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THÉÂTRE

LE RAPPORT A L’AUTRE

Pièce 8 du « BELVEDERE », suite théâtrale de 8 pièces

Morgan et Roméo se retrouvent au matin dans la chambre de l’Hôtel du Belvédère en robe de chambre. C’est une explication franche, une joute oratoire, comme si Morgan et Roméo avaient besoin d’aborder des sujets sensibles, et ils se blessent réciproquement autant qu’ils se réconcilient ou se charment. C’est une envie chez eux, il faut qu’il y ait dispute, échange, comme s’ils jouaient au ping pong ou à l’escrime. C’est une espèce de marivaudage, ou de dialogue vif dans le style des films d’Eric Rohmer, les personnages se cherchent, revendiquent des goûts, des valeurs, ou des attachements sentimentaux ou sensuels, ou sexuels, puis tout se défait, il faut reconstruire un château de cartes, Morgan et Romeo s’essaient à une relation inventive et passionnée.
Morgan veut passer pour un misanthrope, une espèce de contestataire forcené, Roméo essaie d’attraper les balles, relance avec flegme ou malice, lui aussi est désemparé, il recherchait dans sa relation avec Morgan une vraie amitié ou un vrai amour.

La parole entre eux est une arme, un moyen bienveillant aussi de se connaître, ou un passe-temps, c’est l’occasion de se raconter des histoires, Roméo invente des péripéties pour intriguer Morgan, pour se rendre lui aussi romanesque, et puis il y a le travail du désir même dans le dégoût ou l’éloignement, le désir qui rôde, revient toujours, les deux hommes se caressent, se hument, se disent aussi avec les mots le plaisir érotique ou sexuel qui les a repris.

On est dans l’intimité drôle et dramatique de deux jeunes hommes. Mais Morgan se voulait « tragique » pour gagner en hauteur.

Jacques Pioch – 03/06/2016

(Durée de représentation : 1h15)

LE RAPPORT A L’AUTRE

de

Jacques Pioch

MORGAN, jeune homme
ROMEO, jeune homme

MORGAN

ROMEO

MORGAN
Finalement je ne suis pas fait pour aller avec l’autre. Je ne sais pas comment m’y prendre.
Il y a toujours quelque chose qui ne me va pas.
Puis j’imagine que cela aurait pu se passer autrement.

Et puis le sexe, le langage.
Même avec toi, rien n’a été facile, finalement.
Rien n’est facile, finalement.
ROMEO
C’est comme tu veux. Si tu as décidé que tout était difficile, pourquoi irais-je te contrarier?
Tu as besoin de t’exprimer.
Et tu as toujours aimé tenter des expériences.
Je m’y suis d’ailleurs parfaitement accommodé.
La plupart du temps, quand je pouvais.

Qu’est-ce que tu fais aujourd’hui?
MORGAN
Je me repose.
On peut rester ensemble.

Ça te va?
ROMEO
Pourquoi pas?
Je mangerais bien du poisson à midi. Je vais demander ça à Roland.

On se retrouve forcément dans les choses simples.
Je t’aime bien.
MORGAN
C’est comme tu veux.
Moi aussi je t’aime bien.
Cela n’empêche que je m’interroge sur le rapport à l’autre.
Le rapport au monde, le rapport à l’extérieur.
Le rapport à l’imaginaire.
Et puis tous ces fantasmes.

Si j’avais à recommencer.
ROMEO
Quoi?
MORGAN
Mon enfance, mon adolescence.
ROMEO
Je ne changerais rien.
J’étais un garçon normal. Gai, rieur.
Attentionné, fantaisiste aussi.
Je ne suis pas comme toi.

Tu es là rêveur.
Il faut toujours que tu cherches quelque chose à te mettre sous la dent.
Tu ne peux pas rester tranquille?
Viens, je te caresse.
MORGAN
Non, il fait trop chaud, ensuite je vais suer.
Tu me fais suer.

ROMEO
Tu aimes mes caresses.
MORGAN
Oui. C’est cela qui me rapproche de toi, dans mon rapport à l’autre. C’est ta sensualité.
L’érotisme.

Je ne suis vraiment pas sexe hard.
ROMEO
Moi non plus. Pas tellement que ça.
MORGAN
Tu veux dire?
ROMEO
Avec toi, par exemple, le sexe hard t’ennuie très vite, tu dis que ça devient mécanique.
MORGAN
C’est ça, je préfère l’improvisation.
L’invention.

Je n’ai jamais compris comment les gars pouvaient faire pour se branler le zizi avec la main, jusqu’à éjaculation.
J’ai l’impression qu’il y a là dans la branlette un geste de productivité.
Pour se faire gicler.
Ça m’ennuie, franchement.

J’ai besoin d’imaginaire, d’images, de situations.
Gerber pour gerber, à quoi ça rime?
Pour le plaisir? Moi, je veux bien.
C’est un plaisir primaire et machinal.
Ça ne m’impressionne pas.
ROMEO
Moi non plus.

Mais en même temps tu nous envies.
Tu aimerais bien gerber à volonté.
MORGAN
Je m’en lasserais. Je trouverais ça futile.
Ce besoin de décharger.

Je n’ai pas en moi cette libido, le besoin primaire d’éjecter ma semence.

Finalement, je n’ai pas voulu d’enfant, et je n’ai pas le besoin primaire de gerber. Ça me complique le rapport à l’autre.

ROMEO
Ça le rend plus subtil.
MORGAN
Quoi?
ROMEO
Le rapport à l’autre.
Ça nécessite de « l’érotisme ».

C’est un mot que j’aime bien.
MORGAN
Moi aussi.
ROMEO
C’est un mot qu’on n’emploie pas fréquemment. Un mot qu’on n’emploie plus fréquemment, comme avant peut-être. Au dix-huitième siècle, ou au dix-neuvième siècle.

Maintenant on parle de baise, ou de sexe, l’érotisme paraît quelque chose d’un peu vieux jeu, peut-être réservé à une élite.
Les masses ont besoin de sexe, et d’amour.
Toi, tu as besoin de l’érotisme.
MORGAN
C’est ça, parce que je suis esthète.

Je suis esthète, et érotique.
Je ne suis pas un baiseur. Je ne m’intéresse pas à la progéniture.

