THÉÂTRE
RACISME, HOMOPHOBIE, SEXISME, TERRORISME …
Pièce 5 de LE DYNAMITE, suite théâtrale de 8 pièces
Les quatre amis et gens de théâtre discutent dans le salon de thé désaffecté, échangent idées ou impressions à propos de l’actualité. Peut-être « Racisme, homophobie, sexisme, terrorisme … » est un titre qu’ils se sont donné pour orienter leur conversation, et leur recherche artistique en vue d’une création théâtrale.
C’est une provocation à soi-même et aux autres à laquelle ils se livrent, ils en sont belliqueux, volontiers agressifs, ils cherchent à se distinguer, parfois sont prêts sans s’en rendre compte, ou par mauvaise foi ou par goût de l’invention, à changer d’avis, de positionnement, comme si tout était défendable ou souhaitable. Dans cette absence de repères sociétaux comme personnels ils parcourent l’éventail de quelques postures humaines, tentent des expériences, en seraient-ils venus au crime gratuit, ou loufoque? Chacun a fini par raconter une histoire possiblement extraordinaire qui lui serait arrivée, ou qu’il invente, à l’occasion de laquelle plus rien n’aurait été comme avant …
Il s’agissait de bassesses ou de lâchetés en ce qui concerne la direction d’un théâtre, ou de misanthropie maladive pour ce qui est de l’écrivain, ou du fait d’être victime ou bourreau en tant que femme à la sortie d’une boîte de nuit, ou bien encore d’une aventure échangiste au sauna qui avait mal tourné pour Xavier après que l’expérience en trio ait été heureuse.
Jacques Pioch – 26/07/2020
(Durée de représentation : 1h15)
RACISME, HOMOPHOBIE, SEXISME, TERRORISME…
de
Jacques Pioch
—
CHARLES SEGURA, la quarantaine.
PATRICE COSTAZ, la quarantaine.
XAVIER MARCHAL, la trentaine, « beau gosse ».
ANGELA ANGOT, « jolie fille ».

CHARLES SEGURA

FABRICE COSTAZ

XAVIER MARCHAL

ARIANE ANGOT
CHARLES
Tu n’es pas black, toi, tu ne peux pas te rendre compte.
Tu n’as jamais connu l’esclavage, la traite des nègres, les déplacements autoritaires d’un continent à l’autre.
Tout ça parce que les Blacks ont une force, une endurance incomparables.
Dans les champs de canne à sucre.
Tu n’es pas black. Tu ne peux pas savoir.
XAVIER
Quoi?
CHARLES
L’humiliation que cela représente. Pareil pour les Maghrébins, les Arabes, et pas mal d’Orientaux.
Nous avons humilié pas mal de gens sur cette planète.
XAVIER
Qui « nous »? De quoi tu parles? Où veux-tu en venir?
Tu veux me rendre coupable, de quoi? Je n’y suis pour rien. Je mène mon train de vie tranquillement, et tu veux me faire endosser toutes les fautes commises depuis des siècles de civilisation et de sauvagerie.
Je n’y suis pour rien. Je ne suis pas black, ni arabe, ou oriental, je suis français, européen, occidental.
Qu’est-ce que tu veux de plus? Que je fasse là un acte de contrition?
Je n’ai rien à me faire pardonner.
Ni toi non plus, tu es innocent.
CHARLES
Pourquoi tu dis ça? Pour couper court à la conversation?
Je cherche à nous rendre plus intelligents.
Il y a mille façons actuellement de prendre conscience de ce qui ne va pas et de ce qui est acceptable.
Pourquoi vous n’intervenez pas?
ANGELA
A quel sujet? Le racisme? Pourquoi pas?
Je ne suis pas noire, ça se saurait. Je n’ai ni les lèvres épaisses, ni l’épiderme de la couleur de l’ébène.
Je ne sais pas danser au son du tam-tam.
Et je ne me sens pas exilée en France.
De même que je ne me sens pas rejetée parce que je serais noire, française, tout à fait occidentalisée, et que des mécréants voudraient me rejeter du côté des bêtes sauvages.
De là à penser que je suis insensible aux humiliations que subissent mes congénères.
Les Noirs, les Blancs, les Jaunes, et même les Peaux-Rouges, nous avons tous des raisons de nous plaindre de l’ostracisme et du manque de respect.
Je ne veux absolument pas me ressentir du côté des victimes, c’est un rôle qui ne me plaît pas, je ne suis pas coupable non plus, je suis normale, je combats, je n’en fais pas une histoire.
Tous les jours j’affronte la médiocrité et l’imbécilité. Je ne vais pas me mettre à tuer tous mes semblables.
J’adore aimer les gens. Je n’épouse pas toutes leurs idées.
Toi, tu te veux un animateur social, un penseur, un éveilleur de conscience, moi je suis une femme, j’en reste là, je suis femme, une jolie fille, je n’ai pas besoin de me faire valoir avec des idées.
Demande à Fabrice, ce qu’il en pense, du racisme.
Tu ne parles pas. Tu méprises ce que nous venons de dire? Tu t’en moques? Tu t’y serais pris autrement pour condamner.
FABRICE
Quoi?
J’aime les différences.
Les divers peuples, les diverses nations, les diverses races. Peut-être c’est le mot qui me gêne. « Race », c’est un mot scientifique qui n’a peut-être pas lieu d’être, je n’en sais rien. Mais il y a des différences, objectivement parlant, je ne peux pas les nier.
Les Noirs sont beaux en général, du moins ceux que je vois, ceux qui sont parvenus en France, en Europe.
Les Blancs ne sont pas tous aussi beaux.
Je ne peux pas dire que tous les Asiatiques sont beaux. Il y a donc une différence entre la beauté et la laideur, ou le manque de beauté.
Pour moi ce sont les nouvelles races, il y a d’un côté les gens qui sont beaux, attrayants, attractifs, remarquables, et puis tous les autres, anodins, laids, quelconques. Je ne m’intéresse qu’à la beauté, soit-elle le mal, le vice, ou l’ordure.
Sans la beauté je me ressens asphyxié dans ce monde.
Je ne suis pas pour qu’on supprime la laideur, mais pour qu’on la mette à l’écart autant que possible.
