquérante si Paul l’avait souhaité, mais la plupart cependant des photographies de mecs présentent les visages, Paul a voulu rassembler là des échantillons de caractère, les prémices d’une psychologie qui l’attire.
Celui-là paraît frondeur, ou insolent, plisse vaguement les paupières de ses yeux comme s’il voulait annoncer la sournoiserie, ou la ruse, le vice n’est pas loin, et son torse est à moitié enfoui dans l’onde d’une rivière ou d’un lac où il se tient debout sur le fond peut-être, à peine distingue-t-on à fleur d’eau les tétons et les larges épaules, le reste en bas disparaît, se cache pour provoquer la curiosité, et le mec se plaçait effrontément face à Paul, le défiait, comme s’il avait voulu peut-être que le vieux se mette à genoux, et adore la jeune divinité émergeant placidement des eaux. Un autre gars porte des lunettes de soleil au verre intensément noir, par un artifice il les maintient avec deux doigts tenant la monture au-dessous de ses yeux, comme si le garnement se démasquait, mais pour autant son regard s’affiche fuyant, ou trouble, Paul aimait toujours la provocation, le mystère.
Moi, je parais plus docile, presque faible, ce qui l’a séduit c’est ma gentillesse, et même la sensation ou l’image de perdition que je dégage, comme si j’étais alors un adolescent en dérive, un jeune homme triste ou trop sentimental. Paul aimait bien ces êtres jeunes, il en devenait le patron ou le guide, et son plaisir vicieux fut parfois de les perdre davantage, de les dérouter, comme s’il avait voulu ajouter aux chagrins, aux deuils ou aux délires de ces jeunes gens, une détresse que lui seul pouvait consoler. Moi, Laslo, je suis dans les mains de Paul un fils aimant ou un voleur effaré, un objet de bienveillance et malgré tout Paul me traite comme un rat, comme un salopard, il m’humilie, il veut que je me traîne à ses pieds, il adore que je pleure, mes sanglots envahissent le silence de la maison, je cours dans les jardins, Paul veut me rattraper, me saisir, je ne sais jamais si Paul me veut du bien, s’il souhaite se faire pardonner, ou si moi, Laslo, je suis condamné à être la victime.
Il y a des gars sur le document qui respirent la force et la puissance, jamais Paul n’aurait prétendu les affaiblir, au contraire il aime se blottir dans leur bras, il adore avoir confiance en eux, Paul à ces moments paraît un adolescent qui a besoin de son papa ou de son grand-frère, le gars lui prépare des plats singuliers, le protège des voleurs ou des imposteurs, dans le lit le gars s’étend nu sur la couche et Paul à nouveau se blottissait tout contre le puissant, le fort, comment aurais-je nommé ce nouveau bûcheron, cet athlète? Sur son tricot de laine qui laisse les épaules dégagées et le bas du cou visiblement poilu on voit inscrit sur une espèce de broche, comme sur une pastille de plastique, au niveau du téton gauche, « festival », est-ce un musicien, un technicien de la scène, plus précisément encore un éclairagiste, ou un vigile qu’on engage lors du spectacle pour prévenir les bagarres et les intrusions?
Il n’y avait aucun adolescent cependant, et je suis sans doute le seul au regard légèrement baissé ou troublé, comme si Paul avait au départ envisagé de choisir pour cet été un gars d’une trentaine précisément virile. Afin d’être le gardien de la propriété il fallait un costaud, un gars qui impressionne, ou bien l’actuel projet de Paul fut simplement guidé par le fait que précédemment il avait eu affaire à des minets, à des gitons ou à de jeunes adolescents imberbes, ou pubères, il lui fallait maintenant du poil, de l’assurance, dans la saison estivale Paul voyait bien pour la propriété un jardinier résistant, une sorte d’homme des bois qui régirait le domaine sans le moindre sentiment de culpabilité ou de défaillance.