J’aimerais bien que ma bite fonctionne, je n’ai rien contre l’éjaculation, mais il y faut des circonstances, sinon cela m’ennuie, ou bien ça ne marche pas.
Toi, tu es plus simple.
ROMEO
C’est normal, je ne suis pas comme toi.
MORGAN
Ton enfance était normale.
ROMEO
Elle était plus simple. Très vite j’ai su l’immense plaisir qu’on pouvait prendre avec sa queue.
MORGAN
Cela ne m’intéressait pas.
Je cherchais la passion, l’érotisme.
Je suis un sensuel. Je ne suis pas un baiseur.
ROMEO
Moi je suis sensuel et baiseur à la fois.
MORGAN
C’est ta chance.
C’est le résultat d’une autre éducation que la mienne.
ROMEO
Ou bien c’est le résultat d’une absence d’éducation.
J’ai été élevé dans les rues, et dans les cours d’école, dans les parkings souterrains, et sur la plage.
Toi, tu es un produit de l’excellence. On a cherché à t’intellectualiser.
MORGAN
C’est vrai.

ROMEO
Finalement tu cherches à te comprendre, à te connaître. Et tu profites de ta relation avec l’autre pour récolter quelques informations sur toi-même. Quand tu es avec moi, qu’est-ce que tu apprends?

Peut-être tu n’as fait aucune récolte avec moi. Tu n’as rien appris sur toi, quand tu es avec moi.
Je ne t’ai rien apporté. Tu ne m’aurais pas connu, qu’est-ce que ça aurait changé pour toi?
MORGAN
Presque rien.

Je ne peux te dire que ce que je ressens.
J’en aurais connu un autre. Mais ça ne change rien vraiment de ce que je sais sur moi.
L’expérience alors est presque inutile.
Je dis bien « presque », parce que j’ai aimé découvrir ta queue, ton cul, tes yeux.
Tu me regardes intensément.

ROMEO
Oui, je te regarde, toi. Si j’avais à t’oublier, qu’est-ce que j’oublierais de toi?
Ou bien formulé autrement, s’il me reste quelque chose de toi, ce sera quoi?
Ces longues conversations.
Ces échanges.

Ces grands silences entre nous, quand je te caressais.
Et puis tes caprices.
Je me souviendrai aussi quand tu m’inquiètes.

Parfois tu es menaçant. Ou bien j’ai cet immense regret, je ne parviens pas à te satisfaire.
Je le lis dans tes yeux.
MORGAN
Quoi?
ROMEO
Tu es insatiable.

Tu es passionné.
MORGAN
Je ne supporte pas le fait de me retrouver avec quelqu’un et de ne pas être passionné par lui.

Je préfère fuir. Je préfère être seul.
Je ne vois pas beaucoup de gens.
ROMEO
C’est normal, tu n’aimes personne.

Tu ne sais pas te contenter d’échanges frugaux et superficiels.
Tu ne joues pas la comédie sociale.
MORGAN
C’est peut-être ça. Je ne fais pas semblant de m’intéresser.
Tout me dégoûtait.
Ou bien les gens et les choses qui me font envie sont inaccessibles.
D’ailleurs quand j’ai réussi à atteindre telle ou telle personne que j’avais envie de rencontrer, pour être intime avec elle, assez vite « bonjour les dégâts ».

Ou moi ou elle nous sommes décevants.
Finalement j’aime la mer, uniquement les paysages.
J’aime être seul dans un paysage.
Ça ne te fait pas ça, toi?
ROMEO
Quoi?
MORGAN
Ce plaisir d’être seul dans un paysage.
ROMEO
Evidemment.
Je sais très bien m’occuper quand je suis seul à regarder le paysage.

Regarde-moi.
Tu penses vraiment ce que tu me dis.
MORGAN
Evidemment.
Pourquoi? Cela te paraît curieux?
Je ne parle pas comme tout le monde?
ROMEO
Non, ce n’est pas ça, tu parles comme tout le monde.
Mais parfois j’imagine que tu te plais à parler, et que les mots dépassent tes vraies pensées.
MORGAN
Je n’ai pas de vraies pensées, je n’ai que celles que les mots me permettent de formuler.
Et toi? Non?
ROMEO
Quoi?
Je ne parle qu’en toute nécessité.
Moi, j’ai plaisir à me taire.
MORGAN
Quand tu es avec moi?
ROMEO
Oui.
Avec quiconque. Je ne cherche pas à me distinguer par la parole.
MORGAN
Moi, si, autant que je peux. Je considère le langage comme une qualité humaine.

En même temps je me suis souvent senti importuné par l’usage du langage tel que le pratiquaient les autres, certains.
Dans ces moments tout me paraît futile, superficiel, de mauvaise foi.

Bref, fondamentalement je n’aime pas le genre humain. C’est un genre qui produit trop d’individus jetables.

Je sais bien que je te scandalise. Mais pour moi le fait d’être humain ne donne aucune excuse, ne nécessite aucun pardon automatique.
Il y a des humains, des hommes, des femmes, et même des tout jeunes, qui sont absolument insupportables. Tant qu’ils ne viennent pas chez moi, et que dans la rue ils se tiennent tranquilles, tant qu’ils n’empêchent pas par leur nombre de regarder un paysage, je veux bien, mais dès qu’on pénètre dans mon territoire intime je ne supporte pas la persistance d’individus grossiers et lourds.

Tu vois ce que je veux dire?
Je me débarrasse de tout ce qui me gêne assez vite.
Je fuis. Je supprime. Je fais comme si je ne voyais pas. Je m’éloigne progressivement de tout ce qui dans l’humain me révulse.
Et il y a quantité de choses et de gens qui me révulsent.
Au fond je commence à savoir un peu ce qui me plaît.

Regarde-moi.
Quand je me tais et que je te regarde, je suis sous un charme.
Tu es beau.

Ça me donne envie de te sourire.
Si je restais longtemps avec toi, tel que tu es là, je finirais par ne plus avoir de mauvaises pensées, des envies de meurtre, des sensations de dégoût.

Comment pourrais-je avoir envie de me suicider alors que je suis avec toi?

Nous sommes la jeunesse. L’intrépidité.
Tu éprouves ce sentiment?
ROMEO
Lequel?
MORGAN
Que nous sommes bien ensemble. Que nous formons un beau couple.
Nous sommes là tous les deux, je me sens à ma place avec toi.
Qui a eu le plus de chance?
Toi? Ou moi? En rencontrant l’autre.

C’est moi.

ROMEO
Il était inconséquent, capricieux. Il ne s’en rendait pas toujours compte. Mais ce que j’aimais en lui, par-dessus tout, c’est « l’inquiétude ». C’est peut-être le mot qui le résume le mieux, qui le représente.
Lui, c’est un inquiet.
Moi, je suis un hédoniste.
Lui, plutôt un épicurien.
Il ne se précipitait pas sur le plaisir comme un goinfre, un affamé.
Il aimait « déguster, savourer », ce sont les mots qui conviennent bien si l’on veut faire son portrait.