Tu ne penses pas ça? Ou toi? Ou toi?
XAVIER
Je comprends ce que tu veux dire.
Ce qui te détermine dans tes choix c’est la beauté ou l’absence de beauté.
Tu parles des personnes, d’un objet, ou d’un paysage, ou d’une oeuvre d’art .
FABRICE
C’est ça, si je ne suis pas attiré, ou charmé, ou fasciné, ou subjugué par quelque chose ou quelqu’un avec qui j’aimerais vivre, il n’y a aucune raison pour que je défende la vie en soi, cette existence, le phénomène de la vie, qui d’ailleurs en soi m’impressionne, que je peux considérer comme fascinant lui aussi, malgré les tares et les souffrances qui en sont la conséquence.
Si tu n’étais pas beau, je ne te parlerais pas. Je n’y mettrai pas tout mon coeur, je ne chercherais pas à me faire connaître de toi. Je te délaisserais, je n’aurais aucune inspiration, je pourrais rester là des heures amorphe si je n’étais pas entouré de personnes qui m’agréent.
Il est vrai que je peux rester seul et encore aimer l’existence, parce que la solitude est une beauté en soi, c’est la rencontre des gens entre eux qui crée une anomalie, une perte de qualité souvent, et toutes ces difficultés à propos du racisme, de l’homophobie, du sexisme ou du terrorisme, sans parler des religions, de la morale, et de la vanité ou de la mauvaise foi.
Il est difficile de contenter tout le monde. Ce que je cherche finalement c’est « plaire ».
Tu es d’accord?
CHARLES
Oui, « plaire », subjuguer, fasciner, charmer, intéresser.
Il n’y a rien de pire que l’indifférence, à moins qu’elle ne soit volontaire, parfaitement argumentée, je ne m’intéresse pas à tout ce qui existe, et j’ai de bonnes raisons pour cela.
Le temps nous est compté.
ANGELA
Je ne fus pas noire, j’aurais pu l’être.
Comment puis-je dire ça? « J’aurais pu l’être ».
Si j’avais été noire, là, maintenant, vous ne me parleriez pas de la même manière, vous ne me regarderiez pas avec le même regard.
Je suis noire, moi aussi. J’ai besoin de me sentir femme, comme toutes les autres femmes.
Je ne suis pas née en Afrique, ni à Harlem.
Je pourrais être en Ethiopie en ce moment, et pourquoi pas en Afghanistan. Je me sens solidaire de toutes les femmes au monde qui peuvent être actuellement martyrisées, ou pas respectées.
Mais je ne suis pas noire. Est-ce que j’aurais aimé être une Noire, une Black? Oui, assurément, parce qu’elles ont de belles lèvres, la taille fine, elles sont grandes, plus grandes que moi en général.
FABRICE
Il y en a des petites et des grosses, qui n’ont rien à voir avec une gazelle, une biche ou une girafe.
Moi aussi j’aime les femmes qui sont grandes, avec une taille fine, mais je n’aime pas les femmes qui sont grandes avec de gros seins et d’énormes fesses, je n’aime pas vraiment, non pas qu’elles me fassent peur, ou même qu’elles me dégoûtent, mais je ne me sens pas le compagnon d’une jeune femme qui ne soit pas belle, d’une allure élancée, féline.
On ne m’obligera jamais à épouser une femme, parce que c’est une femme.
De même que je ne choisirai jamais pour compagnon un gars qui soit trop vieux, trop moche, avec un gros cul et une moustache.
Je peux encore tolérer la moustache, et encore.
Je te préfère sans moustache.
XAVIER
Je n’en ai jamais porté.
Je vois ce que tu veux dire, pour un homme la moustache est souvent un signe ostentatoire de virilité, et tu n’aimes pas ça.
FABRICE
J’aime la virilité avec ou sans moustache, mais je n’aime pas la grossière virilité, celle du genre qui fait penser à un taureau, ou à un boeuf, bien qu’un boeuf soit stérile.
ANGELA
Comment ça?
Un boeuf est stérile?
Pas tous les boeufs.
Un boeuf est-il stérile vraiment?
On l’a châtré? Ou bien c’est une espèce spécialement faite pour la viande de boucherie.
CHARLES
Un boeuf est un taureau castré, qu’on ait voulu le calmer pour en faire de la bonne viande de boucherie, ou le domestiquer pour en faire une bête de somme, une bête qui sert pour porter des charges, à moins qu’on ne l’utilise spécialement pour la « traction bovine », ce qui n’est plus d’usage en général puisque nous disposons de tracteurs à la campagne, et du tram et du réseau ferroviaire ou aérien ou routier, pour les transports.
Mais sans la virilité il n’y aurait pas la féminité.
Tu m’amuses, chérie, je ne te vois pas en Noire, parce que tu ne parles pas l’éthiopien.
Et tu n’es pas suivie par une marmaille d’enfants que tu n’arrives même pas à nourrir, alors que ton époux est en prière à la mosquée.
ANGELA
Tu m’aimes parce que je suis blanche?
CHARLES
Oui, bien sûr, je ne te connais que blanche.
Comment pourrais-tu être noire?
Dans une autre vie.
A l’occasion d’une aventure fantastique.
Mais il te faudrait mettre beaucoup de cirage, bien qu’actuellement on dispose d’effets chimiques pour rendre les Noires blanches, et les Blanches noires.
Peut-être qu’à l’origine tu étais une Noire, une Black, puis tu as changé.
ANGELA
Comment tu me préfères?
CHARLES
Je t’aime quelle que soit ta couleur.
ANGELA
Comme c’est gentil.
FABRICE
Et moi?
Si j’étais black?
XAVIER
Je te trouverais très élégant.
Tu es élégant.
Tu es toi.
Je ne me vois pas avec un autre que toi.
Je ne me vois que rarement avec une Black.
ANGELA
Quand?
Eh bien, dis-nous, quand?
XAVIER
Il m’arrive d’avoir des fantasmes avec des femmes blacks, avec des Noires.
Et aussi avec des hommes blacks, avec des Noirs.
CHARLES
Avec des jaunes aussi?
XAVIER
Oui, bien sûr. Avec toutes sortes d’hommes de races très différentes.
FABRICE
Et tu sais exactement pourquoi?
