ROMAN
LUCAS GELIN (2018 – 2019)

LUCAS GELIN (Chapitre 1)
A ce moment Lucas avait eu envie d’appeler Roger pour avoir de ses nouvelles …
« Comment tu vas? Roger, je suis passé chez toi, le lascar est invisible.
– Je suis malade, dit Roger d’une voix excessivement grave, j’ai chopé la grippe, on ne peut pas se voir.
– Pourquoi?
– Je n’ai pas envie que tu attrapes le virus, laisse-moi deux ou trois jours et on convient à nouveau d’un rancard chez moi.
Tu veux faire quoi avec moi?
– Je t’ai déjà dit, d’abord je veux te voir à poil. Puis tu seras docile, tu te laisseras entraîner.
– Où? se plaint Roger, je n’aime ni le crade ni la violence.
– Qui te parle de ça? Je veux être tendre avec toi, et doux, câlin.
– Je sais, s’exclame Roger, puis tu me sortiras le grand cirque et je devrai être obéissant, docile et servile.
Tu veux me prendre?
– Oui, bien sûr, mais c’est un épiphénomène parmi toutes les prouesses que je veux t’infliger.
Tu as vu un médecin?
– Non, j’ai acheté des pastilles à la pharmacie, et un sirop. Je suis désolé, Lucas, je voulais vraiment qu’on se voie chez moi.
– Ce sera une autre fois. »
Maman est trop parfaite? Peut-être. Elle s’est habituée à une vie rangée, la quinzaine d’heures de cours par semaine à assurer, les corrections des copies des élèves, la préparation relative des cours, en quoi enseignait-elle? Elle avait parlé d’un goût spécial pour l’Histoire et la géographie, mais au lycée Joffre on lui avait finalement demandé d’enseigner le français uniquement, elle avait des dons de pédagogue, elle était patiente, attentive, savait écouter ou deviner, percevait aisément combien tel élève était en difficulté depuis que son père était en prison, tel autre s’était remis à la cocaïne, elle le retenait en fin de cours, lui demandait gentiment si tout allait bien, n’insistait pas si on ne lui confiait rien, une fille avait parlé d’avorter, maman l’envoyait voir l’infirmière affectée au lycée, telle autre avait grossi, ratait dorénavant tous ses examens de contrôle, maman rentrait à la maison parfois épuisée, inquiète, comme si elle avait porté sur son dos tout l’avenir de ces gamins, elle prenait une douche, puis Lucas la voit assise à son joli bureau, une pile de papier sur sa gauche représente les copies à corriger, sur sa droite celles qui viennent de l’être, maman aime son métier, elle n’en changerait pas. Quinze heures de présence obligée au lycée simplement, parfois quelque conseil de classe, ou une réunion entre professeurs avec le proviseur pour réfléchir aux cas les plus graves, violences dans la cour de récréation, bizutages insensés, altercations entre professeurs et élèves suivies de coups et blessures parfois, insultes, menaces en tous genres, le lycée Joffre est affecté par tous ces troubles de la société, chômage, insécurité, faiblesse du pouvoir d’achat, et puis surgit la difficulté grandissante qu’ont les parents à rester ensemble, les divorces surviennent telles d’imprévisibles collisions, l’éducation n’est pas une sinécure, toutes valeurs un jour s’effondrent ou ne sont pas respectées, c’est le vol, le meurtre des fois, les esprits s’échauffaient pour des riens, on avait perdu l’habitude de l’indulgence.
Quand il était rentré il y a un quart d’heure sa mère regardait la télévision, les images claquaient dans la violence, Paris était infesté par des bandes de manifestants, la police reculait, les rues s’emplissaient de fumée sous l’assaut conjugué de flammes occasionnées par les incendies de voiture et de gaz lacrymogènes. Les CRS chargeaient, aux Champs-Elysées les « Gilets jaunes » partaient à l’assaut de l’Arc de Triomphe, ils étaient montés jusqu’en haut du monument, avaient ravagé la boutique des souvenirs ainsi que d’anciennes statues de Marianne et des trophées, volé des armes, inscrit des tags sur les inscriptions commémoratives, « à mort Macron », « Président Macron – Destitution ».
L’avenue Kleber était jonchée de ferrailles, de grilles, des pavés volaient dans les vitrines des banques et des restaurants, des groupes de casseurs enragés mêlés aux « Gilets jaunes » insultaient la police, maniaient des haches, des marteaux, sans oublier de prendre diverses photos et de filmer en vidéo tous ces incidents à l’aide de leurs téléphones portables. La mère de Lucas sembla décontenancée, péniblement affligée, assise sur le canapé du salon elle assistait à un spectacle effroyable, restait là dans sa stupéfaction arrimée à la chaîne BFM TV, des journalistes envoyés dans les rues de Paris commentaient les exactions, interrogeaient les passants ou bien des manifestants, dans l’après-midi du samedi et jusque tard en soirée le centre de la capitale fut ainsi dévasté, et les Gilets jaunes prétendaient qu’ils reviendraient encore le samedi d’après si le président Macron maintenait les augmentations de taxes sur l’essence et le gazoil, et s’il ne prenait pas des décisions « concrètes et justes », dans les studios de BFM TV d’autres journalistes assermentés analysaient les images diffusées, esquissaient sous forme de débat avec des économistes ou des sociologues des commencements de résolution de la crise, quelques rares Gilets jaunes avaient accepté de venir à l’antenne, mais leurs collègues les avaient menacés de mort, en France en décembre la crise tournait à l’insurrection, il y eut quatre cents arrestations le samedi 1 décembre 2018, deux morts, une quinzaine de blessés graves.

Lucas
« Tu viens, dit Lucas, j’ai envie de toi. Je sais que tu as envie de moi.
– Non, je ne peux pas, s’exclame Damien, une autre fois, je ne suis pas seul.
–Tu n’es jamais seul, a dit Lucas, tu es toujours dans une obligation professionnelle. Laisse-toi aller, je te propose du bon temps.
– Non, je ne peux pas, une autre fois. »
Et Damien avait raccroché violemment, comme s’il avait voulu écarter définitivement la tentation, l’évidence. Il avait envie de rejoindre Lucas, ils se l’étaient promis cette aventure il y a quelques jours, quand les deux gars se rencontrent au supermarché de Malbosc.