Le souvenir que j’en aurai aussi, c’est qu’il aimait être nu avec moi aussi nu, on serait restés là des heures, des jours entiers, dans l’érotisme.

Il aimait tellement me regarder, et moi j’ai un caractère plutôt exhibitionniste. Je ne me cache pas. J’aime qu’on voie mes formes.

Mais je savais au moindre mouvement de ses yeux, ou de ses mains par exemple, si c’était le moment.
MORGAN
Pourquoi? Tu veux te déshabiller?
Tu veux que je te déshabille?
On avait commencé une conversation.

Parfois je suis partagé, j’ai envie de parler avec toi, je te raconte tellement toutes ces histoires qui me sont arrivées, j’écoute les tiennes, je t’interroge, et puis des fois, si je poursuis la conversation, je trouve que je me prive d’autre chose qui est aussi essentiel pour moi.
C’est la sensualité, le spectacle.
Te voir, t’observer. Et puis te caresser.

Tu veux que je te déshabille?
Des riens.
Ne serait-ce qu’organiser l’étoffe de ta robe de chambre sur ton corps.

Un peu comme le réalisateur d’un film, il est là avec son modèle, son acteur, sur le lit.
L’acteur est couché, il attend les indications du metteur en scène, et le gars qui réalise le film cherche encore comment serait la meilleure image.

Tu avances une jambe sur le bord du lit, ou bien c’est à cause de la chaleur dans la pièce, au mois de juillet, tu dégages légèrement l’étoffe, comme pour aérer tes cuisses, ton corps.
Ou bien tu vas même dénouer le cordon de cette robe de chambre, non pas que tu veuilles nu t’allonger dans le lit, mais plutôt comme si tu préparais le moment où tu vas te diriger vers la salle de bain.

Et le réalisateur de ce film est amoureux de toi.
Tu le sais, il le sait trop bien.

Tu l’as peut-être fait souffrir en ne répondant pas à ses invitations, ou bien il souffre parce que tu n’es pas l’acteur qu’il pouvait croire, il t’avait vu dans un autre film, il avait flashé sur toi, et là il est plutôt mécontent de la manière dont tu abordes le personnage.

Tu vois, dès que j’aborde une situation, je sens que je l’amène vers le pessimisme, non pas une catastrophe forcément, mais ces moments subtils où le désespoir, la déception … J’aurais très bien pu imaginer que le réalisateur était parfaitement satisfait de la prestation de l’acteur, pourquoi d’ailleurs imaginer que l’acteur ne répond pas aux invitations amoureuses du réalisateur? Pourquoi j’irais m’enfermer dans des amours malheureuses?
ROMEO
Parce que tu l’as vécu souvent, assez souvent.

MORGAN
Je pourrais très bien avoir une imagination optimisante, euphorisante, eh bien ce n’est pas le cas, je penche toujours du côté de la mort et de l’amère déception.

ROMEO
Qu’est-ce que tu aimes le plus dans mon corps?
MORGAN
Tout.
Je t’ai dit, ton ventre par exemple, c’est une splendeur, chaque fois que j’aborde là avec ma bouche j’ai la sensation d’aboutir à un golfe, à un rivage, à des dunes de sable.
Il me semble que j’aborde au paradis, à cause de la matière de ta peau, tellement souple, fine, avec ces brins de poils.
Tu vois, c’est comme un paysage au bord de la mer avec des dunes de sable fin, et puis des herbes folles sauvages qui balancent selon la brise.
Ton ventre et ses beaux poils de mâle, et puis les dunes d’un rivage.

Et je resterais là des heures, des jours, je respire l’odeur, j’ai la sensation d’être arrivé au rivage ultime, celui de mon bonheur.

ROMEO
Parce que je ne bouge pas.
MORGAN
Parce que j’échange avec toi dans le silence, tu me laisses avec ma bouche parcourir ton ventre, ton bas-ventre, puis je remontais, je redescendais.

J’étais insatiable.
D’autres se prennent des cuites en buvant du vin rouge ou du whisky, moi je reste là dans l’euphorie de la contemplation. Comme si je devais ne plus rien faire d’autre dans ma vie que de rester couché, euphorique, près de mon amant.

Cela me monte au cerveau, j’ai la sensation qu’à ce moment-là j’ai trouvé la zone ultime où je devais être, sans quoi mon être est insatisfait, mutilé, ou aliéné.

Si tu n’es pas présent, il me manque une part de moi-même en moi, c’est toi qui me fais être.
ROMEO
Je sais. C’est de ma responsabilité.
En même temps je ne peux rien, si tu te désintéresses de moi je n’ai aucun moyen de te raccrocher à moi, tu t’en vas, tu t’éloignes.
MORGAN
Tout est fondé sur le désir, je ne me sens en rien responsable de mon désir, il est, ou il n’est pas

C’est comme la grâce pour un chrétien, ou pour tout esprit religieux.
La grâce, la foi. Ce sont des éléments qui te sont donnés, qui s’en vont, qui ne t’appartiennent pas.
Tu peux cultiver le désir, la foi, la grâce, mais tu n’en es pas le maître.

J’aimais ton ventre.
La peau est tellement fine, tiède, reposée.
Pourquoi le ventre?
A d’autres moments j’aurais pu m’amouracher d’une de tes oreilles, ou de ton menton, ou de tes doigts, de pied …

Et l’acteur modifie son corps sur le lit, en fonction de ce que lui raconte le réalisateur, son partenaire.
Tu aimes la caméra?
ROMEO
J’adore.
J’adore évoluer sous les yeux conjugués d’une caméra, du réalisateur du film et de mon partenaire.
Je dois satisfaire et faire jouir trois regards à la fois.
Je privilégie évidemment la caméra, puisque c’est elle qui enregistre le film, le souvenir de cette scène sera non seulement mémorable, mais fixé, je pourrai me revoir.
MORGAN
Tu aimes te revoir?
ROMEO
J’aime le film que je suis en train de réaliser.

Pourquoi tu me parlais de ce réalisateur?.
MORGAN
Parce que je suis triste à la pensée que j’ai vécu pas mal d’amours malheureuses.

Les filles ou les gars que j’ai le plus aimés, ça ne s’est jamais réalisé concrètement.
Je suis de plus en plus conscient que ce qui me motive secrètement, et c’est une tare, c’est le côté inaccessible d’une aventure amoureuse.
Dès que l’autre m’aime, je m’en détourne. Du moins cela m’est arrivé le plus souvent comme ça.
Celui ou celle qui m’aimait n’était pas assez beau, ou je trouvais mon adorateur trop fasciné, légèrement collant, envahi par une passion démesurée qui me faisait peur sans doute, mais le plus exact est que la passion de quelqu’un pour moi peut me dégoûter si je ne trouve pas à mon partenaire du charme, de la beauté.
Tu as tout, toi.
Tu es excellent.