XAVIER
Oui, bien sûr, chaque espèce a un comportement érotique différent.
J’aime beaucoup la sensualité noire, la perversité nippone, j’aime aussi beaucoup la virilité indienne, et la lascivité italienne, la rudesse espagnole, l’élégance française.
ANGELA
L’élégance française. Celle des hommes, ou celle des femmes?
XAVIER
Je dis qu’en général chez les Français, chez les hommes français, que j’ai pu rencontrer, au hasard de mes périples érotiques, je n’ai eu de relation entretenue, et suivie, qu’avec des hommes singulièrement élégants, comme toi.
Avec ce mélange de sensualité et de perversité, que j’aime bien.
Fabrice est un homme comme je les aime.
Et j’assure qu’il n’est pas dénué d’intelligence, même au lit, sans perdre le moins du monde sa fougue et sa virilité.
Je suis amoureux de Fabrice. Ça ne se voit pas?
CHARLES
Puisque tu le dis.
Il y a des hommes qui ont besoin de se dire à eux-mêmes, et de déclarer aux autres, qu’ils sont « actuellement amoureux d’une femme, ou d’un homme, singulièrement. »
L’amour romantique n’est pas mort, la passion.
ANGELA
Et toi?
Comment tu dis ça?
FABRICE
J’aime Xavier. Je pourrais aimer un Black, ou un Japonais même, ou un Indien. Je pourrais être amoureux d’un Scandinave, ou d’un Brésilien, ou d’un Parisien.
Dans tous les pays du monde il existe des jeunes gens beaux et sensibles, intelligents pourquoi pas, qui peuvent être mes amants.
Je privilégie Xavier en ce moment, je m’accorde cette fantaisie, Xavier est gentil avec moi, il ne me contrarie pas, il cherche à me plaire, ou à m’exciter, et il y parvient parfaitement.
Mais je ne perds jamais de vue tous les beaux gosses qui pourraient le remplacer, à la minute même.
CHARLES
Ici, il n’y en a pas d’autres.
ANGELA
Ça se saurait.
Il n’y a que toi, vraiment.
XAVIER
Je suis moi. Je ne cherche pas à me différencier, ou à m’étiqueter.
Ça tient tout seul. Ensuite il y le regard des autres qui me colle des étiquettes.
Je suis beau, sensible, intelligent, je suis sportif, gay, ou musicien, érotomane.
On dit de moi que je suis gentil, émouvant, ou perspicace.
Moi, je m’en fichais, j’étais moi, je le sentais bien où que j’aille, je n’ai jamais perdu le contact avec mon identité profonde, que je ne cherche pas à définir.
Est-ce que je suis optimiste, ou pessimiste? Triste, ou hilare, accommodant ou têtu?
C’est à toi de me dire, je ne cherchais pas à fixer de moi une image juste, j’étais changeant.
Tu en dis quoi?
Tu veux que je m’explique davantage?
CHARLES
Tu fais ce que tu veux.
Moi, je parlais en général, le racisme est un fait, l’homophobie également.
Tous les jours tu n’es pas agressé, toi, tu n’es pas victime, mais pense aux autres, à ceux qui n’ont pas de chance.
Ou bien tu ne pense rien? Tu t’en fiches?
XAVIER
Je t’ai déjà dit. J’ai passé l’âge de vouloir changer le monde.
Je veux bien construire un pont, une usine, mais je ne suis pas du genre à vouloir édicter des lois, je ne suis pas moraliste tout simplement. J’ai tendance à excuser tous les comportements et même les pires, c’est un témoignage artistique de ce que peut l’humanité en matière d’excentricités, d’atrocités et de belles choses.
Je n’ai pas la souffrance là devant mes yeux à l’heure actuelle, ce serait le cas, j’assisterais là devant moi à un immense massacre, ou à un comportement dégueulasse de la part de quelqu’un, je m’insurgerais, je donnerais ma part d’intervention pour arrêter le mal, pour faire cesser l’altercation.
Mais il n’y a rien, nous sommes tranquilles. On ne se hait pas.
ANGELA
Tu n’as pas d’imagination.
Tu vis tranquillement selon ton confort personnel, et tu n’as pas conscience qu’au moment même où nous nous parlons il y a des gens qui crèvent sous la torture, quelque part dans le monde.
J’entends les cris, je voudrais intervenir, je ne penserais plus à sauver ma vie.
XAVIER
Tu imagines quoi exactement?
ANGELA
Nous avons vécu la seconde guerre mondiale, la première aussi, et puis toutes ces guerres régionales. Actuellement au Yémen des hommes et des femmes sont torturés dans des prisons insalubres. On les dissout dans de la chaux vive. On les jette à la mer vivants du haut des avions.
Il y a des quartiers qui sont en flammes, totalement délabrés, à Beyrouth, à Constantinople. Penses-tu à la Bande de Gaza, à cette marge étroite de terre où sont parqués tous les Palestiniens? Sans parler des femmes qu’on oblige à rester chez elles, qui n’ont même pas le droit de conduire leur véhicule pour se rendre dans un salon de coiffure?
Nous sommes submergés par l’incompréhension, ou la consternation, l’horreur.
Toi, tu es insensible à ce genre de choses, tu ne les vois pas, là, qu’est-ce que tu vois?
XAVIER
Je n’arrive pas à comprendre pourquoi tu donnes tant d’importance à toutes ces choses, à tous ces gens.
Tu veux avoir des idées sur tout.
Tu veux secourir le monde.
Je ne serais pas loin de penser que ton exaltation est vaine en soi, elle suscite chez moi une méfiance, un doute. Je n’ai jamais accordé une importance réelle aux personnes qui prennent fait et cause pour l’Humanité. Nous ne sommes qu’un troupeau de bipèdes sur une planète inhospitalière.
Bientôt nous ne serons plus là, tout sera effacé.
Tu vois ce que je veux dire. « Effacé ». Il n’y aura absolument plus aucune trace du moindre passage d’’un être humain sur cette planète qu’on appelle « terre », je me demande bien pourquoi.
Pourquoi « terre »? C’est important?. On dit qu’au départ nous étions des êtres aquatiques?
Tu fus peut-être une sirène.
ANGELA
Tu parles de moi? Tu me parles à moi?
