THÉÂTRE
MUSEE FABRE
Soliloque 5 d’« ALICE BLUM », suite théâtrale de 8 soliloques
Alice Blum, la cinquantaine
Le musée Fabre actuellement est un paquebot vide, une espèce de grotte où il n’y a personne, les oeuvres d’art sont exposées sur les murs, on trouvera les porcelaines et les faïences, les terres cuites dans des salles du rez-de-chaussée, je parcourais toutes ces étendues comme si on m’avait laissée seule, par temps de brouillard, sur un paquebot sans capitaine…

J’aimais boire un schweppes, ou de l’eau minérale, un café parfois, j’amenais quelques biscuits de chez moi, ou bien je les avais achetés à Monoprix en passant. Le musée Fabre actuellement est un paquebot vide, une espèce de grotte où il n’y a personne, les oeuvres d’art sont exposées sur les murs, on trouvera les porcelaines et les faïences, les terres cuites dans des salles du rez-de-chaussée, je parcourais toutes ces étendues comme si on m’avait laissée seule, par temps de brouillard, sur un paquebot sans capitaine, j’avais le sentiment que tout cela ne servait à rien, un peu comme une ville qui serait engloutie au fond de l’océan, ou comme une vieille usine où il reste encore quelques machines, mais il n’y a plus le bruit du travail, les va-et-vient du personnel, on ne produit plus, tous ces lieux paraissaient abandonnés, sinistres, la grandeur des espaces ajoute à la confusion, il traîne là une atmosphère de vacuité, comme si aussi on se retrouvait dans une forêt, il y a des arbres, peut-être même des ruines, d’anciens habitats, mais tout paraît crouler sous le lierre, les oiseaux ne chantent plus, où que l’on se tourne je voyais ces tableaux qui représentaient des pans de civilisation entiers, là le Moyen Age, ou la Renaissance, le siècle d’or, le siècle des lumières, tous ces artistes étaient morts maintenant, et on ne regardait plus leurs tableaux, parce que des fanatiques avaient décidé de tirer dans le tas jusqu’à ce qu’on soit tous éliminés. Que leur avait-on fait de mal? On les avait humiliés, on les avait caricaturés, on leur avait fait comprendre que notre civilisation était la meilleure, celle qu’il convenait d’adopter, et eux voulaient laisser leurs femmes dans la sujétion, l’esclavage? La musique pour eux était le bruit de l’enfer. La beauté était un épiphénomène qui faisait trop d’ombre à la laideur?
Je passe devant ces tableaux, et tous me semblent pleurer, ils sont comme des palais qui sentent bien qu’on va les mettre en miettes. Tout le savoir-faire et même le génie qu’il y a dans ces peintures ou ces objets d’art pleurent la fin du monde. Dans trois ans le musée Fabre serait un immense garage pour les quatre-quatre et les camions blindés du Califat. Je serais morte avant, j’ai horreur du monde arabe tel qu’il devient. Je sais, mon injustice est grande à l’égard de tous les Arabes qui ne sont pas fanatiques, mais ils sont tout de même responsables, ce sont leurs cousins en religion qui veulent exterminer la différence.
© Montpellier Méditerranée Métropole
Il n’y a personne, le musée dans son ensemble est un paquebot en dérive, d’en haut, des étages, je peux voir survenir le véhicule des fanatiques, ils enfoncent la grille d’entrée, stoppent net leur blindé devant le hall, et c’est un crépitement de balles, une série de cris, d’insultes, ils en veulent à tous les mécréants. Leur force et leur courage n’ont rien de digne, puisqu’ils sont convaincus qu’Allah les soutient, moi j’admire les gens qui trouvent leur force et leur courage en eux-mêmes, en soi, et non pas dans une relation morbide avec un dieu.
Ce qui m’agaçait le plus c’était cette bêtise de la religion, cette espèce d’uniformisme qu’ils avaient voulu répandre, les plus beaux et les plus jeunes des Arabes pouvaient être transformés en trois mois en cochons gluants et barbus qui récitent leurs versets du Coran en quelque lieu qu’ils se trouvent.
Moi aussi finalement j’aurais pris en haine ce monde si je persistais à vouloir décocher des flèches contre la bêtise ambiante.
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Je voulais me persuader que j’avais des raisons valables de rester là à l’abri, dans cette zone de planète totalement ignorée. En moi il y avait certes tous les souvenirs des histoires que je t’ai racontées, et en même temps j’aurais tellement voulu être vide, sans histoire, sans aucun sentiment, comme si à partir de maintenant le temps allait être arrêté, et il ne se passerait plus rien. Je serais figée dans une pose, une attitude singulière, et plus rien ne pourrait me mouvoir, comme si je devenais une sorte de statue ou de figurine en cire, et dans cette chambre, que tu me diras mortuaire, la distance qui se réalisait entre moi et le monde me paraissait bénéfique pour moi, je m’apprêtais à être là sans plus.