Tu es capable de te mettre nu, là.
ROMEO
Du moment que c’est pour un film.
Pour toi.

MORGAN
Tu vois, Roméo, je suis malheureux, parce qu’il y a en moi une force, ou un désir, qui ne seront jamais utilisés, qui ne trouveront jamais l’occasion d’une réalisation.
Je me sens englué dans le banal.
Même, comme là, quand je me dis que je suis avec le plus extraordinaire des amants, j’éprouve un sentiment d’insatisfaction. Je suis éloigné de ma terre promise, de la vie telle que je la veux.
Est-ce ma faute?
ROMEO
Sans doute. Tu n’es pas adéquat. Il te manque quelque chose pour te contenter de ce que tu as.
MORGAN
Je n’ai rien.

ROMEO
Tu as moi.
MORGAN
Oui, mais à part ça.
C’est cela que je veux te dire, même quand je suis avec toi dans une zone, un moment, où j’éprouve une certaine jubilation, si je m’arrête dans le cours de l’action, si je m’observe, si je nous observe, je nous trouve non pas insipides, ou laids, mais des humains assez ordinaires finalement.
Et je devrai me traîner tout le temps cette vie-là? Il n’y aura pas d’aventures extraordinaires?
ROMEO
Tu te sens mal adapté à ton époque.
MORGAN
C’est ça. Je trouvais mes contemporains, innombrables, tous nous ressemblants … Les différences dans le détail ne comptent pas pour moi. Faut-il te dire que je tentais de m’exclure de cette espèce humaine qui me révulsait?
ROMEO
Ce sont des mots.
MORGAN
Je refuse la vie, ma vie.
Fondamentalement c’est ça, je ne suis pas heureux de vivre, toujours je cherche un autre état, et je ne trouve pour remplacer cet état que la mort.
Vivre, ou mourir. Le choix est fatal et dérisoire.
S’il y avait eu autre chose, une troisième voie, un plan C, mais quoi?
ROMEO
Avec toi.
MORGAN
Oui, avec moi, quoi qu’il en soit de la haine que j’ai pour moi je m’aime encore, je m’intéresse à mon sort. C’est ridicule, je sais bien, pourquoi je passe tant de temps à réfléchir sur mon cas?
Je m’adore? Je suis narcissique?
Trop narcissique?

Et toi?
ROMEO
Je m’aime quoi qu’il en soit. Je m’accepte. Je m’adore.
Ce n’est pas en cours d’existence que je vais me mettre à contester mon existence. C’est comme si j’étais monté dans un train, je ne vais pas me mettre à vouloir prendre l’avion. Je termine d’abord mon voyage en train.

Tu as soif?
Tu veux quelque chose?
MORGAN
Non, merci.
Ces idées sont mortelles pour moi. Je sais bien que je t’ennuie. Je m’ennuie moi aussi, et je persiste à vouloir m’amuser avec de telles idées. Pourquoi? Parce que j’espère à un moment ou l’autre trouver une idée géniale, une idée curieuse, originale?

J’ai besoin de croire parfois que je suis un penseur, du moins un gars sympa qui a des idées drôles et originales.

Je sais parler, j’aimerais « bien parler », j’aimerais avoir du charme quand je parle, j’aimerais m’exprimer de façon originale avec les mots.
ROMEO
Tu fais comme tu veux, si tu veux produire un effet sur les gens …
Moi, je ne fais rien, tout le monde me remarque. Je n’ai jamais eu besoin d’attirer l’attention.
Tu es jaloux de moi?
MORGAN
Oui, absolument.
J’aimerais être remarqué quand je suis en silence quelque part, dans une boutique, au restaurant, et même à un concert, j’aimerais être remarqué parce que dans le hall d’accueil où j’attends avant de prendre ma place dans la salle de spectacle je me suis accoudé au bar, ou je me suis assis sur un fauteuil quelconque en train d’observer les autres …
ROMEO
Personne ne te remarque.
MORGAN
Parfois j’ai cette impression, je passe inaperçu.
Ou bien l’on ne veut pas venir me déranger. On s’imagine que j’attends quelqu’un ou que si je suis seul c’est parce que je suis trop important pour être avec quiconque.
J’ai l’air trop prétentieux, j’ai l’air de vouloir mettre à distance mes semblables?
J’ai l’air méchant?
ROMEO
Quand tu es seul et que tu attends pour entrer dans la salle de concert, peut-être on s’imagine que tu es un musicien, qui est venu écouter ses collègues, ou un imprésario, ou bien un critique de presse. On te laisse tranquille parce que tu as l’air d’attendre ce concert avec une importance particulière.
Rien de ce que tu fais ne paraît anodin.
Ne t’imagine pas qu’on ne t’aperçoit pas.
Pourquoi tu serais invisible, tu n’as aucune valeur?
MORGAN
Parfois je me dis que je ne sers à rien, même pas à composer une belle figuration.
Parfois je me sens de trop.
ROMEO
C’est normal, tu es un être à part.
Moi, j’aime ça. Les inquiets, et même les prétentieux. J’aime tout ce qui se ressent en marge, même si je fais comme tout le monde. Tu ne me croiras pas, mais moi aussi dans la rue j’observe les gens, et je m’amuse à voir les différences.
J’observe très longtemps les alcooliques, les misérables, les bourgeois, puis je vais vers les Galeries Lafayette, je trouve là-bas des copains à moi, on discute.
On achète. On compare ce qu’on vient d’acheter.
Ce jour-là j’avais acheté un parapluie au dernier moment, parce qu’il commençait de pleuvoir. Un parapluie à deux euros, tu connais ça?
J’ai discuté avec une vieille dame, qui achetait un parapluie pour elle. Eh bien, je m’apercevais, alors qu’une forte averse commençait à tomber, que tous les passants du coin se précipitaient dans cette boutique à deux balles, parce qu’ils n’étaient pas sans ignorer que là ils trouveraient des parapluies à vendre, à deux euros …

Pourquoi je te racontais ça?
J’ai invité quelqu’un à se mettre sous mon parapluie?
Je lui ai offert deux balles, pour qu’il puisse s’acheter lui aussi son parapluie?

J’avais pensé à toi. Je me demandais où tu étais à ce moment-là. Et soudain j’ai eu une envie de toi, de te voir et de t’entendre parler, soudain sous la pluie je me suis aperçu que tu n’étais pas avec moi, et tu me manquais, tu ne peux pas savoir, je ne savais pas où tu étais, j’aurais tellement aimé parler avec toi sous la pluie, et te tenir tout près de moi, sous un unique parapluie.