Qui sommes-nous? Que faisons-nous ici?
Est-ce si important que cela de savoir, et d’admettre, que nous vivons au vingt et unième siècle?
Parfois ça me prend de me vider de toute actualité. Non pas comme si je n’existais pas. Mais comme si j’étais indépendante de toute actualité.
Je sais à peine qu’il y a le soleil dehors, ou bien une bruine légère qui tombe sur le paysage.
Et j’ignore où je suis, ce que je fais, si j’ai vu quelqu’un aujourd’hui, ou personne, s’il m’arrive d’avoir des amis ou des amants, je ne sais absolument plus quelles sont mes préférences en matière de nourriture, si j’ai eu des parents, des animaux familiers, si j’avais obtenu quelques diplômes ou non, si j’ai connu l’emploi ou le sous-emploi, la débauche ou bien la chasteté.
Je ne sais plus rien de moi, je suis là dans un lieu innommable, progressivement je me rendais insensible à toutes choses, comme si je me vidais de toutes préoccupations, futiles, ou importantes.
Je ne suis rien. J’existe.
Il me semble que je respire.
FABRICE
Nous ne sommes pas heureux.
Nous sommes contents, satisfaits, imprévisibles, confortablement installés, mais nous ne sommes pas heureux.
Et je n’y peux rien.
Il y a toujours en moi quelque chose qui imagine que nous pourrions être ailleurs, autrement, et en mieux.
Je ne suis pas satisfait de ma personne.
Là, actuellement. Ça vous étonne?
CHARLES
A quel sujet?
En matière de relation sentimentale?
FABRICE
Non, pas vraiment. En matière générale.
Parfois je me demande pourquoi je persiste et signe. Pourquoi je m’obstine à vouloir être quelqu’un. C’est cette recherche d’une identité satisfaisante qui me déplaît finalement. Je m’interroge toujours sur moi-même.
XAVIER
Tu es nombriliste. Tu manques de générosité, parce que tu es confortablement installé.
Si tu étais clandestin, pauvre, exilé, sans domicile fixe, sans emploi, rejeté, interdit de séjour, vacataire dans une quelconque entreprise insalubre, tu saurais de quoi s’agit-il quand on parle de vivre, de « survivre ».
Tu es un privilégié de la pire espèce, tu ne t’en rends pas compte. Et puis ce mépris que tu ressens à l’égard des autres, et que tu n’arrives même plus à cacher.
FABRICE
Je me méprise moi-même, j’ai assez à faire avec ça. Je ne m’aime pas.
CHARLES
Tout est dit. Tu ne t’aimes pas. A partir de là tu es conditionné pour n’importe quelle aventure. Le suicide, l’anorexie, le terrorisme.
Tu veux tous nous massacrer, mais au nom de quel dieu? Tu ne crois en rien.
FABRICE
N’en parlons plus. Vous me dégoûtez.
Seule la beauté de Xavier sauve le monde.
Ce jeune corps, frais, sensuel, sympathique. Si les beaux gosses n’existaient pas, nous serions dans la laideur totale, dans une déprime constante.
ANGELA
Je ne comprends pas pourquoi tu n’aimes pas les femmes.
Ne sont-elles pas jolies, belles, affriolantes, charmantes et séductrices?
Je n’arriverai jamais à rien avec toi? Fabrice, regarde-moi, observe-moi vraiment, ne suis-je pas la moitié de l’humanité?
Pourquoi tu me méprises, ou tu me hais? Je te dégoûte en quoi exactement?
Quelle différence véritablement y a-t-il entre un beau gosse et une jolie fille?
Le féminin t’exècre, pourquoi?
Tu restais muet. Ma question ne te concernait pas.
Et toi?
Et toi?
Vous ne dites plus rien, que se passe-t-il? Je ne suis pas convaincante?.
Et pourquoi je suis seule ici, la seule femme, la seule jolie fille?
FABRICE
Quand je pense que des filles comme toi, du jour au lendemain, peuvent se retrouver sous un voile, l’un de ces grands voiles noirs qui vous servent pour observer les rites de votre religion, et sous prétexte d’être obéissantes à Allah deviennent des terroristes frénétiques.
J’en rencontre dans le tram, elles me font peur. J’observe combien les femelles sont parfois encore plus irréductibles que les mâles en matière de religion. Vous devenez des passionarias d’Allah, des folles. Et pourquoi toute cette rigueur? Cet absolutisme? Au point de vouloir devenir une meurtrière.
Pour rien. Pour une espèce de dieu que vous vous êtes concocté dans le mystère de vos frustrations.
Je n’aime pas les femmes, je n’en fais pas une religion, je préfère les hommes, je n’en fais pas une religion.
Nous ne savons plus ce que peuvent être la délicatesse de nos sentiments, la subtilité de notre intelligence, la finesse de notre sagesse, nous nous vautrons dans l’exagération, et la simplification, tout cela parce qu’il n’y a plus d’individu, il n’y a que des masses, des groupes sociaux, des classes, des associations de quartier, des partis politiques, l’individu est honni dans notre société, c’est aussitôt un cas à part, qu’il faut traiter, ou soigner, exclure du groupe, marginaliser.
Nous avons toujours été dans la pratique du bouc émissaire, ce qui nous rassemble c’est l’exclusion que nous pratiquons à l’égard des personnes qui ont encore une identité originale. Je me meurs de vous ressembler.
Je hais ma ressemblance avec toi, et avec toi, et avec toi.
Seule la beauté me parle.
XAVIER
Tu me laisses une immense responsabilité.
Comme si ta vie, tes engouements, tes passions, tes sentiments ou tes idées, ne dépendaient que de ma présence.
Quand j’imagine combien dans cinq ans, dix ans, je ne serai plus le même.
CHARLES
Eh bien?
XAVIER
Une immense frayeur me prend. Je m’imagine, je n’arrive pas à me voir, je me vois.
Je ne suis plus le même. Je n’ai plus cette beauté, cette allure, je me suis épaissi, j’ai pris quelques coups supplémentaires sur la nuque.
Je remarque qu’on ne me regarde pas aussi intensément quand je passe dans une rue, quand je suis dans une boîte de nuit ou dans le hall d’accueil d’un théâtre.