Je n’ai jamais aimé les fonctionnaires de la culture, Gilles Mortifer en est un, depuis pas mal de temps déjà, engagé d’abord à la direction régionale des affaires culturelles, il a fini par se faire nommer directeur au Musée Fabre. C’est un habile, et un leste, avec ce qu’il faut de mauvaise foi et de pleutrerie, une espèce d’artiste raté qui s’est consolé dans les hauts salaires qu’il touche et dans la considération qu’on lui accorde vu que c’est lui qui décide des subventions en tous genres. Au musée il se croit avec les grands, il a cette voiture avec chauffeur, il participe à des congrès mondiaux dans les divers palaces de la planète, prétend défendre l’art moderne, l’art actuel, il s’en fichait, il mesurait le degré d’intérêt d’un tableau ou d’un peintre au fait qu’il pourrait mobiliser la presse. Plus on parle de toi, plus tu es grand. Plus on fait silence autour de toi, plus tu es petit.
C’est comme le sapin de Noël, ou les oeufs pour Pâques, ou les crêpes pour la Chandeleur, ça n’a presque plus rien à voir avec la Bible et les dix commandements. « La Crèche » est une espèce de tableau occidental où l’on célèbre la famille, la nativité, la joie d’être ensemble. La crèche est-elle cette année constituée avec les santons de Provence? Non, pas singulièrement. La crèche cette année sera métis, la vierge n’est pas forcément blanche, le père, s’il en est un, peut très bien être black, « l’enfant », on ne l’appelle plus Jésus, mais plutôt Mathis, ou Abdel, ce peut être une fille, Sidonie, Marilyn, « l’enfant » n’est pas forcément couché sur de la paille, mais sur un rocher, ou bien sur une natte, ou bien sur un tatami, ce qui fait la force de cette crèche c’est la lumière qu’elle envoie, le rassemblement des peuples autour d’un enfant.
Dans le personnel du musée deux ou trois femmes sont célibataires, deux ou trois hommes aussi, du moins ces gens-là n’ont pas un homme à demeure à la maison, ou une femme à la maison, ils vivent seuls, je sentais ces femmes et ces hommes moins contrariés, ou moins stressés, on aurait dit qu’ils s’étaient organisé un rythme de vie et ils s’y tenaient, ils ne couraient pas comme d’autres pour être à l’heure, à la fin de la journée on pouvait les inviter à prendre un verre, ils ne disaient pas qu’ils allaient chercher les enfants à l’école, ou la femme chez le coiffeur, on aurait dit qu’ils étaient disponibles, ouverts, ce n’est pas qu’ils recherchaient à tout prix une relation, loin de là, ils étaient plutôt tranquilles, organisés comme si « l’autre » n’était pas un objet de préoccupation journalière, ils avaient réussi à avoir une vie affective totalement indépendante, c’était un peu comme de vivre en autosuffisance, et cela avait du charme, une certaine dignité, ces hommes et ces femmes célibataires ne s’étaient pas précipités dans les bras du tout venant, ils n’attendaient rien de spécial de l’amour ou même d’une amitié intense, ce n’est pas qu’ils vivaient au ralenti, ou à l’étroit, non, ils avaient appris à respirer calmement dans une solitude parfois heureuse.
Yvan manie la haine et l’amour avec une dextérité peu commune, on n’est jamais sûr avec lui, il peut brûler, détruire cruellement ce qu’il adore le quart d’heure d’avant.
Louise lui a dit…
« Mon cher Yvan, tu es bien trop tragique pour moi, il me faut des hommes simples qui chérissent la féminité. »
Yvan l’avait regardée, et l’un et l’autre depuis avaient su à quoi s’en tenir. Il ne se passerait rien entre eux.
Quand mon frère Yvan apprend que Louise est morte dans l’attentat du Bataclan, il n’avait eu aucune réaction, le masque du visage était de marbre, comme si on lui parlait d’une inconnue, d’une étrangère.
Puis il a dit, sans le moindre affect …
« C’était une jolie fille. »
Cela voulait dire pour lui qu’elle n’avait aucun défaut féminin, qu’elle ne portait sur elle ou en elle aucune tare propre à la féminité, physiquement et psychiquement. Louise pour Yvan était une princesse, il n’y avait que dans ce rang-là qu’Yvan acceptait les filles, toutes les autres faisaient partie de la basse-cour, il les trouvait trop grosses, trop bêtes, trop amoureuses des hommes, trop portées sur la fertilité, et en même temps ils les trouvaient d’une ruse dangereuse, d’une soif de pouvoir sur les hommes dont il pressentait finement tous les dégâts possibles.
« On aurait dit, ai-je dit à Max mon compagnon, que je devais m’expliquer, je voulais parler de ma vie intérieure et de ma sensibilité, je voulais me faire connaître, je voulais communiquer à d’autres comment je voyais tout ça qui est là autour de nous, il me semblait que si je ne transmettais pas ce qui se passait en moi je n’existais pas, je voulais à ma façon dire comment je ressentais les évènements, les choses, les gens, et je n’y arrive pas, il me semble qu’il y a toujours une part d’irréductible que je n’arrive pas à extirper de ma conscience ou de ma mémoire, comme si je n’étais pas apte à parler de moi et du monde.
Et plus je tente de m’expliquer, plus je bafoue, plus je me répète, et encore je soupire.
Je ne suis pas maîtresse de mon sort et de mes moyens. »