Damien

« Je vais éjaculer, a dit Lucas. Arrête. »
Damien s’est dégagé, il esquissa le mouvement de sortir du lit, comme s’il avait voulu aller pisser ou fumer une cigarette, il jeta un coup d’oeil rapide sur l’écran de TV, disant …
« La semaine prochaine je serai peut-être à Paris, s’ils ont besoin de renfort. »
Et Lucas contemplait son ami grandiose et nu, la sveltesse du corps cachait l’écran, et en ombre dessinait dans la chambre comme un géant agile, un dieu souverain, un danseur impressionnant.
« Je t’aime, a dit Lucas. Je t’aime trop.
– Moi aussi, je t’aime bien, dit Damien.
– Pourquoi alors tu ne viens pas m’embrasser? » a dit Lucas. Et il attendait sur la couche, étalé nu, queue bandante, bras écartés au large, yeux fulgurants dans leur intensité amoureuse.
« Pourquoi tu ne viens pas m’embrasser? »
CE A QUOI JE RESSEMBLE (Chapitre 2)
Et Lucas, derrière la statue de Jaurès, s’apprêtait à rejoindre enfin son ami, mais une rafale de vent s’abattait sur la place, les sièges et tables étaient éparpillés dans l’espace, comme versés en vrac du côté de « La Brioche Dorée », les auvents de toile s’envolaient dans les airs comme de gigantesques oiseaux maléfiques, des tubes de fer semblaient là comme des flèches ou des lances que des arbalètes ou catapultes spéciales auraient lancées dans le désordre d’un jour en furie, Lucas se souvient à ce moment qu’il doit passer à la gare, plus précisément dans le square de la gare pour récupérer des photocopies … Le rêve se brise sur cette ville prise dans un ouragan fantasque, tous les bâtiments en verre de la gare ont éclaté, les trams sont arrachés de leur rails comme des fétus de paille, Lucas court, se précipite vers le square, mais arrivé à hauteur du grand Théâtre sur la Comédie il perçoit sa mère qui vient de sortir de Monoprix.
Elle paraît vieille, les cheveux longs et grisonnants, elle porte une jupe de toile plissée bleu foncé qui lui tombe sur les talons, et ce béret qu’elle a mis sur la tête la fait ressembler à une veille femme de l’Armée du Salut qui serait venue là sur la Comédie près de la station de tram pour annoncer les temps apocalyptiques que nous allons traverser.
« Tu peux me parler, a dit maman, je suis d’esprit totalement ouvert.
– Ce n’est pas mon problème, a dit Lucas, ce que je souhaite c’est habiter avec lui au centre-ville.
Ce serait mon plus beau cadeau de Noël. »
Maman a voulu embrasser Lucas en le prenant dans ses bras, il ne s’est pas défendu, il ressentait la chaleur bienveillante de sa maman.
« Je l’adore, dit-il, Damien est mon amour, je me dois d’être fidèle à mon aventure.
– C’est comme tu veux, a dit maman, je ne suis pas là pour t’embarrasser. »
Et Lucas sentit monter des pleurs, c’était comme une mer qui va se démontant, ou un vent glacial auquel il allait devoir se soumettre.
« Je ne comprends pas, dit-il, pourquoi tu ne me donnes pas de nouvelles, je me suis inquiété. Là, tu es seul chez toi?
– Non, il y a ma femme, et le gamin. Je ne peux pas …
– Tu veux dire qu’on ne se verra plus?
– Non, ce n’est pas ça, mais j’ai besoin de réfléchir.
– A quoi? a crié soudain Lucas violemment. Tu réfléchis à quoi? Tu as peur? Tu as peur de la rumeur?
– Non, ce n’est pas ça, on pourrait se voir en secret, mais je ne sais pas.
Je ne veux pas te faire de mal, ou te blesser, je sais bien que tu t’attaches à moi, mais moi j’ai une famille, et puis je ne suis pas gay vraiment.
– Tu es quoi alors?
Tu es un menteur. Tu m’aimes bien, tu aimes mon corps. Viens, tout de suite, mon chéri. »
UNE CONVERSATION (Chapitre 3)
« Tu voulais qu’on se déshabille, ou qu’on se mette tout habillés sur le lit?
On reste là debout comme si on était embarrassés, comme si presque on se voyait pour la première fois. On a déjà couché ensemble.
Tu ne te souviens pas?
Tu as peur de m’approcher?
Tu veux que ce soit moi qui approche?
Et Lucas s’approche de toi … Il va sans doute t’embrasser, ou mettre une main sur ta bite, pour voir si déjà elle est bien dure.
Tu ressens quoi pour moi?
– Je voulais venir. Je n’aurais pas laissé passer la semaine sans te voir, pour te parler.
C’est la première fois que m’arrive ce genre d’aventure. Je ne me sens pas à l’aise, tu es plus jeune que moi, je me sens responsable aussi.
– De quoi? De moi?
Ou de toi? …
Tu manques de spontanéité. Mais j’aime bien ton embarras, ça m’excitait. J’aime trop que tu sois comme en difficulté. Et je n’arrive pas à savoir si c’est à cause des sentiments que tu éprouves pour moi ou bien à cause de la rumeur dont tu as peur.
Ici, toi et moi, rien d’autre. On est dans le secret.
Laisse-toi aller.
Embrasse-moi. »


« Tu me troubles, peut-être c’est ça.
Tu me regardes avec autorité, j’aime ça.
Tu es frondeur avec moi, on dirait parfois que tu te moques de moi, ou que tu me nargues.
Et j’aimais bien ton insolence, Lucas.
J’étais curieux de toi, je voulais savoir comment tu réagissais …
– A quoi?
– A tout. Je voulais te connaître.
Et puis j’aimais bien comme tu me répondais pour l’enquête.
Tu faisais des fois exprès de répondre à côté, ou mal, pour m’étonner, ou pour me rendre perplexe.
J’insistais. Je voyais bien que tu étais curieux de moi aussi. Tu te demandais pourquoi j’étais dans ce commissariat, ce que j’y faisais. »
« Parfois dans mes rêves j’imagine qu’on vit ensemble tous les deux avec ton gamin …
C’est sans doute que Lydie t’a quitté, ou bien elle est morte.
Dans un accident de voiture.
Ou autrement.
Je ne me fais pas de souci pour Lydie, elle est extrêmement perspicace.
Tu ne lui cacheras pas longtemps qu’on se voit tous les deux, et pas que pour des interrogatoires au commissariat.
Tu prends une douche quand tu rentres chez toi?
Elle te demandera ce soir quand tu rentres pourquoi tu es si pressé de prendre une douche, et pourquoi tu n’attends pas le moment de te coucher.
Tu pourrais avoir peur d’emporter sur toi mon odeur, ou mon parfum.
Tu te parfumes?
– Quelquefois, pas tous les jours, je me rase de près le visage en général tous les trois ou quatre jours … J’ai une tondeuse aussi pour la barbe.
– Tu te laisserais pousser une barbe légère pour moi?
– Oui, bien sûr. »
« Et avec la télécommande Damien faisait descendre doucement le store, déjà la lampe du plafond est éteinte, il n’y avait plus rien d’autre à mesure que nos deux corps tout nus dans le noir, et je respirais paisiblement, j’écoutais ce qui me semblait alors une nuit amoureuse, avec mon ami Damien …
Il y avait tellement de choses que j’aurais voulu te dire, mais d’un autre côté notre attente était parfaite dans le silence. Et même mon corps me parut tranquille comme s’il ne demandait qu’une chose à ce moment, rester en contact le plus étroit possible avec le corps de Damien, on écouta nos respirations, on ressentait une douce chaleur se répandre de l’un à l’autre.
Je devais m’efforcer de me taire maintenant, et si le sommeil nous envahissait bientôt c’est comme si on allait se rejoindre encore plus profondément dans un pays que nous ne connaissions pas …
– De quel pays tu parles?
– Je ne sais pas. Il y avait dans le sommeil un endroit où l’on se rejoignait, nos corps restaient ensemble tout près l’un de l’autre et peut-être nous communiquions alors sans l’usage de la parole, au point que le lendemain matin nous ne pourrions savoir exactement tout ce qui s’était échangé entre nous tandis que nous dormions.
« Je t’aime trop » …
J’aime beaucoup cette expression, ça veut dire, Damien, que je t’aime comme il convient. Et toi tu ne peux pas faire autrement. Tu m’aimes trop aussi
– J’oublie tout, je sais que je suis actuellement avec un jeune beau gosse. Il s’appelle Lucas, il habitait la même ville que moi.
Peut-être que ma préférence avec toi c’est la tendresse.
Ce fut tellement paisible ces moments. J’entendais le moindre bruit du drap que nous remontions sur nos têtes, et nous étions dans un nid, à l’abri, il ne se passait rien d’autre autour de nous, j’avais avec moi Lucas, mon amour.
– Tu vois, je me dis ça, Damien, l’un et l’autre parfois nous nous amusons à nous interpeller en nous disant l’un à l’autre « mon amour ». Et il y a de la provocation dans cela, parce qu’on ne sait jamais réellement s’il s’agit d’un amour, ou bien d’une tendre amitié, ou bien d’un désir mi-physique et mi-spirituel, mais on emploie ce mot « amour », et même cette expression « mon amour », parce qu’on veut s’assurer qu’on jouit de ce privilège qui est absolu, intense.
« Mon amour » …
Comme si cela m’était réservé à moi, et de ton côté c’est réservé à toi, nous possédons chacun de nous exclusivement l’autre et tout ce qu’il nous inspire.
« Mon amour » …
Cela ne peut arriver qu’à moi, et de ton côté à toi … Actuellement j’ai le droit d’employer cette expression moi et toi aussi.
C’est la chance qui nous est donnée, ou ce privilège, ou ce droit.
Enfin je mesure combien je t’aime trop … »

Damien
« Parfois à l’école j’écrivais des poèmes, j’essayais de trouver des expressions rares ou des pensées intimes que je voulais absolument conserver sur un papier, ou dans ma mémoire.
Il m’arrivait le plus souvent de jeter ces poèmes, ou ces histoires, parce que j’étais persuadé très vite qu’ils ne correspondaient pas à ce que j’avais voulu dire, à ce qui se produisait en moi d’émotion ou d’aventure.
Toujours il y a quelque chose qui m’échappe de moi, et j’ai fini par renoncer à hypothéquer l’avenir avec mes poèmes.
Je me laissais vivre.
Lydie, elle, écrit sur un cahier, où elle raconte souvent ce que nous faisons. Parfois je la surprends quand elle rédige, ou bien j’intercepte son cahier, et je me rends compte de ce qui la préoccupe ou la réjouit.
Nous avions chacun notre part intime, cela s’est fait sans que nous l’ayons voulu. Elle gardait des secrets pour elle, je finissais par ne rien lui dire de ce qui venait de m’arriver, et je me suis aperçu finalement que je me construisais une histoire personnelle qui n’avait rien à voir avec notre vie de couple …
Je ne vais rien lui dire de ce qui s’est passé ici.
Je n’aimais pas faire de la peine aux gens.
A toi je pouvais tout dire, et on se connaissait à peine … Soudain à l’hôtel Ibis j’avais pris conscience qu’avec Lucas tout ce qui nous arrivait provoquait des confidences et des dévoilements, comme si Lucas avait eu parfois un don particulier pour aboutir à des choses intimes que je n’aurais révélées à personne d’autre.
Tu me faisais parler, tu m’écoutais trop. »