Quand j’imagine que je pourrais avoir deux gosses avec moi, que j’amène à l’école, ou chez le docteur.
« Comment va maman? demande le docteur à mes enfants. Elle va bien aujourd’hui, où est-elle? C’est papa qui vous amène, et qui vous soigne? Nous allons regarder ce qui ne va pas. »
Et mes enfants sont assis sagement avec moi devant le bureau du médecin où il trône dans l’attente de nous livrer un verdict.
Jérémy a la grippe, Anabelle des petits boutons sur la peau.
« Et vous, Xavier, comment allez-vous? »
Je n’ose pas dire au médecin que ma femme est en cavale avec mon meilleur ami.
Je suis un jeune père avec ses deux enfants, dans la tourmente d’un samedi après-midi. Et le dimanche je dois aller amener Jérémy et Anabelle chez Wall Disney.
Parfois, je me fais peur, il me semble que je trahis ma personne.
Suis-je bien ce que je dois être?
FABRICE
Nous cultivons la discrétion, le respect de l’intimité.
Xavier.
Mon amour.
CHARLES
Nous avons toujours été partagés entre le souci, bien compréhensible, d’organiser la société au mieux, selon des valeurs qui nous rassemblent, et puis chacun de nous n’en fait qu’à sa tête quand il est dans le pré carré de son intimité.
Vie privée, vie publique.
Je ne vois pas comment nous pourrions procéder autrement.
FABRICE
Je n’aime pas cette façon que tu as de vouloir toujours trouver des affirmations qui nous sécurisent.
Tu n’aimes pas le danger, la dispute?
J’ai horreur de penser que tu cherches à nous faire oublier, à chacun de nous, nos excentricités personnelles.
Ose, toi aussi, ose, au lieu de chercher un consensus.
Tu as trop peur de te distinguer. Tu es un lâche.
CHARLES
Lâche toi-même, tu ne dis pas exactement ce que tu penses.
Tu mens. Tu divagues. Tu crées des distractions, des bifurcations, des détournements de pensée, mais au fond de toi, là, ce qui se passe c’est quoi?
Et toi, je déteste cette façon de faire, tu es toujours à sa suite, tu fais partie de sa suite, tu n’as jamais une opinion personnelle en quelque domaine qu’on te propose de t’exprimer.
De toi-même tu n’as pas d’idée.
Angela fait des efforts. Je l’admire pour ça. Elle m’étonne. Je m’intéresse à elle, parce qu’elle cherche à penser par elle-même, elle n’est la remorque, à la remorque de personne.
C’est vrai, tu es une fille comme il faut.
ANGELA
Je te plais?
CHARLES
Tu sais bien.
FABRICE
Le voilà déjà à genoux. Il t’adore.
Lèche-lui la chatte, ou le cul.
Elle aime ça.
ANGELA
Tu en sais quoi?
Tu n’oserais même pas me lécher un doigt, ou l’une de mes oreilles.
Je te fais peur?
Laisse-moi avancer vers toi.
Ne te mets pas en travers quand je veux m’adresser à Fabrice.
Pauvre gars. Une petite salope qui se fait traiter de salope par un vrai salaud. Je déteste les hommes quand je m’y mets.
Vous êtes toujours à vous vautrer dans des désirs refoulés.
Tu veux me prendre là? Tu veux exactement ça, maintenant?
Je me mets sur la table, tu me relèves les jambes et tu me prends.
Eh bien, vas-y. Tu ne bandes pas?
CHARLES
J’aime bien les femmes grossières, mais pas à ce point.
Non, Angela, j’avais une autre image de toi.
ANGELA
Laquelle?
Tu me veux comment?
FABRICE
Ne cherche pas à lui plaire, tu n’y parviendras pas. Il a honte, parce qu’il ne bande pas.
Tu veux te faire Xavier?
Ce n’est pas la peine de mentir, tout le monde sait ici depuis longtemps que tu es gay, fondamentalement. Tu es gay. Et tu ne veux pas le reconnaître.
Tu ne l’as jamais dit à ta maman, ni à ton papa, ni à ta grand-mère maternelle ou paternelle, ni à un oncle à toi, à un cousin bien intentionné.
Tu gardes le secret sur ça, tu as fondé toute ta carrière de directeur de théâtre sur le fait que tu étais un homme à femmes, un don Juan, un séducteur. Et finalement au fond de toi tu as le désir gay, tu dégoulines d’homosexualité quand je te regarde bien. Crois-tu que je n’observe pas tous les regards, que tu voudrais garder secrets, que tu jettes en catimini sur le corps de Xavier?
Ce n’est pas vrai?
Je n’ai pas dit quelque chose de vrai?
Xavier sait de quoi je parle, hier soir à nouveau tu as essayé de l’entreprendre. Tu le suivais dans le couloir.
Tu voulais l’amener chez toi, dans ta chambre. Tu lui as proposé de l’argent.
Tu lui as dit que tu voudrais bien te faire prendre par une bite comme celle de Xavier. Tu as essayé de le tripoter. Tu le harcelais, pauvre type. Tu n’oses même pas demander la permission.
Crois-tu qu’on ne sait pas tous ici que tu as promis un rôle à Xavier dans la Cerisaie de Tchekhov, ou dans Maison de poupée d’Ibsen, ou dans Horace de Corneille, s’il couchait avec toi durant le temps des répétitions?
Avoue. Tu as de la chance que Xavier soit indulgent, permissif. Il ne va pas pour autant aller se plaindre à la police, ou à la direction régionale des affaires culturelles.
Mais tu es un sale bouc, pédé.
Et tu prétends être l’ami des femmes, et des comédiennes.
Tu abuses de tout ce fallacieux pouvoir que te donne ta nomination à la direction du théâtre de Toulon.
Tu te fichais totalement de la direction artistique, ou de la ligne éditoriale que pourrait prendre le théâtre de Toulon. Pour toi, les castings c’est une vaste entreprise de racolage, où tu dragues la moindre nénette et le moindre gigolo. Ils sont tous à tes pieds. Tu ne te rends pas compte qu’ils te méprisent, et cette manière encore de vouloir satisfaire tes subventionneurs ou tes quelques mécènes en envoyant dans les masses populaires grâce à ton théâtre quelques valeurs convenues, sordidement convenues, comme la justice, l’équité, le respect, la compassion, la tolérance, l’amour les uns des autres. Nous en sommes encore en ces temps où l’évangile du Christ est notre seule bible, les épitres de Saint-Paul sont notre seule morale, et tu ajoutes à ça quelques éléments du code civil et de la constitution de 1789 pour bien établir que nous sommes, nous ici, les modernes, en ce vingt et unième siècle, les représentants d’une humanité certes perfectible encore, mais digne absolument de tout respect?