Tu me manques souvent. J’accepte que tu veuilles t’éloigner de moi, mais tu vois, Morgan, cela me fait souffrir, j’ai besoin d’entendre la musique de ta voix, de voir tes yeux, ton corps. Tu as un charme fou, et tu ne le sais pas, tu veux l’ignorer, tu te présentes bien plus méchant que tu ne l’es, en fait tu as une vocation à être gentil, c’est que tu aimes critiquer, ton exigence te porte à critiquer le moindre défaut, la moindre défaillance, mais moi je sais bien que tu m’aimes.
Alors pourquoi tu t’éloignes de moi parfois?

Je marchais sous la pluie, je ne savais pas où tu étais, tu es allé au cinéma?
Tu dormais au moment où je marchais sous la pluie? J’allais à un rendez-vous. Et j’aurais tellement aimer marcher sous la pluie pour te rejoindre quelque part.

MORGAN
Tu avais un rendez-vous.
ROMEO
On m’a parlé d’un appartement à louer sur le boulevard de Strasbourg, c’est tout près de la gare.
MORGAN
Non, je préfère rester à l’Hôtel du Belvédère.
ROMEO
Pourquoi?
MORGAN
J’ai besoin de sentir que nous sommes dans l’éphémère et le provisoire.
Dans le fragile, et le spontané
Je ne compte pas m’installer avec toi.
ROMEO
C’est la chance que je t’offre, tu ne la saisis pas.
Tu préfères rester funeste et solitaire.
MORGAN
Je ne veux pas abîmer ce que l’on peut vivre de mieux entre nous.
J’ai besoin d’un amant provisoire.
Je veux dire que pour moi, même si je te revois, souvent, tu dois rester provisoire, je considère que si je m’attachais à quelqu’un, sous quelque contrat que ce soit, je perdrais au change? Je suis seul.
ROMEO
Je ferai tout pour me faire adopter de toi.
MORGAN
Tu y perdras ton bonheur.

ROMEO
Eh bien, je m’en vais.

MORGAN
Je pourrais très bien ne rien faire pour te retenir.

C’est comme lorsque tu vas prendre le bateau ou un train, tu vois la machine déjà s’ébranler, se mettre en mouvement pour partir, et toi si tu courais, si je me mettais à courir, je pourrais très bien rattraper ce train ou ce bateau et je monterais dedans, je sais très bien que je dois partir en voyage.

Et puis je ne cours pas, je m’attarde presque, ou bien j’ai ralenti, comme si je me disais que je n’arriverais jamais à rattraper ce train ou ce bateau, et puis je me dis qu’il y en aura un autre ensuite, et que je pourrai monter dedans.

C’est presque finalement comme si je voulais rater ce train ou ce bateau, comme si je n’étais pas parfaitement décidé à ce voyage.
Et puis j’aime bien me dire aussi que cela n’arrive qu’à moi, il n’y a qu’à moi qu’arrive ce genre de mésaventure, même quand les trains ou les bateaux partent à l’heure, je peux très bien les rater, parce que je ne suis pas comme tout le monde, je dois toujours rater quelque chose, j’ai la malchance avec moi.

ROMEO
Tu peux très bien me dire de m’attarder, de ne pas partir à l’heure, moi, je suis un être, un être humain, je peux comprendre.
MORGAN
Non, va-t-en, je préfère te rater. Tu as eu certains mouvements pour partir, poursuis ta route. Je ne suis d’aucune importance, ni à mes yeux, ni à tes yeux, tu n’as même pas vu que je voulais partir avec toi.

Non, va-t-en, ne tiens pas compte de moi.
J’aime être abandonné sur le quai d’une gare ou d’un port.
Il me semble que ça me va bien. Ça me donne un rôle romanesque.
Je parais là dans l’image, le bateau s’en va, l’avion décolle, et moi je restais sur les quais, dans les endroits de transfuge. Dans les endroits de migration.
J’ai toujours été un exilé.

ROMEO
Mon pauvre Morgan. Tu vois, cher ami, je suis partagé entre la moquerie, le sourire, parce que finalement tu parais ridicule, tu te complais dans la plainte par orgueil, tu veux toujours être à part …
Et simultanément je pourrais être impressionné, tant de distance avec le monde, une solitude tragique.
MORGAN
Je n’en suis pas là.
ROMEO
Que veux-tu dire?
MORGAN
Tragique, moi? J’aimerais tellement être tragique, je ne suis que dramatique, ou comique.

ROMEO
Tu es tragique.
MORGAN
Pourquoi?

ROMEO
Je te vois très bien déambuler dans les théâtres antiques, entouré de gradins, vides.Tout le public est parti, depuis bien longtemps déjà. Cela doit représenter une bonne vingtaine de siècles depuis que les théâtres antiques n’accueillent plus ni Sophocle, ni Euripide, encore moins Eschyle.
Il n’y a plus que des touristes.
Et toi tu es là, sur la scène vide, ou dans les gradins, tu erres, tu recherches le parfum ancien de la tragédie antique.
Et tu ne vois que cet assemblage de pierres sous un ciel bleu.

Puis l’orage s’est mis à gronder, et la pluie tombait, des averses, tu n’avais pas de parapluie, et tu voulais rester là cependant sur la scène ou dans les gradins, tu recherchais une sensation ancienne, comme si tu avais été de ce temps-là, au temps de Périclès ou de Socrate, et tu voulais vivre comme eux un orage, sans parapluie, dans le théâtre antique d’Athènes, ou d’Orange …

Je te cherchais, j’avais avec moi une multitude de parapluies, que je portais sous le bras, et je voulais en ouvrir un pour te l’amener.
Et toi tu faisais comme si tu ne me voyais pas.
Puis tu me disais ensuite.
« Laisse-moi tranquille, tu vois bien que je veux être seul, je veux ressentir ce que j’aurais ressenti sous cet orage si j’avais été contemporain de Périclès.

Je suis grec, ajoutes-tu, je suis athénien, je n’ai rien à voir avec l’Hôtel du Belvédère. »

Je tente de te reprendre dans mes bras, de t’amener à l’abri, d’ouvrir un parapluie pour toi, tu me dis …
« Laisse-moi, Roméo, je veux être seul dans des ruines antiques, l’an dernier je suis allé à Pompéi. »

Tu vois, Morgan, à des moments je te ressens tellement étranger, on dirait que tu poursuis une course folle contre les évidences les plus élémentaires.
Tu es français, tu parles français, à notre époque la « tragédie » n’existe que pour les journalistes, quand ils se mettent à découvrir des catastrophes brutales de par le monde.
Haïti et son tremblement de terre. Calcutta et la ville en feu. Des populations entières décimées par le manque d’eau. Voilà nos tragédies.