Lucas
« Tu vois, Damien, je pense à ceci, cela t’est peut-être arrivé à toi aussi, et à propos d’un évènement quelconque ou à propos d’un fait que tu considères comme très important, il te semble l’avoir déjà vécu, tu en as comme le souvenir, très précis parfois, et puis tu commences à douter, tu réfléchis, comme si l’évènement en question ou l’histoire précisément t’étaient arrivés non pas réellement mais comme en rêve, comme si tu avais rêvé ce que tu crois avoir réellement vécu.
Et ça me perturbe, je m’y perds. Je me demande où est le vrai, et où est non pas le faux mais le fictif, l’irréel, ou le surréel.
Cela est-il vraiment arrivé? Ou bien c’est un cauchemar, un rêve, ou bien un fantasme.
J’ai toujours douté de la réalité, elle me paraît trouble, ou souvent troublée par des évènements annexes qui sont le fruit de notre imagination, ou de notre psyché, de notre conscience la nuit quand nous dormons, ou bien quand nous sommes comme entre deux eaux, flottant dans l’incertitude des faits qui demandent à naître, ou qui ne sont pas nés totalement, ou pas totalement réalisés.
Alors j’en arrive à tout mélanger … Cela s’est-il véritablement passé entre toi et moi, ou bien tel évènement ou telle histoire ne sont que le produit de mon désir ou de mes craintes, et il n’y a là dedans que peu de réel? Je ne sais pas, je l’ignore. »
« Tu veux que je te pénètre, Lucas?
– Oui, mais doucement …
Et Damien derrière moi entrait, je ressentais sa bite comme l’intervention étrangère qui me plaisait le plus, et je sentais qu’il avançait doucement mais de façon intransigeante, je n’aurais pu le faire reculer.
Tu me saisis par derrière … Mets tes bras devant moi tout contre mon ventre, et plaque-moi contre toi, comme si tu ne voulais faire qu’un avec moi, alors que tu sais absolument que nous sommes deux, mais tu te frottes à moi, tu me colles à toi, comme si tu voulais qu’on soit exactement dans la même embarcation.
J’aime bien les bisous que tu produisais sur ma nuque, sur mes épaules, pendant ce temps, je sentais bien que tu recherchais certes ton plaisir de mâle, et tu essayais aussi, et tu y parvenais, de me faire ressentir tous les possibles plaisirs d’une femelle en coït avec son mâle … Et alors tu ne cesses de multiplier les bisous comme si malgré la violence rude parfois avec laquelle tu me transportes et me secoues tu voulais me dire encore toute la tendre affection qui est la tienne pour moi.
Tu veux être assuré que je sais parfaitement que tu m’aimes toujours tendrement, alors même que tu m’envahis de ta puissante chaleur, mon amour, je me sens oppressé par une défaillance majeure, je me livrai à toi, je relâchai tout mon corps pour être comme ta proie …
Puis je reprenais des forces, je me bougeai, je voulais répondre à ma manière à tous les assauts que tu multiplies sur moi, et on jouait en d’infinies variations une espèce de combat où ni l’un ni l’autre ne cherche vraiment à être le vainqueur, ni même le vaincu, parce que toi et moi, Damien et Lucas, nous sommes de grands joueurs.
– Je ne m’arrêterai que lorsque je serai épuisé …
– Et tu es resté en moi longtemps … Je ressentais ta bite rude et violente au repos maintenant, toujours présente et remplissant le trou de mon cul, tu avais déchargé, bientôt on irait se détacher, s’éloigner provisoirement pour à l’aide d’une serviette essuyer du sperme, de la sueur, n’importe quoi qui aurait pu nous salir …
Mon amour.
Je te regarde …
Tu es content de moi? J’arrive à te satisfaire? »
« A côté de moi il y a un garçon, Lucas, que j’ai rencontré au commissariat, normalement j’aurais dû ne plus le revoir puisqu’il était ressorti innocent de l’interrogatoire, mais le hasard s’était mêlé à ma curiosité, j’avais fait en sorte que nous reprenions contact plusieurs fois déjà, à diverses reprises, et je commençai à éprouver un attachement indissoluble pour ce garçon, parce qu’il me changeait … Il modifiait mes habitudes sexuelles certes, mais principalement Lucas avec moi était gentil et très attentionné, il avait besoin de moi, et j’avais besoin de lui, ce fut une relation rare et inattendue, il avait dix ans de moins que moi au moins, il était élégant et serviable, intelligent et passionné, je le dessinai à plusieurs reprises, sur sa bicyclette le jour où je l’avais surpris du côté du marché des Arceaux, un autre jour je le dessinai à poil affalé dans l’herbe verte d’une prairie près du fleuve Lez alors que je ne l’ai jamais aperçu là-bas, mais j’inventai la scène, il avait un brin d’herbe qu’il mâchait dans sa bouche alors qu’il reste étalé sur le dos, et il me sembla offert dans mon dessin, il aurait savoureusement attendu que je me rapproche pour le pénétrer à nouveau …
– C’est comme tu veux, Damien, quand tu veux. »
LE TERRAIN VAGUE (Chapitre 4)

La Paillade -Malbosc – Montpellier
Lucas se sentit en verve, lui-même n’en revenait pas, la situation lui paraît extrêmement favorable, énergétisante, est-ce parce qu’il avait surpris son copain au sortir du bain, la violence refoulée en lui tout l’après-midi dans la balade à Malbosc ressortait-elle pure et jouissive? Ou c’était la chambre qui inspirait Lucas, le chat sous le lit, les clignotants de tous les appareils merdiques que Roger accumulait dans son antre? Des téléphones, l’ordinateur, le magnétoscope en arrêt-maladie? En panne? En détresse? En arrêt provisoire sur image?
« Tu regardais quoi, mon cochon, criait Lucas à l’adresse de son ami? Tu regardais quoi sur l’écran?
– Une partouze, a dit Roger, entre mecs … »
Et Roger soupirait, ahanait, son cul s’enflamme, et il en redemandait dans cette position de soumis …
« Vas-y, Lucas, ne m’épargne pas. Ça fait tellement longtemps que j’attendais ça.
– Sale pute », hurla Lucas, et il sortit violemment sa bite du cul de son ami, comme pour le frustrer, pour lui faire mal, puis deux secondes après sans avertir plonge à nouveau son sexe dans le trou en chaleur.
Roger était à l’abandon, comme une bête soumise, un animal dans le piège de la volupté, la déraison aurait pu s’emparer de lui, il aurait même payé Lucas pour être enculé de la sorte, puis quand les deux lascars se sont à nouveau décollées et séparés ils sont étendus sur le lit sur le dos l’un à côté de l’autre, leur regard comme adressé au plafond, à un ciel invisible, à un avenir plus ou moins proche.
« Tu me referas ça, disait Roger, tu es mon maître, je veux vraiment être ton esclave. »
Et Lucas s’est retourné vers son ami et lui flanqua d’abord une rude gifle retentissante sur la joue, Roger en avait pleuré, puis Lucas avait battu son cochon d’épouse à tour de bras, voulant à tout prix laisser sur la chair dodue, sur cette peau de nourrisson trop bien alimenté, les marque indélébiles de son passage.
Roger s’est laissé faire, il avait encore pleuré, et Lucas lui avait dit …
« Ce plaisir que je te donne, moi seul je peux te l’offrir, tu chercheras toujours quelqu’un d’autre pour te satisfaire quand je me refuserai à toi, mais tu reviendras toujours vers moi. Même à trente ans, même à quarante ans. Fais en sorte d’être toujours aussi appétissant, soigne ton régime. »
Roger avait ressenti la domination, la force virulente de son ami, parfois il se mit à regarder Lucas comme si c’était son bienfaiteur, une espèce d’ange maléfique qu’il ne pouvait qu’aimer et adorer sans réserve.