Je m’en moque, si tu n’es pas d’accord. Je te le dis tout net, Charles, tu es un pauvre con de directeur de théâtre.
J’ai horreur de penser que je me suis laissé entraîner dans cette aventure sur le Dynamite.
Même si, tu vois, Charles, je suis bien content de m’être mis en colère.
Nous n’abusons pas assez d’insultes les uns à l’égard des autres.
J’adore lancer des insultes, même si toutes ne sont pas justifiées, demanderaient à être nuancées.
Je voulais te secouer.
CHARLES
Tu y parviens, quand je vois la haine que peut susciter un simple poste de directeur de théâtre.
C’est vrai, moi aussi j’ai eu des désirs homosexuels, même à l’égard de Xavier.
Mais je n’ose pas. Je suis trop sensible à mon image.
Ma femme me connaît. Elle ne pourrait pas admettre que je m’intéresse maintenant aux hommes. As-tu pensé à mes enfants?
Quant à ce poste de directeur de théâtre, je l’assume, je ne sais faire rien d’autre que directeur de théâtre, puisque je suis un mauvais comédien, et que je ne suis même pas auteur.
Parfois le soir, quand je vais m’endormir, je me regarde dans un miroir moi aussi, je me surprends, et je me disais.
« Comment se fait-il? Un jour de plus de passé, et tu as accepté de vivre ce jour, alors qu’à quatre-vingt quinze pour cent de ce jour passé tu étais velléitaire, indécis, précautionneux, trop poli et trop honnête pour être vrai. »
Nous sommes tous dans le médiocre, nous ne pouvons pas faire autrement.
XAVIER
Tu parles pour toi.
Tu peux très bien abandonner ce poste de directeur de théâtre.
Fabrice pourrait très bien faire ça, mieux que toi.
CHARLES
Je connais Fabrice, c’est un courageux, un passionné, mais devant la réalité il ne tient pas un quart d’heure, il n’assume pas. C’est un rêveur.
FABRICE
Nous sommes tous nuisibles.
Finalement j’aurais pu être terroriste. Si j’avais eu une religion, ou une croyance révolutionnaire.
Je pourrais aussi me précipiter dans la rue et tuer le premier venu, un saltimbanque, un vieil homme, une poupée.
Parfois j’aimerais tellement faire n’importe quoi. Et nous sommes tous là avisés, prompts au contrôle, mesurés, nous affichons une retenue permanente, un savoir-vivre.
Je comprends que l’on puisse avoir en haine le monde, qu’il soit capitaliste ou mondialiste, j’aurais pu être terroriste. Vous ne m’auriez pas suivi.
XAVIER
Parce que je n’ai pas envie de mourir comme un kamikaze.
FABRICE
C’est là que tu me déçois, tu n’as pas des moments de folie.
Tes excès sont toujours dosés, tu sais absolument, quoi que tu fasses, jusqu’où ne pas aller.
XAVIER
Je ne vais pas te pisser dessus.
Je fais en sorte de ne pas commettre des fautes d’orthographe dans mon curriculum vitae.
Même mes rêves je les contrôle, je tiens à dormir le mieux du monde, et je prends un soporifique, un somnifère, quand tu m’as énervé.
ANGELA
Cette exigence que tu as, et que tu retournes contre toi-même.
FABRICE
Tu veux dire quoi?
Tu cherches à me comprendre?.
Et toi? Tu ne dis plus rien. Allez, parle.
Que pense notre directeur de théâtre du prix des places, des horaires de nos spectacles, et de leur durée, de la critique théâtrale dans la presse, de la qualité des comédiens en général, de la concurrence du cinéma ou des jeux vidéo?
Tu ne penses rien.
XAVIER
Il se repose.
Tu m’amènes chez toi ce soir si tu veux, puisque tu n’as ni les enfants ni ta femme.
J’amène Angela avec moi?
ANGELA
Non, j’ai un rendez-vous ce soir, d’une importance essentielle.
Je ne pourrai pas me joindre à vous.
FABRICE
Personne ne m’écoute. Moi-même j’ai horreur de ce que je dis.
Je m’en excuse. Il y a des moments où je suis devenu incapable de toute tendresse, de toute générosité, et de toute chaleur.
Et je ressens alors en moi ce goût du meurtre, de l’assassinat.
Il me semble que je dois commettre quelque chose d’imparable, d’irréparable.
Et ce n’est pas pour monter au paradis, comme le croient la plupart des Beurs qui sont terroristes.
C’est pour tuer, pour faire le plus d’éclat possible, avec du sang, des larmes, de la destruction.
Est-ce que je choisis l’endroit, la personne ou le groupe que je vais exterminer?.
CHARLES
Avec quelle arme? Tu as une kalachnikhov chez toi? Des grenades? Quelques couteaux de cuisine?
FABRICE
J’ai ma voiture.
A tous moments je peux foncer dans la foule, ou dans quelqu’un, et m’enfuir.
Je ne me vois pas mourir dès ma première victime.
Je serai plutôt du genre sérial killer.
Entre temps je me confonds avec mes semblables, j’achète des cigarettes comme tout le monde, du lait, du pain.
Le journal parfois. On parle d’un gars qui fonce dans la foule à l’entrée d’un restaurant, sur le parking de Géant Casino.
Puis il choisit des cibles plus singulières.
Une vieille femme sur un trottoir. Un chien dans un parc public.
Deux jeunes garçons à vélo.
Une jeune femme avec la poussette et son enfant.
Un couple pour changer.
Des moches, des laids, des handicapés.
Et puis je me retrouvais devant lui.
Il s’était retourné soudainement, alors que j’allais définitivement accélérer.
Ce devait être à la plage ce jour-là. Il faisait chaud, on est au mois d’avril déjà, un après-midi.