Moi j’avais paru fragile, travaillé par des sentiments divers et mélancolique assurément, jeune homme de bonne famille en proie aux doutes et aux trahisons, Paul attendait-il de moi l’épanouissement de ses vices? Mais pourquoi au dernier moment avait-il prétexté ce voyage, l’obligation de partir, ainsi au-delà des garçons dont il aimait s’entourer notre hôte avait succombé à une extrême faiblesse qu’il n’avait pu éviter? …
« Je m’en vais, dit Paul, j’ai besoin de changer, de voir du nouveau monde, à mon âge c’est la dernière tentative qui m’est permise pour entreprendre ce que je n’ai pas encore fait. »
Mais que n’avait-il pas fait? Que voulait dire Paul? Je me promis dans les jours à venir de mener une enquête peut-être, d’ailleurs où se trouvait vraiment Paul à ce moment? Parfois j’ai la sensation qu’il me regarde, m’observe, il connaît tous les détails de la maison et des jardins, il peut deviner où je me suis rendu, et comment je procède.
Durant la période de confinement dans la capitale à cause du coronavirus, moi aussi comme tout le monde j’étais terré chez moi, comme la taupe dans son logis, comme le lièvre dans son terrier en mal d’amour, et puis le beau temps m’invitait, je risquais mon nez à l’extérieur, je n’ai jamais mis de masque, et Martine aimait bien que je la retrouve en soirée, on chemine au bord de l’eau, on discute de nos projets, moi j’étais dans la période d’attente, rien ne me décidait, j’avais le blues, le spleen, une tristesse dans l’âme, parfois en longeant les eaux du canal je me prenais pour Verlaine, ou pour un poète méconnu, la pâtissière a des doutes sur l’avenir de sa profession, j’étais bizarre ou perplexe, à tous moments on pouvait aller chez elle faire l’amour, je lui promettais qu’on en viendrait là, puis je ressassais, je lanternais, mon désir pour les femmes est changeant, comme une vague qui peine à se soulever, ou comme un torrent qui ne prévient pas.
Ou c’était un minet qui habitait le village voisin, il voulait tenter une expérience, Paul adore dépuceler un gars, le mettre en situation d’examen ou d’épreuve, à mon tour allais-je procéder à une telle initiation? A Paris les minets hantent les bords du canal Saint-Martin, parfois ce sont des Français de souche, issus de milieux bourgeois ou au contraire prolétaires, parfois ils sont clandestins, métis, étrangers, exilés et réfugiés, j’adore ça, les jeunes garçons ont besoin de quelqu’un, d’une aide, les associations de bienfaisance les recherchent pour les secourir, mais pour un jeune gars mignon qui a franchi de multiples frontières et baladé dans les ports étrangers, ou dans les zones les plus morbides, rien ne remplacera jamais les bras puissants d’un ami comme moi, je le dorlote, je lui offre des cadeaux, je le caresse, nous passons des journées entières chez Paul à nous prélasser sur les gazons à l’ombre des arbres centenaires.
Maman me pardonnera, mais j’ai aimé singulièrement regarder dans les tiroirs des meubles de son studio. La pièce de moyenne surface, puisqu’il s’agirait de vingt mètres carrés environ, est bordée d’un mobilier ancien contre les murs, avec un buffet haut, un bahut trapu, également une commode en bois brun verni, et se trouve là diversement assemblé comme un trésor. Ce sont les affaires de couture de maman. Dans des boîtes en bois ou des étuis d’étoffe, dans des sachets de papier ou d’autres cartons à chaussures il y a des boutons, des épingles, des fils, des morceaux de tissus qui représentent sans doute les échantillons, des restes de ce qui servit pour confectionner des pantalons ou des chemises, j’aperçois la machine à coudre restée là tranquille et couverte d’une housse blanche sur la grande table carrée, dont les moulures, la couleur du bois de chêne et le style général représentent en assortiment avec le buffet haut le mobilier typiquement campagnard du Languedoc. Sur un fauteuil il y a encore un pull de laine aux couleurs diverses et chatoyantes, où se mêlent le vert, le jaune et le rouge, que maman mettait sans doute dans les derniers jours de sa vie, je l’ai humé, il avait une odeur douce qui rappelle certes le parfum du produit utilisé pour la lessive mais également celui du corps de maman. C’était pacifiant, la laine est soyeuse dans les doigts, je me suis permis de déplier le vêtement, qui paraît moyennement grand, à côté un gilet de laine blanche sans manche évoquait aussi une certaine frilosité de maman, son goût pour les lainages, dans son studio elle est là installée dans l’immense fauteuil rustique face à l’écran de télévision, elle peut tricoter, elle inscrit sur des bouts de papier des notes qui lui serviront pour rafraîchir sa mémoire, j’aperçois aussi le réveil minuscule et noir qu’elle gardait toujours à portée de la main sur la table à côte de ce même fauteuil sur sa gauche, et elle le consultait, elle l’observait pour voir l’heure qui passait, pour vérifier qu’il marchait toujours bien et pour décider parfois qu’il fallait changer les piles.