ROGER, le copain lycéen de Lucas
Puis ils restent debout sur le trottoir face à face une bonne minute, Damien mains dans les poches, Lucas vaguement rapproché de son vélo comme s’il allait partir, ou comme s’il se servait de cet engin rangé contre le mur pour stabiliser une silhouette ou la justifier, il a la main droite posé sur la selle du vélo, Damien a remarqué que celle-ci était comme lustrée, brillante et très pointue à l’avant, dans une espèce de forme qui peut ressembler à une casquette, les pneus portaient encore de cette boue accumulée durant le périple.
« D’où tu viens? avait demandé Damien. Ton vélo est sale.
– Tu veux me le nettoyer? » a rétorqué Lucas.
Et ils se regardaient effrontément, vus de loin on aurait pu croire qu’il s’agissait de deux inconnus qui s’expliquaient peut-être au sujet d’une adresse, d’une rue à trouver, ou bien ils avaient engagé la conversation à propos d’un renseignement que l’un ou l’autre voulait connaître, le quartier est calme, il s’agit bien du commissariat, la station de tram se trouve à une centaine de mètres de là, ou bien encore ces deux inconnus échangent parce qu’ils se sont vaguement aperçus déjà quelque part, mais ils ne se souviennent pas exactement où se situait la scène, ils en parlent, relativement calmes? Rien là ne pourrait persuader le moindre observateur que ces deux-là se connaissent vraiment.
Ou bien les deux gars sur le trottoir ont un litige en commun, ils se sont déjà expliqué maintes fois, et voilà qu’ils se retrouvent encore, c’est à propos de quoi? D’une dette, d’une personne qu’ils connaissent l’un et l’autre, de ce vélo qui gênait le passage? Ils sont peut-être parents, ou voisins dans le quartier alors, et ils se sont dit bonjour, ont échangé vaguement à propos du climat, et ils vont bientôt se séparer.
Le policier qui déjà avait remarqué Lucas et son vélo revient alors à la fenêtre de son bureau pour observer la scène. Le jeune gars parle avec Damien, du moins ils sont face à face plantés l’un et l’autre sur leurs deux jambes, les silhouettes paraissent relativement proches, et le policier se demande de quoi il peut s’agir dans cette conversation. Les deux gars se regardaient dans les yeux, Damien obstinément mains dans les poches, le garçon est légèrement distant de ce vélo qui indique peut-être que son propriétaire s’est déplacé spécialement pour consulter au commissariat, ou bien a-t-il reçu une convocation, et maintenant Damien lui explique que les bureaux vont fermer d’ici peu, de quoi s’agit-il?
Les deux gars sur le trottoir intriguent le policier, quand il a vu Damien poser sa main sur une épaule de l’adolescent, qui s’est aussitôt comme reculé, Damien avait insisté en donnant deux ou trois légers plats de la main sur cette même épaule, c’est donc que les deux gars se connaissaient, la familiarité l’indiquait, du moins Damien avait eu ce geste de bienveillance ou de réconfort …
Le policier en observation à ce moment est appelé par l’un de ses collègues, et il détourne le regard de la scène sans plus s’interroger.
« Ne t’en fais pas, a dit Damien, pourquoi tu doutes de moi? Aujourd’hui? Maintenant? Tu n’es pas sérieux, je dois rentrer chez moi. »
Tout cela est dit sans impatience, avec retenue, Damien se souciant devant le commissariat de ne laisser voir en rien le degré d’intimité qu’il y a entre lui et l’adolescent.
« On change de place, a dit Damien, rejoins-moi au fond du parking, ici je ne suis pas à l’aise
– Non, je veux une réponse tout de suite », dit Lucas, lui aussi se souciant de ne rien laisser éclater dans ce commencement d’altercation, et de fait les silhouettes paraissaient encore tranquilles et les visages sans expression particulière, tout se passait comme si la force des mots et les humeurs plus ou moins batailleuses qui les inspiraient ne parvenaient pas à éclosion, les deux amis voulaient rester sobres, visibles en public, ne laissant rien transparaître de leur relation amoureuse, homosexuelle.
Et Lucas a attrapé par une manche du blouson Damien.
« Je veux ça, tout de suite, tu m’amènes chez toi.
– Non. »
Et Damien se dégage, tout laisse à penser qu’il s’en va résolument, il n’a pas voulu obéir à Lucas, il se méfie de ses caprices.
Et à quelques mètres de là se retournant, avant de partir à pied ce jour-là chez lui, Damien a lancé au gamin …
« Je ne suis pas ta girouette. Je te verrai quand je voudrai? Pourquoi c’est toi qui déciderais?
– Parce que je t’aime », a crié Lucas, et décidément il avait parlé fort pour se faire entendre de quiconque pourrait être dans le parking, ou dans le commissariat ou plus loin, tout à ce moment voulait dire que Lucas était résolu, il voulait s’imposer à Damien.
« Ne me suis pas, a crié Damien, je ne peux rien pour toi aujourd’hui.
– Damien », a crié Lucas, et précipitamment il a décadenassé son vélo, et jeté la chaîne en vrac dans la sacoche, enfourché l’engin, et il suivait Damien à distance puis se rapproche, harcèle …
« Je t’aime, Damien, j’ai passé toute la journée à attendre ce moment, et tu me dis non? Pourquoi? Tu ne peux pas me faire ça. Présente-moi à ta femme, au gamin, je veux ça. »
TU SAIS BIEN QUE ÇA ME BLESSE (Chapitre 5)
Il avait noté cette phrase sur un bout de papier? Ou il l’avait entourée d’un cercle noir au crayon quand il l’avait découverte écrite sur un journal, ou plutôt dans un magazine, au cours d’une interview qui aurait figuré là, ou plus précisément d’un dialogue entre qui et qui?
Ou bien cette phrase était extraite d’une chanson qu’il aurait écoutée cent fois chez lui en repassant le disque ou bien dans une radio qui la diffusait comme en jingle d’émission, « Tu sais bien que ça me blesse ».
Et la confidence lui avait plu, il se la répétait, il trouvait à cette déclaration quelque chose d’envoûtant, dont on ne peut se détacher, de même qu’il y a des périodes où l’on ne peut sortir de chez soi sans mettre toujours la même paire de chaussures, ou disposer autour de son cou ce même foulard qu’on adore, on s’y est habitué, on ne se voit pas « sans », si l’objet ou la pensée en question est absent on se ressent incomplet comme si on s’était séparé de quelque chose d’essentiel, ou de rassurant, et la petite phrase sonnait dans la tête, on la chantonnait à tous moments, selon une mélodie ou avec certaines intonations, qu’on pouvait modifier instantanément …
Là on la prononçait sur un air de vengeance ou de provocation, ou bien au contraire on la susurrait presque comme si l’on n’avait pas osé ça, une telle remarque aurait pu paraître mal à propos, ou même odieuse, on n’irait pas reprocher violemment à quelqu’un sans préalable, sans le moindre indice qui le prépare, « Tu sais bien que ça me blesse ».
Dans l’après-midi Lucas avait commencé de regarder « Wassup Rockers » de Larry Clark, à l’aide d’un DVD d’occasion qu’il avait acheté dans la rue Saint-Guilhem à Montpellier …
« Vous connaissez Larry Clark? » s’était étonné le vendeur, comme s’il voulait dire que Lucas était bien jeune pour être un cinéphile aussi patenté.
« Et pourquoi je ne le connaîtrais pas? avait plaisanté Lucas, c’est un pote à moi.
– Il vit à New York, avait rétorqué le jeune homme, toi, tu es à Montpellier.
– Je l’ai connu à New York, avait inventé Lucas, lors d’un séjour linguistique. Et toi? Tu parles anglais? »
Le jeune vendeur du magasin était propret avec son pantalon de toile légère bien lisse et gris clair qui lui descend flottant jusque sur les chevilles, et sa chemisette noire de soie qui accentuait il est vrai l’aspect féminin, un peu folle. Mais Lucas le trouvait charmant, cultivé, il eut envie d’engager une conversation.
« Tu connais bien sûr Larry Clark, a demandé Lucas, tout en agitant dans ses doigts trois ou quatre films du cinéaste. Tu aimes ça?
– Oui, j’aime beaucoup. Et toi?
– Oui, j’aime bien tout ce qui est iconoclaste. »
Et ce dernier mot étonna le vendeur, il savait ce que cela voulait dire mais il demanda.
« Qu’est-ce que tu entends par là? »
Et Lucas s’était amusé …
« Iconoclaste pour moi c’est ce qui casse la baraque. En trois ou quatre mots, c’est tout ce qui menace l’ordre établi, et Larry aime ça, il est amoureux de l’adolescence et de la voyoucratie qu’elle exerce dans les banlieues. »
Dans la rue Jacques Coeur au centre-ville, dans « l’Ecusson » précisément qui constitue la ville historique, Lucas levait la tête, et il vit trois fenêtres allumées à ce vieil hôtel particulier du dix-huitième siècle au troisième étage. Le professeur lui avait recommandé de sonner en bas, de dire qui il était à l’interphone, et l’on ouvrirait.
« Tu te méfies de moi, a dit Lucas au téléphone, tu penses que je vais envahir ton appartement avec des copains pour te voler tes affaires?
– Non, ce n’est pas ça, j’ai confiance en toi. Tu sonnes, et je t’ouvrirai.
– Tu es méfiant? lui a dit Lucas.
– Oui, c’est normal, toi non?
– Pourquoi pas? » a dit Lucas, et il a raccroché.
La porte a frémi, du moins un déclic bizarrement sec et net a rompu le silence et sans doute l’entrée était prête à s’ouvrir. Lucas pousse ce qui paraît en bois, et cherche à droite là où un oeil lumineux et orange semble l’indiquer le bouton-pressoir qui permet d’éclairer le couloir, un long hall où les pas résonnent, même les mouvements quasi silencieux du corps semblent y émettre un écho ou une réverbération impressionnants, Lucas avance, il est venu en tram, il n’a pas eu son vélo à ranger, amorce la montée d’un grand escalier où la rampe paraît de fer forgé et ancienne, les marches semblent constituées chacune d’une pierre unique, puis au bout de trois ou quatre d’entre elles Lucas avait soudain tourné la tête comme prenant conscience qu’il y avait peut-être un ascenseur, il n’en vit aucune trace, persiste à monter, en son coeur tout le presse d’augmenter l’allure, il est curieux de voir enfin son professeur chez lui, dans l’intimité, simultanément comme s’il avait voulu faire durer le plaisir il se donne la sensation d’un ralenti, là-haut on l’attend, peut-être la porte d’entrée de l’appartement va s’ouvrir bien avant que Lucas ne soit parvenu sur le palier du troisième étage, et le professeur va se pencher sur la rambarde, le regarder monter, et lui, Lucas, apercevra la tête et le buste de Jean-Paul qui est incliné, veille sur le garçon depuis le haut de l’escalier …
Chez lui le professeur aurait rangé encore quelques affaires, ou préparé les boissons, vérifié que les bonnes lampes étaient allumées, sur le bureau qui trône au milieu du grand séjour il aura éteint son ordinateur? Ou bien au contraire il l’avait laissé en activité pour montrer à Lucas ce qu’il était en train de travailler, pour donner à son élève un peu de la sensation d’intimité réconfortante qu’on savoure quand on pénètre paisiblement chez quelqu’un et qu’on le surprend dans une de ses occupations. A moins que Jean-Paul n’ait volontairement laissé cette musique, qui jaillit dans le séjour, sonore, brillante, espiègle, est-ce une mazurka de Chopin? Ou une étude de Debussy? Ou alors même un concerto pour orchestre et piano de Rachmaninov?
Lucas anticipe, adore s’imaginer dans les derniers instants qui précèdent une belle rencontre, le professeur est habillé comment? Il porte déjà une robe de chambre? Il a mis ce soir-là spécialement pour Lucas un jean noir ou bleu sombre, un chandail beige clair ou gris clair, et quel type de chaussures portait-il? Des mocassins, ou des pataugas, ou bien ses chaussures noires en cuir, qui ne sont pas toujours brillantes quand il vient les exposer sur l’estrade sous son bureau, et qu’on les voit parfois s’agiter comme si Jean-Paul traversait un moment difficile, comme s’il rythmait sans trop le savoir avec ses pieds ce qu’il avait entendu la veille deux ou trois fois peut-être sur l’un de ses disques, ou bien à la radio?
Lucas s’est levé. Il a dit …
« Elle est où ta chambre?
– C’est là, tout à côté. On y va? »
Et ils se sont retrouvés nus dans le grand lit. Ils s’étaient aussitôt caressés dans une intensité vive alternant avec de longs moments de douceur, dans l’envie commune de s’étreindre et de s’échauffer dans une innocence franche, leurs sexes restaient bandés, leurs bouches voraces, et ils ne prirent dans les premiers moments pas le temps de se regarder, tout était dans la chaleur parfois quasi brutale du corps-à-corps, comme si depuis trois mois maintenant dans la distance ou l’indifférence jouée la température avait monté inexorablement, et à cette période de Noël les deux amis s’offrirent en cadeau l’un à l’autre … Lucas ressentit aussitôt la protection et le réconfort, quelqu’un le considérait et se donnait à lui. Jean-Paul admirait le gamin, exultait de le sentir agile dans le lit et tout ému, bouleversé, comme si Lucas éprouvait dans la présence intime de Jean-Paul un bienfait attendu depuis trop longtemps. La respiration de Lucas parfois était hachée, chaleureusement secouée, et il se pressa encore contre Jean-Paul pour lui dire à voix murmurée …
« Tu es mon parent, mon grand-frère ou mon papa. »