Ton sort personnel relève d’un cas psychiatrique.

MORGAN
J’étais là à l’Hôtel du Belvédère avec toi. Je t’avais écouté me parler. Je ne comprenais pas comment tu avais pu évoquer Périclès, ou bien Socrate.
Tu les avais connus? Non, bien évidemment.
Ils faisaient partie tous deux des « ballades du temps jadis ».

Tu m’avais menacé de paraître un cas psychiatrique. Tu voulais dire que je devais me faire soigner? J’étais malade de quoi?
ROMEO
De rien.

Tu veux que je revienne vers toi?
Dis-moi tout simplement, je reviendrai.
Je ne suis pas blessé dans mon orgueil par le fait qu’on me dise « Va te coucher », comme à un chien …
Ou bien au contraire. « Viens, toutou, me faire des câlins. »

MORGAN
Tu fais ce que tu veux.

Je sais que tu connais mes rêves, puisque je t’en parle.
J’aimerais jouer un personnage tragique, au vingt et unième siècle.
Soit parce qu’il est seul, contre tous, soit parce qu’il se l’imagine.

ROMEO
Et puis tu restais là, sur le lit maintenant, affalé, comme si tu avais renoncé à poursuivre notre conversation.
Je cherchais de quoi me distraire. J’avais l’impression avec toi parfois d’être tombé dans un piège, une espèce de nasse où l’on enferme les poissons d’eau douce.

Je n’osais plus bouger, ou me faire remarquer. Une fois de plus l’idée d’aller prendre une douche, ou un bain, survenait.
Tu pouvais venir avec moi.

Je sentais le peu de confiance que tu avais en moi. Je m’étais mis à te raconter des choses, tu ne m’écoutais même pas.
Tu me fatiguais. Et puis cette chaleur de juillet …

Soudain, cela t’est arrivé à toi aussi, l’Hôtel du Belvédère me paraissait vidé de toutes personnes. Comme si l’on se trouvait là non pas dans des ruines, mais dans un lieu au bord du fleuve où personne n’était plus venu depuis longtemps.
Dans la chambre il y avait les deux amants.

Pour quelqu’un qui se serait rapproché de la porte d’entrée, ou serait passé sous les fenêtres en bas, il se pouvait qu’il ait entendu des voix ou des bruits. On se parlait des fois.

Parfois je suis là, tu es toujours étendu sur ce lit, tu ne me parles pas, non pas que je te crois mort, ce serait tellement facile de croire ça, mais tu sembles sans appétit, sans ressort, comme une bête malade.
Tu as trop dit de choses, tu as fini par t’empoisonner avec toutes les déclarations que tu as pu prononcer.
Moi même je me sens « tourmenté ».
Est-ce le mot?

Alors que je recherchais du « fun » avec toi, des « bons moments », des « bons plans ». Et je me suis senti embarqué dans une relation « difficile », pour ne pas dire « chaotique ».
Je perdais pied. C’est à cause de la chaleur.
L’hôtel du Belvédère paraît installé sur une immense dune, au bord du fleuve, comme une pyramide au bord du Nil.

MORGAN
Tu essayais de me distraire, tu n’y arrivais pas.

ROMEO
Je me suis senti impuissant pour te sortir de ce drame.
Il me semblait que tu voulais m’entraîner avec toi.
MORGAN
Où?
ROMEO
Tu ne faisais rien pour m’encourager.
J’errais là, dans la chambre, je cherchais une issue, et j’avais la sensation que tu m’avais enfermé.
Alors que tout est possible, je peux sortir quand je veux.
MORGAN
C’est que tu tiens à moi.
Sans moi, qui es-tu?

Bambi, Zombie?

ROMEO
Tu étais cruel, parce que tu voulais m’amener au point où je ne saurais plus comment m’y prendre.
C’était une forme de sadisme. Un jeu?

Dans ce rêve, que je te raconte là, tu restes toujours étendu sur ce lit, on dirait que tu m’écoutes, moi j’en suis persuadé, mais quelqu’un qui nous verrait se rendrait parfaitement compte que tu te fiches de tout ce que j’ai pu te dire, parce que je ne suis pas à la hauteur.
Je ne suis que Roméo, un pauvre Italien en dérive.

Tu acceptes que je me rapproche de toi.
MORGAN
Non.
Tu me fais suer. Va-t-en.

ROMEO
Je n’arrivais pas à le croire.
Il acceptait de se retrouver seul?
MORGAN
Je m’en fiche. Laisse-moi tranquille.

ROMEO
Et autres banalités de ce genre, entre nous il n’y avait plus la moindre attraction.
Je te dégoûtais?
MORGAN
Oui.
ROMEO
Pourquoi?
C’est physique, c’est mental?
MORGAN
Tu me dégoûtes, parce que tu vas pleurer, cela me dégoûte que tu aies tant besoin de moi.
ROMEO
Je n’ai pas besoin de toi, je cherche à t’aider.
MORGAN
En quoi? Tu te sens capable de m’aider.
ROMEO
Oui.
MORGAN
Comment?

ROMEO
Je ne sais plus. En restant là près de toi.

MORGAN
Tu es insignifiant pour moi, tu ne représentes même pas un chien ou une souris.
Tu ne représentes même pas un homme, ou une femme.
Tu ne représentes rien d’autre que l’insignifiance.
ROMEO
Tu changeras d’appréciation sur moi. Cela nous est déjà arrivé cent fois.
MORGAN
Je sais.
C’est cela qui m’empoisonne l’existence, la récurrence.
La répétition.

Je voudrais parvenir à une sorte d’existence où rien, absolument rien, n’est répétitif.
Et je me retrouve dans une espèce de cycle infernal, où ce sont toujours les mêmes musiques qui reviennent.
Les mêmes plaintes, les mêmes exaspérations.
Et puis ces retours du désir qui me donnent la nausée.
Va-t-en.
Il faut que j’oublie ton image, et tout le reste.

ROMEO
C’était des disputes sans fin, je croyais à tous moments qu’on allait pouvoir se rabibocher dans la tendresse, ou une balade à l’extérieur.
MORGAN
Va-t-en, je ne supporte plus l’idée que tu puisses exister.

ROMEO
Je restais là. J’essayais d’exister. Etait-ce de l’amour que j’éprouvais pour lui? Un attachement passionnel? La persistance de cette idée que je pouvais lui être utile?
Je m’étais donné quel but?
Aucun.
Je ne savais absolument plus pourquoi j’étais là. Et c’était ce qu’il recherchait.
Il aimait réduire l’autre à une toupie folle.