J’étais là avec mon véhicule, j’avais la rage en moi, et en même temps j’aurais pu aller me baigner, pour me calmer, pour étonner les gonzesses.
Puis j’étais remonté dans mon véhicule, j’allais faire un tour du côté du bois, j’aurais pu y rencontrer quelqu’un.
Et puis je m’étais mis à le suivre, et je m’étais dit, tu ne sais pas quel visage il a, et quelles sont ses intentions. Peut-être il balade comme toi au bord de la mer pour se calmer, pour se distraire.
Mais tu ne peux pas t’en empêcher. Il montait en moi une envie forte, passionnelle, pour qu’il se passe quelque chose de définitif. Et je me suis dis que j’allais l’écraser, le coincer avec ma voiture contre le mur du Tabac Presse là-bas.
J’accélérais. J’accumulais toute ma rage en moi pour ne plus pouvoir reculer.
Et c’est lui qui s’est retourné. Il me regardait.
Et puis il a fait signe avec sa main, un peu comme ça, de son bras droit levé.
Une façon de dire.
« Non, pas par là, j’y suis. »
Ou bien quelque chose comme.
« Qu’est-ce qui vous prend? »
Ou bien encore.
« Stop, vous allez m’écraser. »
Non, ce n’est pas ça.
Il avait la main levé, il me faisait signe que « non », et je regardais son visage, il ne paraissait pas totalement persuadé que je pourrais l’écraser, c’était comme s’il me souriait, comme s’il avait voulu peut-être me convaincre par son sourire de me détourner.
Il y avait le soleil, le sourire qu’il me faisait, des yeux que je voyais verts, un peu comme les tiens, une allure distinguée, sportive, plutôt comme toi.
Il paraissait beau, altier, en vacances, j’imagine.
Et je ne pouvais plus appuyer sur l’accélérateur, je restais mes mains crispées sur le volant, et je n’avançais plus.
Il s’est approché du véhicule, lentement, il se présentait à ma portière, j’ai descendu la vitre, et j’allais lui dire …
Ou bien il allait me dire …
Et de plus près il n’y avait plus de doute pour moi, il avait un visage, une allure qui pouvaient très bien ressembler à toi.
Ç’aurait pu être toi.
Et je l’avais deviné, ou pressenti.
Si ce jour-là je ne commettais pas un meurtre supplémentaire, un nouvel attentat, c’est qu’observant ma future victime, soudain, j’avais pensé te reconnaître.
C’était toi.
Je ne pouvais pas te tuer, gratuitement, par le hasard d’une rencontre, parce que je t’aimais …
XAVIER
Je ne pouvais pas être là-bas.
Puisque ce jour-là j’étais allé voir ma mère à Perpignan.
FABRICE
Je sais.
Mais un court instant je me suis imaginé que j’allais tuer l’homme que j’aimais, je ne pouvais pas …
ANGELA
Ça m’est arrivé rarement d’avoir envie de tuer un homme, ou bien une femme.
Cela m’est arrivé.
CHARLES
Tu parles de ta mère, ou de ton petit ami.
ANGELA
Oui, des gens proches, des gens que j’avais côtoyés.
Et puis soudainement ils avaient abusé de moi. Dans une boîte de nuit.
C’était pour me défendre au départ, ils étaient deux ou trois.
J’étais gentille avec eux, je leur avais payé à boire. Nous avions dansé.
J’étais parfaite ce soir-là.
Et puis au moment de rejoindre ma voiture.
Je pouvais très bien conduire toute seule, j’ai mon permis, je n’avais pas autant bu qu’on pouvait le dire.
Mais ils ne voulaient pas me laisser repartir, ils me proposaient de m’amener chez l’un d’entre eux, puis ils m’avaient repoussée dans un coin du parking, soi-disant que j’avais vomi, ou que j’avais voulu pisser.
Je résistais, je me doutais bien qu’ils allaient profiter de la situation.
C’est ce qu’ils ont fait. Je me battais, je résistais, mais à trois contre une comment veux-tu gagner le match?.
Je n’ai jamais autant griffé que ce jour-là, ou craché, et cela les excitait, je voyais l’aube venir, ils ne m’auraient jamais lâchée.
XAVIER
Tu ne les as pas tués.
ANGELA
Non.
Quand je me suis réveillée ils étaient partis.
Mais tu ne te rends pas compte combien j’avais pu me défendre pour résister à leurs « enlacements ».
Je ne sais même plus combien de fois ils m’ont violée.
Je me sentais attaquée, meurtrie.
Ils avaient commencé de m’insulter, ils voulaient encore me faire boire.
Je suis nue, là, sur ce parking, le lendemain j’ai bien passé une heure à me débarrasser de toutes ces épines que j’avais prises dans la peau, à cause d’une haie de mahonias.
Je me lavais, je n’arrêtais pas de me laver, j’étais propre, et je croyais encore que j’étais sale. Tous les trois m’avaient salie, alors que je refusais d’aller chez l’un d’entre eux pour « faire dodo », pour la fin de la nuit.
CHARLES
Tu n’as pas vraiment voulu les massacrer.
ANGELA
Je ne sais plus ce qu’ils sont devenus. Je n’en sais rien.
Je sais qu’au petit matin j’ai rejoint ma voiture, j’avais peine à marcher. Il y avait pas mal de sang sur le parking, je n’y voyais rien, j’avais les yeux gonflés, j’avais perdu une paire de lunettes.
FABRICE
Tu n’as eu aucune nouvelle d’eux, d’aucun des trois.
ANGELA
Non, aucune nouvelle.
Je n’ai pas lu le journal durant trois semaines. Je ne voulais pas savoir.
Mais je sais maintenant que j’avais trouvé une barre de fer.
Oui, une barre de fer.
Je m’étais défendue comme j’avais pu, tous les trois, ils m’avaient mis la pression.
Je ne savais pas que je voulais tuer, ou me débarrasser d’eux au plus vite.
Je sais que j’étais vexée, parce qu’ils ne m’avaient pas demandé la permission.
Ils avaient bu. Ils avaient manqué d’élégance. Ça, je ne leur pardonne jamais.
XAVIER
Quoi, exactement?
ANGELA
Le fait qu’ils n’aient pas voulu attendre le moment où ils m’auraient convaincue.