Dans les trésors de couture il y a aussi des ciseaux multiples, comme si maman les avait collectionnés, des aiguilles à tricoter ou spéciales pour le « crochet », j’entrevois des monceaux de boutons de chemise ou de pantalon, et puis là tout à côté dans le fond du bahut il y a des enveloppes, des cartes de visite, comme si maman avait toujours eu l’habitude ancienne d’envoyer des voeux de bonne année ou des condoléances pour des décès ou des félicitations pour les mariages. Je restai là une bonne heure, comme si j’avais voulu inventorier ou ranger les trésors de maman Suzanne, tout cela témoignait d’une vie bien remplie, elle avait réalisé des vêtements pour la famille, elle aimait ainsi nous tricoter des pulls de laine, dans le tiroir d’une commode de style dix-huitième siècle dans le grand séjour j’ai découvert des piles de pulls que sans doute Paul avait rangés là à défaut de pouvoir tous les mettre.
Ce n’est pas ma maman, c’est celle de Paul et de Bruno, mais habitant maintenant dans la maison je me sentais le dépositaire de tout ce qu’elle avait été, j’en entretenais le souvenir, et Suzanne était ainsi ma maman aussi, je me sentis envahi d’une tendre affection pour elle, secrètement en mon coeur je l’admirais, ce fut une exemplaire paysanne, une agricultrice travailleuse, soudain dans le micmac des boîtes et des tissus j’aperçus deux médailles qui m’impressionnèrent. Sur l’une d’elles l’on indiquait qu’elle avait été accordée à Suzanne, « responsable de la Mutualité Sociale Agricole, pour son dévouement », l’autre illustrait les mérites d’agriculteur du père de Paul, on y voyait une charrue, des chevaux qui tiraient l’outil dans un champ, celle-ci avait été accordé en 1965, quand Paul mon hôte avait dans les vingt ans …
Sur le bahut d’un bois verni marron, qui me fait penser à un pétrin, il y a une vitrine, et celle-ci est chargée à l’intérieur de petits tableaux comme si l’on exposait là les pièces rares d’un musée. Je devine qu’il s’agit des derniers dessins et peintures qu’a réalisés Suzanne avant sa mort, c’est coloré, vif, cela témoigne de paysages ou de visages pleins de vie, j’ai retrouvé sur le buffet haut, entre la partie basse et la partie haute, sur ce qu’on appelle « la desserte », deux grands coffrets de bois qu’on trouve en vente chez « Ikéa » et même dans n’importe quel magasin de « Bricolage », où Suzanne rangeait ses crayons de couleur et ses feutres. Ainsi avait-elle passé une dernière année à peindre des fleurs que Paul lui amenait des jardins, ou des paysages qu’ils avaient choisi ensemble dans des livres, j’aime beaucoup ce qui semble « la promenade des Anglais à Nice », il y a les palmiers, la foule des promeneurs, tout cela paraît en vert turquoise et en rouge ou brun, la mer s’étale sur le côté droit lumineuse dans un bleu profond qui me rappelle les belles agapanthes actuellement en fleur dans les jardins de Paul.
Maman était douce, précautionneuse et méticuleuse, passionnée aussi, d’une âme artiste, mais elle restait à la campagne une femme fidèle à son époux et à ses enfants, à ses terres et à la maison qui lui venait de ses beaux-parents.
Je ressors du studio ce jour-là comme si je venais de visiter une sorte de chapelle, la personne qui y séjourne mystérieusement semble toujours là, je n’osais produire un bruit trop fort de mes pas ou un geste trop violent, j’avais la sensation d’être ici dans le domaine du sacré, c’était comme ma vraie maman que je visitais …
LASLO, OU LES IMPROMPTUS DE L’ETE
de
Jacques Pioch
LASLO, OU LES IMPROMPTUS DE L’ETE (1)
UN ISOLEMENT ETRANGE (2)
L’INCESSANTE ALTERNANCE DE CLAIRS ET D’OBSCURS (3)
QUE DEVENIR? (4)
LE PLAISIR ET L’ENNUI (5)
SANS DEGUISER LA TRISTESSE DES CHOSES (6)
UNE IMPOSTURE (7)
LETTRE A L’AMI (8)