Et Roger est traîné dans le couloir, Lucas le tirait par les pieds après l’avoir retourné en direction de la chambre.
Il l’avait amené jusqu’au lit, puis l’y laissa choir affalé sur le dos … Puis il l’avait déshabillé avec une grande douceur, comme s’il n’avait pas voulu le réveiller, et quand Lucas se retrouve à plat ventre sur la face recto de son amant il lui susurre à l’oreille gentiment.
« Mon amour, je n’ai jamais voulu te faire de mal, je t’aime trop, je n’ai même pas besoin que tu ouvres les yeux pour me voir, je sais que j’ai ton assentiment, tu es à moi.
Pour toujours?
– C’est comme tu veux », disait Roger, puis sa bouche se refermait, ses grosses lèvres étaient closes, ses paupières baissées constamment sur ses yeux, et Lucas se mit à aimer ce visage, il le trouvait poupin, ou poupon, joli dans ses formes arrondies, la peau était blanche avec quelques points roux sur les pommettes des joues, les oreilles de Roger étaient plutôt grandes, légèrement rougeâtres, Lucas eut envie de les palper simultanément, de les caresser, parce qu’il se doutait qu’ainsi il produisait à l’écoute de Roger comme des mouvements de vagues douces, des frottis ou des chatouilles qui entretenaient le rugbyman dans une forte euphorie sensitive.
« Tu m’aimes? » a demandé Lucas.
Et le rugbyman ne disait plus rien, son corps était chaud, Lucas eut à peine besoin de relever légèrement plus les jambes de son ami, et il pénètre profondément en un seul mouvement dans l’anus, comme si la barque, se dit Lucas, aborde au rivage sans à coup, sans précipitation, je me glisse dans mon ami, je suis alors dans une île endormie maintenant qui est toute à moi.
« J’arrive, mon chéri, dit-il, je suis là pour toi, et pour moi … »
UNE NOUVELLE CONVERSATION (Chapitre 6)
« Et Damien Pascaud restait là figé devant moi comme une statue. Tu as les mains dans les poches.
– Oui, pourquoi pas?
– Tu pourrais m’embrasser maintenant devant tout le monde?
Et il restait là, à regarder autour de lui, sans doute pour observer s’il ne voyait pas sa femme arriver.
Elle nous surprendra bientôt, elle me dira bonjour, avec un grand sourire.
Je l’aime bien ta femme.
Lydie … Que devient-elle?
– Elle travaille toujours aux impôts.
– Vous attendez un enfant?
– Non, pourquoi?
– Embrasse-moi, Damien, devant tout le monde.
Sinon, c’est moi qui le fais, je vais t’embrasser fougueusement sur la bouche.
– Lâche-moi … »

« Embrasse-moi, devant tout le monde.
Si tu fais ça, je serai gentil avec toi.
Je te dirai quelque chose de précis.
– A propos de quoi?
– A propos de nous deux, toi et moi.
Embrasse-moi. Je veux qu’on sache, en public, que toi et moi nous sommes amants. Je veux que tu m’embrasses sur la bouche là, devant tout le monde, en m’étreignant fortement, puissamment, comme tu sais faire parfois …
J’attends.
Je ne bougerai pas d’un pouce. Lucas Gelin est figé devant toi comme une statue de marbre froid, et c’est toi, Damien Pascaud, qui dois me réchauffer en me donnant un long baiser ininterrompu sur la bouche, alors que tu me saisis puissamment dans tes bras.
J’ai besoin d’être emporté. Je veux me sentir comme Ganymède quand Jupiter l’a kidnappé.
J’attends …
Attention, Lydie …
Tu vois, tu as peur de ta femme, tu as peur du regard des gens.
Tu te sens coupable, tu n’acceptes pas tes désirs.
Tu veux quoi maintenant? Partir, rester avec moi, aller où?
Tu veux balarguer ta femme? Que fais-tu de l’enfant?
Et ton boulot tu le quittes, ou tu le gardes?
– Norbert le gamin me regarde parfois, il me dit …
« Papa, tu parais triste, il y a quelque chose qui ne va pas? »
Je lui réponds …
« J’ai trop de boulot, il faudrait que je parte en vacances avec toi et maman. »
Le gamin m’écoute, il me regarde profondément, un peu comme toi, et il me dit …
« Papa, je sais bien que tu es triste pour des raisons plus profondes que je n’arrive pas à deviner.
Tu as un chagrin d’amour? m’a-t-il dit. C’est à cause de maman? C’est à cause d’une autre personne? »
Et je restais là décontenancé, parce que je n’arrivais pas à lui dire vraiment de quoi il s’agissait, à cause de qui c’était.
Tu me bouleverses, je n’arrive plus à t’oublier. Et je ne sais pas ce qu’on peut faire ensemble. Tout se ligue contre moi. Je ne veux pas qu’on sache. Je ne veux pas me sentir enfermé dans une histoire homosexuelle. Même toi, ta personne, je me demande si tu es la bonne personne, tu vas m’entraîner dans quelque chose que j’ignore, je ne sais pas comment me comporter.
Tout s’est mis en place, alors que je voulais le contraire, j’aurais bien aimé me provoquer et me dire …
Tu aimes Lucas, laisse-toi aller, quitte tout, va-t-en avec lui quelque part. Je pouvais très bien demander une nomination dans la capitale, tu m’aurais suivi pour continuer tes études à Paris.
Et puis je prends peur, je me demande ce que je fais là avec toi, tu es presque un mineur, un lycéen ordinaire, et pourquoi je me suis attaché à toi? Pourquoi? Je ne comprends pas.
Hier, je suis allé voir une personne, pour lui raconter mon histoire avec toi … »