Il m’avait amené dans son délire.
Je ne lui en veux pas. J’ai participé à cette catastrophe.
Je recherchais quoi?
Je voulais quoi?
Je ne savais plus. J’étais là dans la chambre de l’Hôtel du Belvédère, il me semblait que notre relation avait duré des siècles, et que si je sortais sur la terrasse de l’hôtel je ne comprendrais pas pourquoi le ciel existait, bleu étrangement, et pourquoi nous existions.

Il m’avait amené dans le doute le plus abject. Est-ce que j’existe maintenant?
Ou c’est lui qui n’existe pas?
Je me suis inventé toute cette histoire?

MORGAN
Le mec qui était venu me voir se retrouvait par là, en délire.
Non, il n’avait rien bu de spécial, ni fumé rien de spécial.
J’imagine que j’avais pris de l’importance pour lui et il était désolé.

ROMEO
J’aurais pu m’étendre sur le lit avec toi.
Affalé, sur le dos, j’allais tomber comme à la renverse.
MORGAN
Tu fais ce que tu veux.

Il est là, je m’imagine qu’il est là.
Mais je n’ai aucune envie précise à son égard.
Il paraît plantureux, assez bien constitué.
Le choc que représente sa chute quand il est tombé me fait supposer qu’il pèse dans les presque quatre-vingts kilos, mais il est grand.

ROMEO
Tu me trouves trop gros?
MORGAN
Non, pas tellement.
ROMEO
Je te plais?

MORGAN
Oui, pourquoi pas?

Je te ferai signe quand j’aurai besoin de toi.

Et le mec était là, affalé sur le dos, les bras et les jambes plutôt écartés, comme « en croix », je me suis dit.
Il s’expose. La robe de chambre cache à peine certaines parties du corps, la ceinture est presque dénouée.

Je voulais voir ça, il me semblait que cette ceinture était quasi dénouée, et je m’approchais parce que cela me donnait envie de la dénouer totalement.

C’est un geste que j’apprécie beaucoup, défaire une ceinture, ou bien déboutonner une chemise, ou bien encore faire glisser une fermeture Eclair pour l’ouvrir.
Il y avait dans ces gestes quelque chose qui me plaisait beaucoup, comme si j’avais écarté un rideau aussi pour voir, ou comme si j’avais poussé une porte entrouverte, pour pouvoir voir, j’imagine.

ROMEO
Tu fais de moi ce que tu veux.
Tu veux que je garde les yeux ouverts, ou bien fermés?
MORGAN
C’est comme tu veux.

Et je savais que je l’exaspérais en lui disant ça.
« Fais comme tu veux. »
Il savait ainsi pertinemment que je n’avais pas d’envie spéciale, je le laissais à son libre-arbitre.

ROMEO
Fais comme tu veux toi aussi.
Je suis à ton entière disposition.

MORGAN
Et je me suis approché, délicatement, je voyais cette ceinture encore légèrement nouée et j’allais pour la défaire, je tirais délicatement sur le cordon, et j’avais la sensation d’ouvrir une grotte secrète. Plus précisément j’avais la sensation de commettre un geste ultime qui allait me faire découvrir quelque chose de spécial, comme si l’on m’avait longtemps dérobé cet objet, et là je savais que j’allais voir.

J’ouvrais comme les rideaux d’une scène de théâtre, et l’on allait voir ce qui se passait.
Peut-être la scène était vide, il n’y avait rien à voir.
Ou bien la représentation qui allait avoir lieu ne m’intéresserait en rien, je serais déçu.

J’aimais particulièrement ce moment, quand on défait doucement la ceinture, et l’on ne sait pas encore si le mec a le pubis velu ou bien imberbe, on ne sait pas non plus si la queue est grosse ou bien petite, si elle sera déjà bandée, ou non. Et je me rapprochais frénétiquement de ce genre de représentation théâtrale.
J’en humais déjà l’odeur.
C’était un lieu parfumé, un peu comme le sont les églises avec l’encens, ou les boutiques de fringues avec les parfums.

Je me suis approché.
Je me souviens que je t’ai dit …
« Tu n’arrêtes pas de bander pour moi. ».
ROMEO
Oui, c’est un jour exceptionnel, je ne bande pas pour toi.

Je me sens déçu.

MORGAN
Tu avais employé ce mot.
« Déçu. ».

Moi, je t’ai déçu?
Je ne peux rien faire pour rattraper ça, pour annihiler cette déception?
ROMEO
Non, elle est en moi.
Je ne savais pas que tu pouvais être si pessimiste.
Et puis, je dois te dire, Morgan, parfois quand on te voit pour la première fois, dans les premiers temps, on pense que tu es un chic type, un gars quasi extraordinaire, un mec très intéressant et plein de charme, et puis à la longue, quand on t’a relativement bien fréquenté, on s’aperçoit que tu me déçois.

MORGAN
Ce jour-là, j’ai reçu cette condamnation comme un coup de hache sur la nuque, c’est comme s’il m’avait décapité.
Je ressentais moi aussi le fait que je pouvais décevoir des personnes qui m’avaient aimé.

Nous sommes donc tous d’accord sur ce phénomène, je suis un mec extrêmement décevant.

ROMEO
C’est vrai.
J’attendais beaucoup de toi.

MORGAN
Je sais que je t’ai regardé dans les yeux à ce moment-là, tu n’as pas changé de réplique.

ROMEO
J’attendais beaucoup de toi.

J’ai tenté de me rhabiller. Je voulais aller faire un tour.
Il m’en empêchait.
Il voulait décidément que je reste dénudé.

Nous allions en venir à des faits de violence?
MORGAN
Laisse-moi.

ROMEO
Et il se rabattait sur moi, comme s’il voulait me couvrir ou m’empêcher de m’éloigner, tout son corps était sur moi dans une pression constante.

Et il m’a sucé.
Il me suce, je me laisse faire.
J’imagine qu’il voulait me faire sentir combien il voulait que je reste avec lui, pour ce genre de moments.

Il était inventif. Ce que j’aimais moi aussi, avec Morgan, comme lui aimait avec moi, c’est qu’on ne cherchait pas quand on se suçait à se faire éjaculer.

C’était uniquement des témoignages de tendresse, on se donnait du plaisir.

Disons que parfois la conversation s’était arrêtée parce que l’un et l’autre on se suçait, lentement, et tendrement, sans avoir pour objet une fin précise, une finalité précise.

J’éprouve beaucoup de considération à ton égard.
MORGAN
C’est normal. Moi aussi je t’estime beaucoup.
ROMEO
Tu suces bien.
MORGAN
Toi aussi, quand tu t’y mets vraiment.