J’aurais très bien pu dire oui, ce soir-là.
Ils avaient trop bu.
Nous avions trop bu.
Je crois que nous ne savions pas exactement ce qui se passait.
Ils sont peut-être morts maintenant, comment savoir?
Je ne les ai jamais revus.
CHARLES
Des amis à toi, des connaissances.
ANGELA
Oui, des collègues.
C’est comme tu veux.
Ce qui me trouble, c’est la violence que j’ai en moi maintenant.
Dès qu’un homme me regarde je songe qu’il va me sauter dessus, alors qu’il ne donne aucunement les signes d’une ivresse particulière.
Cela m’arrive souvent.
Je n’arrive pas à me défaire de l’idée qu’un homme, sexuellement parlant, peut être une bête sauvage.
Et la femelle n’est pas toujours disposée à ça.
Du moins moi, en tant que femelle, je vous dis, j’ai besoin de sentiment, de courtoisie, d’élégance.
Ce jour-là je n’étais pas dans mon état normal. J’ai pensé que finalement je désirais ça, être brusquée par une bande de copains.
Et puis les évènements se sont ensuivis où j’ai finalement trouvé cette barre de fer, et je tapais, parce qu’ils ne m’entendaient plus.
Ils n’étaient pas véritablement avec moi, ils avaient trouvé une belle femelle, ils ne m’écoutaient pas.
XAVIER
Une fois au sauna. J’étais venu là par hasard, un copain m’avait dit, « il y a des couples ».
Des couples, un homme, une femme, le vendredi c’est un jour spécial. On est tous là pour l’échangisme.
Et je l’avais remarquée, elle, avec lui. Ils étaient mignons. Tous deux, ils cherchaient un zèbre comme moi, un gars facile, qui ne fait pas des histoires.
Je leur ai dit que je cherchais une « relation suivie » éventuellement avec un couple, le gars me plaisait, la fille aussi, je leur plaisais.
On est allé dans une alcôve, pour essayer.
Cool, sympa. C’était chaud. Le gars était actif, passif, moi aussi.
Elle aussi acceptait toutes les transgressions.
Et puis au moment de se quitter, j’ai voulu embrasser Nicole sur la bouche.
Comme ça, pour lui dire « au revoir », pour lui exprimer mes remerciements. Lui aussi j’allais l’embrasser sur la bouche, pour dire « à la prochaine fois ».
Et je ne sais pas, Romain s’est mis soudain à me bousculer.
« Non, arrête, dit-il, n’embrasse pas ma femme en public. Moi non plus, ne me touche pas, on est au bar, en public, personne ne doit savoir. »
Et il me regardait, d’un air belliqueux, ou en colère, comme s’il voulait à tout prix que je m’en aille maintenant.
« On ne se connaît pas, dit-il, si on se retrouve en ville, on ne se connaît pas. »
Alors que je pensais qu’on avait établi entre nous trois une certaine amitié, du sexe, de la complicité sensuelle.
J’allais partir. Et puis Nicole, quand même, m’a embrassé sur la bouche.
Elle disait à son mec que ce n’était pas grave, si on nous voyait tous les trois quelque part, et même si on pensait que nous formions un trio, pour le sexe, l’amour, il n’y avait rien de grave.
« Nous ne sommes pas les premiers, disait-elle. Qu’est-ce qui te prend? »
Et le gars, Romain, n’en démordait pas.
« Non, au sauna, je veux bien, mais ensuite on se se connaît pas. »
Il avait peur que je lui prenne sa femme?
Il voulait juste me la prêter, pour voir ce que ça donnait entre elle et moi.
Il avait envie de voir du spectacle.
Et puis je me suis décidé, je lui ai dit, « au revoir, on se voit vendredi prochain », et je l’ai quand même embrassé sur la bouche, il n’arrivait pas à se décoller.
Et je le serrais fort dans mes bras, parce qu’il m’avait excité, il m’avait beaucoup plu.
Et lui, maintenant, tout rhabillé, finissait par avoir honte, il ne voulait pas reconnaître qu’il aimait les hommes, un homme comme moi, quand il était avec sa femme.
Tout ça s’est mal terminé, je n’arrivais pas à le convaincre. On se voyait quelquefois chez eux, Nicole et Romain habitaient le quartier des Aubes, dans un appartement au troisième étage, je prenais l’ascenseur, j’adorais aller chez eux. J’y restais la nuit, ou un week-end, tous deux n’avaient pas d’enfant, j’étais follement amoureux d’eux finalement, ils m’apportaient quelque chose que je n’avais jamais connu avant, une espèce d’expérience magique, une entente entre nous trois phénoménale. J’aurais fini par accepter de vivre avec eux, pour eux j’étais prêt à faire n’importe quoi, je les adorais.
FABRICE
Oui, et alors?
CHARLES
Tu es troublé.
XAVIER
Jamais je ne connaîtrai à nouveau une expérience aussi positive, heureuse.
Jamais.
ANGELA
Où sont-ils maintenant?
XAVIER
Je ne sais pas.
Un jour, je suis allé devant leur immeuble, je n’avais plus de nouvelles. Ils ne répondaient à aucun de mes sms.
Puis je suis monté jusqu’à l’appartement.
Et quand j’ai sonné je m’attendais à les revoir.
Sur la porte, il y avait un panneau suspendu.
« Appartement à louer. »
C’était étrange, incompréhensible.
Nicole et Romain ne m’avaient jamais dit qu’ils comptaient quitter cet appartement.
Je les ai cherchés, partout en ville, j’ai fait des recherches sur Internet.
Je n’ai jamais rien trouvé.
Nicole et Romain n’existaient plus, pour moi.
Ils étaient morts peut-être.
Et pourquoi?
Je n’en sais rien.
J’ai ce souvenir affreux en moi. C’était des amis pour moi, des amants.
Nicole et Romain, j’aurais donné ma vie pour eux, je les aurais suivis jusqu’au bout du monde.
[ FIN ]
—
LE DYNAMITE
de
Jacques Pioch
CHARLES SEGURA, la quarantaine.
FABRICE COSTAZ, la quarantaine.
XAVIER MARCHAL, la trentaine, « beau gosse ».
ARIANE ANGOT, « jolie fille ».