LYDIE, la femme de Damien
« Puis dans la nuit j’ai sonné à l’appartement, j’avais perdu mes clés, Lydie est venue m’ouvrir, nous nos sommes couchés, je sais qu’à un moment je lui dis …
« Je ne veux pas être embringué dans une relation homosexuelle. »
Lydie me demande …
« C’est pour moi? Pour Norbert, le gamin? Tu te soucies de nous?
Ou bien tes histoires intimes te mettent, toi, mal à l’aise. »
Je ne sais pas pourquoi maintenant je tombe amoureux d’un adolescent. Qu’est-ce qui fait dans mon histoire personnelle que j’en viens là? Je ne comprends pas les causes d’une telle attirance. J’ai une passion pour ce jeune gars. »

NORBERT, le gamin de Damien et Lydie.
« Damien, tu peux faire ça, tu lui expliques que tu es de la police, et que tu viens pour savoir si samedi dernier durant les manifestations des Gilets jaunes il y eut des vols à l’étalage, ou des commencements d’incendie dans la librairie.
Il trouvera cela normal. Moi, je suis stagiaire …
Et puis on l’embarque pour l’hôtel Ibis, il sort de la librairie à 17H? Ou bien il rentre chez lui, il nous amènera chez lui …
Je le trouve excitant avec ses cheveux noir gominés sur un front dégagé, il a des yeux brillants, vus à travers la vitrine.
Il a encore tourné la tête vers nous, la cliente qui était devant sa caisse aussi s’est retournée vers nous, comme si nous devenions le sujet de leur attraction, toi et moi.
Que penses-tu qu’ils pensent de nous?
Ils doivent nous trouver bien étranges, ou au contraire tout à fait normaux. On est deux copains, nous discutons calmement, sans trop savoir pourquoi, on avait du temps disponible, pour bavarder gentiment …
Tu es beau, Damien, que puis-je faire pour toi? »
« Tes yeux sont bleus, Damien.
Je dépends finalement de toi …
Je dépends de tes yeux.
– Je te regarde, Lucas. Je me dis que j’ai une chance incroyable de pouvoir m’attarder là au coin de la rue, devant la vitrine de la librairie Gibert avec toi.
Regarde-moi …
Tu me fais confiance, Lucas?
– Oui, absolument.
Je sais qu’à certains moments de la journée ou de la nuit tu penseras à moi. Et si cela t’est possible tu feras tout pour me rejoindre.
Je serai là, ne m’abandonne pas …
– Pourquoi?
Pourquoi c’est toi? …
– Pourquoi moi? Et pas un autre?
– C’est ça. Pourquoi je me fixe sur toi, Lucas? …
UN AUTRE REGARD (CHAPITRE 7)

LA MERE DE LUCAS, professeur de français.
Maman parfois voit sortir Lucas de sa chambre, il paraît à peine éveillé, les cheveux en désordre, sommairement habillé, et raflant son sac qui traînait dans le séjour il part sans rien dire, n’a même pas pris le vélo, claque la porte du jardin comme s’il avait décidé qu’elle ne devrait plus jamais se rouvrir pour l’un de ses passages, et maman de loin voyait son gamin commencer de marcher en ville comme s’il allait prendre un train ou un paquebot …
Il fuyait, il ne voulait plus entendre parler de lui, il essayait une nouvelle fois d’échapper à l’emprise de son quotidien, allait-il retrouver Jean-Paul? Ou un autre? La vie affective de Lucas, pour sa mère, devenait un labyrinthe confus, elle ne savait plus qui il aimait, d’avec qui il était séparé, Lucas, chaque fois qu’elle essaya d’apprendre où il en était de ses amours, lança des foudres, des anathèmes, il ne voulait plus qu’on l’interroge à ce sujet, il ne subirait pas une « enquête de plus », et chaque interrogation de sa mère était suivie pour Lucas d’une fureur, d’un geste violent, dans la maison il aurait cassé un objet, lancé un vêtement par terre, fait claquer une porte ou une vitre, tout devait se briser dans ces cas-là, Lucas quittait sa mère comme si elle s’était introduite par effraction dans son ultime jardin secret, et il faisait barrage, lui-même ne devait plus être dérangé par ces questions.
« Je m’en vais, dit-il, j’ai besoin de changer d’air et de porter un autre regard sur les choses. Je me prends en horreur moi-même. »
Lucas avait besoin de sa mère, il la détestait parfois, du moins elle servit de bouc émissaire, maman était le plus souvent indulgente, un jour cependant elle éclata.
« Tu n’as pas le droit de m’insulter. Retire ce que tu viens de dire, sinon tu ne resteras pas chez moi.
– Je suis chez moi, a dit Lucas.
Je ne peux rien changer à cet état de fait, je suis chez moi autant que toi.
– Et pourquoi? s’est écrié maman, cette villa est mon bien. Devant notaire, tu ne possèdes rien, je t’accepte en colocation. »
Maman avait sans doute voulu faire émerger une pointe d’humour dans son discours, elle savait aussi être provocante.
« Tout cela ne serait pas arrivé, hurla Lucas méchamment, si tu ne m’avais pas fait naître. La poisse, ce jour-là, ce jour maudit où on parle de naissance à mon sujet.
J’aurais nettement préféré être un foetus mort dans ton ventre, et je n’aurais pas eu ce plaisir d’assister à mon propre enterrement …
– Moi aussi j’ai de quoi me plaindre, hurla maman, et je n’ai pas demandé à naître.
Crois-tu que j’accepte tout le temps de vivre? Moi aussi j’ai mes doutes et mes craintes. Je ne vais pas tout le temps reprocher à mes parents de m’avoir fait naître.
– C’est normal, ils sont morts, a lancé Lucas, mais toi tu existes, et jamais je n’arrêterai de te reprocher profondément, ou secrètement, de m’avoir fait connaître l’existence, la chienne d’existence.
Je hais la vie, je hais ceux qui exaltent la vie. C’est une imposture.
La vie, c’est pire que la mort.
– Suicide-toi si tu veux, a dit maman, je peux t’aider … »
« Je compte bien y réfléchir bien mieux que jamais, avait déclaré Lucas. Ce n’est pas ta faute si je suis malheureux? »
Maman redoute ces éclats, elle pourrait en parler à Jean-Paul le professeur de français de Lucas, elle sait l’amitié et la liberté de ton qu’il y a entre les deux personnes, soupçonne-t-elle que le professeur et l’élève sont amants?
Lucas se retrouve devant la porte de l’hôtel particulier, il est vingt-heures environ, un froid glacial zigzague dans les rues avec ce vent qui fait valser les poubelles, et voleter comme autant d’oiseaux maléfiques les papiers qui s’emportent et vont se ficher momentanément contre des vitres ou des portails de bois ou de fer, il y a des boîtes de conserves ou des canettes en métal tintinnabulantes qui roulent sur les pavés et vont s’échouer dans un caniveau avant d’être à nouveau poussées en circulation par une nouvelle bourrasque, les enseignes cliquetaient dans la nuit, des bouts de volets mal arrimés cognent rudement contre les façades, des passants rares s’emmitouflent dans leur cache-nez et leur bonnet, osaient à peine regarder devant eux à cause de ces poussières qui leur zèbrent les yeux et en seraient presque à inciser une paupière ou un regard trop ouvert, Lucas adorait ces atmosphères de fin du monde, la ville paraît insolite, ou « sinistrement épargnée », les avenues et ruelles semblent abandonnées, sans plus de raison d’être, on ressent là une lugubre affaire, comme si la guerre avait déjà ravagé des parts de population, comme si la pénurie avait rendu quasi sauvages ces lieux sophistiqués, devenus hostiles, malveillants, et là Lucas s’avançait comme s’il se sentait dans son élément, il devait lutter pour contrer une nouvelle bourrasque, chercher où mettre ses pas à cause d’une obscurité relative, comme si des lampes étaient grillées depuis longtemps par usure ou abîmées soudain par un de ces chocs qu’occasionnait la tempête.
« Oui, c’est moi, je viens te voir. »