Tu vois, là, j’ai besoin de me dégager. Je vais reprendre de la distance. Un peu comme si je devais reprendre conscience de l’espace.
C’est une chambre.
Il y a un lit.
De ce côté une fenêtre, qui donne sur les jardins, puis sur le fleuve.

Parfois il me semblait entendre le chant des cigales.
ROMEO
Elles étaient revenues. On voit aussi des hirondelles.
Des criquets également, dans les herbes.

MORGAN
J’aurais pu téléphoner à Fred.
ROMEO
S’il veut monter avec Céline.
Pense à lui commander le petit déjeuner.

MORGAN
Tu vois, parfois …
Non, ce n’est pas ce que je voulais dire.
Parfois, je me demande.
ROMEO
Quoi, exactement?

Tu te demandes quoi? A toi?
MORGAN
Je me demande ceci.

« Morgan, tu t’appelles bien Morgan? C’est bien ton prénom, Morgan.
A quoi ça te sert de t’appeler Morgan?

J’aurais pu aussi bien m’appeler Pierre, ou bien Stefan.
Qu’est-ce qu’il y aurait eu de changé vraiment? »

ROMEO
Je t’aurais dit.
« Stefan, tu as pensé à aller chercher la voiture au garage? »
MORGAN
Nous n’avons plus de voiture. Je prends le tram maintenant.

ROMEO
A quelle heure?
MORGAN
Dans une demie-heure environ.
ROMEO
Pour aller où?
MORGAN
Je ne sais pas encore.
ROMEO
Quelle ligne tu prends?
MORGAN
Je ne sais pas encore.
N’importe quelle ligne, jusqu’à la station finale.
Puis je reviens par le même tram, jusqu’à l’autre station finale.

ROMEO
J’aurais pu m’appeler Kevin, ou bien Morgan.
Qu’est-ce que tu en penses?
MORGAN
Toi, Morgan?
Pourquoi pas?

Je m’appelais Stefan.
ROMEO
Morgan, c’est un prénom qui est rare, légèrement noble.
On trouve ce type de personnage dans les légendes norvégiennes, non? Ou bien c’est dans les romans de la table ronde, Morgan.
Ça a quelque chose d’étrange, cela me fait penser aussi à un guerrier, une espèce de soldat du Moyen Age, Morgan.
Ça te dirait?
MORGAN
Pourquoi pas? Du moment que je ne persiste pas dans le monde contemporain. J’en ai ma claque.

ROMEO
C’est toi Morgan? Ou c’est moi?

Si j’étais Morgan, là, exactement, dans la chambre du Belvédère, il me semble que j’aurais fais quelque chose, mais quoi?
MORGAN
Cela dépend si tu es indécis ou si au contraire tu es volontaire.
ROMEO
Je suis Morgan.

Actuellement je chevauche dans les prairies de Normandie. Il y a des pommiers.
Mon cheval piaffe d’impatience, dès que je m’arrête un instant pour déguster une pomme. Il en mange plusieurs, qui sont tombées par terre.

Il y a un silence assez prodigieux sur la plaine, disons plutôt dans le verger de pommiers.

Et puis j’aperçois Céline, vêtue d’une robe blanche, avec une haute coiffure comme on en voit chez les dames du Moyen Age.
Elle promène, elle et son chien.
Et voilà soudain que m’apercevant avec mon cheval, elle dit à son chien …
« Roméo, va dire au visiteur qu’il est dans le verger de mon père. »

Le chien vient vers moi, il tente à plusieurs reprises de parler, et il n’y parvient pas. Même quand il tente d’aboyer il n’y parvient pas, et la malheureuse bête fait des efforts insensés, je le vois bien, pour me dire …
« Actuellement tu es dans le verger du père de Céline. »

Puis Céline nous rejoint. Elle me donne des nouvelles de toi.
Elle me dit …
« Stefan est passé tout à l’heure, je ne l’ai pas trouvé en excellente forme. Le chevalier est malade.
– De quoi? lui ai-je demandé.
– Il est malade. »

Et Céline repart avec son chien Mateo. Elle a toujours cette robe blanche longue qui lui descend jusqu’aux chevilles, et la fait paraître une châtelaine, avec ses longs cheveux blonds.
Le chien est revenu me voir en me disant …
« Céline t’attend dans son château. »

Je monte sur mon cheval et nous passons le pont-levis, je laisse Mathias à l’écurie en compagnie du chien Mateo, et j’arrive dans la chambre.

Celine est là toute nue. Elle m’offre du jus de raisin ou bien du jus de pomme.

Elle me caresse. Elle me dit qu’elle m’attend depuis tellement de temps. Elle a entendu parler de moi.
Puis à nouveau elle m’a paru triste, ou hésitante.
Je lui ai demandé pourquoi, et elle me répond en sanglotant …
« Je ne suis pas arrivée à intéresser Morgan, il me fuit . »

MORGAN
Tu lui diras de ma part …
ROMEO
Quoi?
Qu’elle repasse dans la journée.
MORGAN
C’est ça, qu’elle passe de temps à autre. Qu’elle vienne me voir.
J’ai besoin de m’habituer à elle.
ROMEO
Pourquoi?
MORGAN
Je veux m’habituer à Céline, la copine de Fred.

ROMEO
Il reste là. Il paraît songeur, je sais qu’il a les mains dans les poches, un peu comme s’il enfermait dans ses poches des poings rageurs.

Je regrette tout ce qui s’est passé entre nous. Je le regrette profondément.
MORGAN
Pourquoi?

ROMEO
Je sais que tu attendais autre chose.

MORGAN
Ce n’est pas grave.
J’essaierai autre chose une autre fois.

Pense à téléphoner à Fred.
Dis-lui que pour la nuit prochaine on n’aura pas besoin de lui.
ROMEO
Pourquoi?
MORGAN
Parce que je ne veux pas.

ROMEO
Ni avec moi?
MORGAN
Je ne sais pas encore.

Je cherche quelqu’un d’autre.

ROMEO
Je suis à ta disposition si tu ne trouves personne d’autre.
MORGAN
Pourquoi?
ROMEO
Je n’ai rien à faire d’autre.

[Fin]

LE RAPPORT A L’AUTRE

de

Jacques Pioch

 

MORGAN, jeune homme
ROMEO, jeune homme

 

LE BELVEDERE (1)
PLUS TARD (2)

DANS LA CHAMBRE (3)
FIN DE SOIREE (4)

COMPLICITÉ (5)
JOUER (6)

DES LIENS TRES FORTS (7)
LE RAPPORT A L’AUTRE (8)