Roger marche la nuit au long de l’avenue d’Assas, à une centaine de mètres de lui entrevoit déjà le carrefour où persiste un feu rouge, des phares de voiture semblent s’impatienter en face, la villa de Lucas est toute proche, des fenêtres seraient illuminées, Lucas se trouverait à l’intérieur avec sa maman?
Roger a rôdé au long de la grille du jardin, hésitait à sonner, voyait le séjour vaguement éclairé par la lampe jaune à côté du canapé, y a-t-il quelqu’un de couché là qui regarderait si tard la télévision? Ou bien ils ont laissé le téléviseur allumé, Lucas peut-être va revenir dans le séjour, il est allé boire un verre de jus de fruit à la cuisine?
Les rideaux dits « transparents » laissaient à peine filtrer comme des ombres immobiles ou mouvantes, on distingue à peine la grande armoire puis la pendule vieux style, haute, d’origine campagnarde, que la maman de Lucas acheta un dimanche sur le marché des brocanteurs à la Paillade, une silhouette vient-elle de s’annoncer? Roger a cru voir passer quelqu’un derrière ces rideaux, qui peut-être s’était aperçu de sa présence insolite sur le trottoir. La porte de la villa allait-elle s’ouvrir? Lucas ou bien sa maman viendraient vers lui et lui demanderaient …
« Ça va Roger, qu’est-ce que tu fais là? Tu veux entrer? »
Lydie s’est réveillée, elle avait senti Damien bouger, et lui demanda …
« C’est quoi?
– Je ne sais pas. On me demande de rejoindre le commissariat.
Je ne peux pas faire autrement, je dois y aller. »
Lydie n’a rien ajouté, comme si elle tenait absolument à se rendormir au plus vite. Damien s’est habillé, a jeté un coup d’oeil par la porte laissée ouverte sur la chambre de Norbert, le gamin est étendu dans le lit, on aperçoit le relief de son corps sous le drap et la couverture, aux pieds du lit il y a les pantoufles bleues du fils, le volet de l’unique fenêtre cette nuit-là n’avait pas été descendu jusqu’à son terme, la chambre révélait le corps endormi de l’enfant vaguement replié en foetus, les vêtements déposés aussi sur une chaise, plus loin par terre il y avait le chien en peluche avec à ses côtés l’ordinateur portable que finalement ses parents avaient offert à Norbert pour Noël, Damien a pensé aller boire un verre d’eau minérale à la cuisine, puis s’est précipité dans le couloir de l’étage, l’ascenseur lui parut morne, ou fatidique, comme s’il amenait Damien à une destination restée inconnue, inquiétante. La cabine semblait insolite, Damien songea à tous ces gens qui l’avaient empruntée durant la journée précédente, tous les jours de l’année, et cette nuit la cabine quasi vide descendait placidement désertée avec ses vagues bruits mi-ferraillants mi-caoutchoutés, dans le miroir qui occupe à gauche quand on entre une paroi entière de la cabine Damien se voyait tout du long, avec son sac sur l’épaule droite, il avait sommairement lacé ses chaussures, le blouson n’était pas boutonné, dans son regard Damien surprit une étrangeté, non pas qu’il ne se reconnaissait pas, ou qu’il se soit trop bizarrement interrogé, mais il s’observe cependant effaré, en venait à se demander à quoi vraiment il ressemblait face à lui-même, durant ces derniers jours de quoi furent constitués son entourage ou bien son environnement? Et à quoi s’occupe-t-il là précisément ou se demandant ce qu’il allait faire demain, et quel pouvait bien être l’énigmatique correspondant auquel il obéit sans trop savoir?
Il semblait à Damien qu’il descendait certes jusqu’au rez-de-chaussée, mais son périple dans la sourde et régulière résonance de l’ascenseur prenait parfois l’allure d’une chute excessivement lente, comme d’un enfouissement qui s’accentue inexorablement, était-ce le sommeil qui encore l’accaparait? … Ce rendez-vous nocturne était ressenti comme une menace aussi, ou plutôt un avertissement, on avait voulu le sortir de son lit, de son chez soi, et il basculait dans l’inconnu, avec ce sentiment trouble d’être en faute, comme s’il obéissait à une invitation qu’il aurait dû refuser, et simultanément s’il ne s’était pas déplacé on lui reprocherait un manque de vigilance.
Le parking du commissariat était vide, pas une voiture n’y stationnait. La villa elle-même avec ses bureaux était une masse obscure figée dans la nuit, à peine on perçoit à droite de la porte permettant d’entrer dans le jardin intérieur un oeil lumineux bleu, il s’agit de l’interphone pour obtenir le droit d’accéder au jardin puis au bâtiment. On peut aussi à cet endroit composer le numéro d’appel de la police, le 17, quelqu’un vous répondra …
Damien a remonté le col de son blouson, il allait repartir à pied chez lui, il guetta encore aux alentours le moindre signe d’une présence étrangère, comme si quelqu’un avait voulu l’épier et le laissait venir sur le terrain neutre et vaste avant de le rejoindre. Le ciel était nuageux, sans la moindre étoile visible, Damien ne pouvait imaginer qui avait bien pu lui donner ce rendez-vous scabreux.
Tout se passait alors comme si on avait voulu le mettre face à ses responsabilités, comme si on avait voulu le faire chanter, ou comme si dans la détresse quelqu’un l’appelait et lui demandait de venir là en toute confiance. Mais pourquoi ce numéro masqué? Une erreur dans la manipulation de l’appareil? Un plaisir malin à ne pas signaler son identité? Un jeu? Une foucade?
Lucas était-il capable d’une si mauvaise plaisanterie, pour se venger de quoi? Roger alors était peut-être à quelques dizaines de mètres de là, et ne parvenait pas encore à se décider, pourquoi? Il avait besoin de voir Damien, il était lui-même menacé? Peut-être au dernier moment Roger avait été intercepté, et dans quelque rue de Malbosc on était en train de le traiter brutalement. Damien regarde aux alentours, il se doute qu’il va maintenant rentrer chez lui. Lydie lui demandera de quoi s’agissait-il. Il dira qu’il n’en sait rien, il essaiera de se rendormir. Lydie pense qu’il prend son métier trop à coeur, ou bien n’a-t-elle pas voulu voir combien la vie de Damien est changée depuis …
Depuis quand? Depuis qu’il connaît Lucas et Roger.
Il entendit le tic tac d’un réveil, un oiseau a chanté au-delà de la fenêtre, le soleil pointait à peine, il aurait pu refermer totalement le volet roulant, il préféra enfouir jusqu’à son visage sous la couette, et se promit des heures inoubliables dans le statu quo, il dormait ou somnolait, la chaleur intense dans le lit le berçait, le pyjama qu’il avait décidé de mettre au cours de la nuit, quand il revint frigorifié du parking, le couvrait jusqu’aux chevilles où l’étoffe se resserrait agréablement, ainsi dans la combinaison nocturne d’un coton souple, laineux, Damien se voyait tel un gamin qui a réussi à éviter l’école et le maître, ou la maîtresse, il a tout le jour devant lui sans programme, sans le moindre horaire, quand il aura faim il ira manger du jambon ou bien de la confiture, il finira sans doute la fameuse frangipane qu’a ramenée Lydie hier soir, puisqu’il fallait fêter encore l’Epiphanie, l’arrivée des rois mages.

QUI ME VEUT (Chapitre 8)
Ce fut encore une de ces phrases qui avait éveillé Lucas, un cri du coeur, « Qui me veut? ». Histoire de dire que tout le monde se refusait à l’accepter, et qu’il ne trouvait personne à sa convenance. « Qui me veut? ». Et l’appel était hurlé, comme s’il se trouvait encore dans un de ces terrains vagues, ravagés, où tout semble s’anéantir dans un désastreux désordre. Il y avait encore dans ces monts et vallées les friches argileuses où ne poussait presque plus rien, l’eau dans le ruisseau fut sale, nauséabonde, surnageait une écume sur l’onde, une espèce de mousse blanche qui provenait sans doute de quelque usine qui rejetait là ses déchets, les eaux usées.
Puis elle ajoute …
« Tu as encore rêvé, ça se voit, et de quoi aujourd’hui?
– Je cherche papa, a dit Lucas, j’aurais besoin de ses conseils.
– Tu peux considérer ton père comme mort, déclare maman, il ne reviendra plus jamais.
– Je peux le joindre au téléphone?
– C’est comme tu veux, tu as donc besoin de conseils? A propos de quoi?
– D’un tas de choses », a dit Lucas, et il a procédé comme s’il envisageait de se rendormir, tête affalée dans le dossier incurvé du sofa, un nouveau coussin disposé sur son ventre, et puis fermant les yeux.
Et Lucas avait retenu un brutal sanglot, une peine immensément refoulée.
« J’ai besoin de vérifier que j’existe auprès de personnes adultes qui soient de mon sexe, déclare Lucas.
J’ai trop souffert d’un manque de tendresse qu’aurait pu m’apporter papa. Et je n’ai pas de modèle. Si je pense à lui je le ressens comme invisible, ou peu soucieux de m’apporter des leçons de vie, même son corps, son physique, m’est pour ainsi dire étranger, quand est-ce que je l’ai embrassé? Quand est-ce qu’il m’a chéri volontairement, en me tendant ses bras pour que je me transporte dans ses bras? Jamais. Mon père est cruel, il n’a presque jamais tenu compte de moi.
Et maintenant je cherche des hommes qui remplacent papa et toute la fraternité aussi que j’aurais aimé vivre avec mon père, parce que papa pour moi aurait dû être aussi un copain, et un grand protecteur, et un immense ami. Il ne fut rien de tout ça. Je suis né de père inconnu. »
« Ma mère, c’est ma maîtresse, a dit Lucas. Tu seras mon valet.
– O. K., dit Jan, le serveur de la cafétéria, pour cent euros je te fais la pipe et tu me sodomises, je n’embrasse pas. »
Lucas s’est levé brutalement, comme outragé par ce soudain interdit, il avait saisi Yan, l’avait poussé contre l’une des vitrines d’exposition des gâteaux et le verre en était épais puisqu’il avait résisté, Yan est affalé dos contre la vitre sans pouvoir se défendre, et Lucas l’embrasse goulûment sur la bouche, tout en portant les deux bras du serveur à l’arrière jusqu’à ces pâtisseries maintenant renversées qui ressemblent à des choux à la crème, ainsi voulant le supplicier et le compromettre à l’endroit même où l’androgyne veut rester absolument discret, et se permet d’interdire tout baiser sur sa bouche.

Dans l’après-midi à la gare, sur les écrans de télévision, on aperçoit les images qui nous viennent de Paris ou d’un quelconque rond-point de province. Les Gilets jaunes encore une fois manifestent le samedi 19 janvier 2019, depuis novembre ces clowns dérisoires appellent chacun de leur samedi « acte 1 », « acte 2 » … Et nous en sommes semble-t-il à l’ « acte 10 » . Durant presque trois mois quelques cent mille internautes, dont le chiffre fut excessivement valorisé par leurs défenseurs et eux-mêmes jusqu’à trois cent mille, infestent la France de leurs émois, Lucas quand il les considère sur un écran avec leurs gilets jaunes phosphorescents les traite de bouseux, et s’apprêtent à cracher sur leurs déplacements en cortège, ou sur leurs vulgaires visages qui par l’inconscience des journalistes condescendants expriment en gros plan toute leur haine contre le président Macron tandis que leurs diverses réclamations sont irresponsables. La baisse des taxes ou des impôts, la transparence de l’action des élus sont certes des demandes qui se tiennent, mais Lucas a toujours traité de « crétinisme » ce prurit populaire, d’ailleurs l’expression même qu’employaient ces abrutis et leurs défenseurs rangés dans l’extrême gauche ou dans l’extrême droite pour les nommer, à savoir « le peuple », semble à Lucas farcie d’anachronisme, les sans-culottes de la Révolution française n’ont plus leur place dans une société civilisée, sophistiquée, équilibrée malgré tout, Lucas instinctivement se situait du côté du pouvoir et des techniciens ou des technocrates, il savait les rouages de la modernité complexes, les respectait, n’a jamais prétendu changer l’ordre fondamental des choses au nom d’une utopie imbécile.
Lucas s’était arrêté devant « les jardins » de la librairie, les livres étaient grands pour la plupart, de surface large sans doute pour permettre de présenter de très belles photographies d’ensemble de jardins japonais, chinois, ou florentins.
Lucas s’était installé à l’une des tables qui pouvait paraître affectée au plaisir des clients, qui là pourraient consulter d’éventuels et futurs achats avant de se décider vraiment. Il ouvrit le livre des jardins japonais.
Il y avait des étendues de sable avec des rocailles ou rochers, et de très hauts pins sylvestres qui paraissent géants, des lacs limpides avec des ponts qui semblent suspendus au-dessus des eaux tels des arcs de pierre en plein ciel, la légèreté des bâtiments avec leurs toits fortement pentus et à la cime pointue évoquait des pagodes, des temples ou bien des salons de musique, sur certaines photos des geishas défilaient pour rejoindre un lieu de prière ou de débauche, certaines portaient une sorte de lyre dans leurs bras, ce ne pouvait être des guitares dans ce pays-là, mais il semblait aussi que d’autres portaient comme un violon, l’une jouait de la flûte, puis d’autres photos rassemblèrent plutôt les animaux, au bord d’un lac il y avait un tigre en pierre accroupi sur ses deux pattes arrière et au visage élevé vers le ciel comme si la bête humait l’atmosphère calme du lieu, des serpents parurent glisser dans les sables des rivages, puis un oiseau chanta dans un des saules pleureurs qui entouraient un lac d’eau émeraude, là-bas Lucas aperçoit un samouraï, puis un deuxième, puis un troisième, ils vont à la salle d’exercice et portent des sabres étincelants à la taille, l’un des garçons est débonnaire, il ressemble à Roger avec le visage joufflu et le relatif embonpoint du corps, et il converse gentiment avec un autre de ces soldats légendaires, celui-là est grand, vu de dos, il semble vouloir rester discret, comme s’il était pressé aussi de parcourir le jardin pour parvenir au bâtiment de gymnastique, le troisième samouraï s’était retourné, il vient d’apercevoir Lucas, sembla hésiter un moment, puis ayant dit deux mots à ses collègues, pour s’excuser sans doute de la déviation qu’il emprunte, va se dirigeant maintenant vers Lucas lui-même.

Céline se déshabille, elle a laissé sa robe avec sa culotte et son corsage en désordre sur la table du séjour, elle y a déposé aussi semble-t-il deux ou trois épingles qui se trouvaient dans ses cheveux pour les retenir, et l’ondine paraît dans la chambre de Rousseau, elle a les seins gonflés, les hanches bien charnues, elle marche en sautillant pour faire les derniers pas qui la séparent du lit, parce que le sol est froid, et Rousseau de même s’est déshabillé d’un seul tenant, puis tous deux se précipitent dans le lit, comme y sautant ensemble chacun de par un côté, et se sont collés l’un à l’autre chaleureusement.
« Tu as déjà couché avec Lucas, remarque Rousseau, comme tu le trouves?
– Comme toi, a dit Céline. J’aime les gars qui paraissent hésitants au départ, puis ce sont les plus enflammés, parce que je sais faire. »
Et elle s’est mise à sucer la bite de Rousseau, celui-ci gémit comme si on lui arrachait du plaisir, comme si on le mettait au supplice de la volupté, à cette intensité de la jouissance contribue pour Rousseau l’idée qu’il est en train de se faire sucer par une amante de Lucas, et il la lui prend, il en a saisi l’opportunité, c’est encore une façon pour Rousseau de maintenir près de lui la présence du lycéen.
Puis il l’avait retournée en levrette sur la couche et abondamment s’était livré à la domination de cette fille, qui était lascive, relâchée, Céline aimait déclencher chez les hommes un au-delà de la retenue, elle les voulait bondissants, hargneux, bûcherons, monstre, ours à la peine.

CELINE, une copine lycéenne de Lucas
« J’ai fait un rêve épouvantable, dit Lucas, je m’étais assoupi sur le siège dans le tram, j’ai facilement peur maintenant, je crois que je deviens paranoïaque. »
Damien sur le trottoir devant le commissariat écoute son ami.
« Il me semble que je suis menacé, dit Lucas, comme si l’on m’en voulait. Et puis j’imagine facilement qu’il m’arrive des catastrophes.
– De quel genre? demande Damien. Tu peux m’en parler si tu veux, j’ai un moment.
– Non, pas maintenant, quand est-ce qu’on se voit?
– Où?
– Où tu veux. J’ai tout mon temps.
– Tu ne vas plus au lycée?
– Non. C’est trop dégueulasse.
– Tu vas faire quoi?
– Je l’ignore. »
LUCAS GELIN
de
Jacques Pioch
LUCAS GELIN (1)
CE A QUOI JE RESSEMBLE (2)
UNE CONVERSATION (3)
LE TERRAIN VAGUE (4)
TU SAIS BIEN QUE ÇA ME BLESSE (5)
UNE NOUVELLE CONVERSATION (6)
UN AUTRE REGARD (7)
QUI ME VEUT? (8)