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THÉÂTRE

Suite 36

Soliloque 1 de « SUITE 36 », suite théâtrale de 8 soliloques

Germain Larrieu, la trentaine ou la quarantaine

C’est paradoxal chez moi, j’aime le meurtre, en même temps cela me fait peur… Si j’ai choisi la strangulation c’est parce que la chose me paraissait la plus naturelle, dans son ambiguïté évidemment. On serre, on embrasse, il n’y a qu’une question de degré entre un enlacement amoureux et le resserrement fatal de l’étau de mes mains sur une jolie nuque.

Je tuais par amour? Cela avait pu se produire. Par haine également. Il me fallait un fort pouvoir de concentration et d’émotivité mise en ébullition pour me lancer dans une telle criminalité. Comment dire? Je me sens violent au fond de moi, passionné. Je ne fais pas toutes les choses rationnellement, avec calcul, il me faut de l’élan aussi, de la prise de risque, et puis face à un corps humain, un semblable en quelque sorte, j’avais cette attraction, il me fallait saisir, prendre, capter, capturer, me fondre presque avec l’autre si j’étais en amour, dans la strangulation amoureuse il y a une envie éperdue de se confondre à l’autre, de ne faire plus qu’un. Je ne sais pas, l’affaire est d’importance, si j’avais voulu accumuler une expérience conséquente en ce domaine j’aurais au moins laissé cinquante cadavres sur le plancher.

 

J’aime aimer, j’aime me serrer contre l’autre, c’est une fougue, presque une folie, j’adorais sentir le corps de l’autre collé à moi, et de mes grands bras, de toute la surface de mon corps, je souhaite opérer une fusion sublime avec l’autre, et je l’étranglais, j’obtenais à ce moment le sentiment fou que j’étais déterminant pour l’autre, que j’étais bien avec lui, que je l’avais aimé, puis dans un dernier sursaut je le faisais passer de vie à trépas, comme si j’avais voulu conclure cet amour, une histoire d’amour, par un fait prédominant, indéniable, je tuais cet amour au moment même où il était se finissant.

Je sais, je n’ai pas tout dit, ma tendresse déborde, mon excessive sentimentalité, en serrant mes mains autour de mon compagnon il me semblait aussi que je m’accrochais à quelqu’un qui m’était indispensable et que je voulais conserver avec moi, je m’en voulais le propriétaire, le maître, tout comme aussi j’étais l’enfant perdu, celui qu’on ne peut pas abandonner, et dans cette strangulation de mes amants je vois le signal inévitable que mon manque d’affection est flagrant, j’exagère, je me comporte comme un enfant un peu fou qui veut qu’on reste toujours avec lui, qui exige, qui fait son caprice, tu veux me quitter? Je t’étrangle. Tu ne seras à personne d’autre.

Ce n’est pas que ça, mais le désir était bien là criminel, audacieux, comme si j’avais voulu pousser la machine à bout, l’émotion jusqu’à son comble, mon amant sous moi résistait, n’aurait jamais cru que je puisse aller si loin, et j’étais sur lui, mes mains s’agrippant à son cou, et je serrai, j’aimais entendre les derniers mots du mourant, les cris d’affolement, ou des gémissements qui étaient finalement le bruit de la chair qui est froissée, meurtrie, la respiration se raréfie, l’air ne passait plus, mon amant me regardait avec des yeux inoubliables, il ne comprenait pas pourquoi je m’obstinais, ce qui avait commencé comme un jeu finissait par être sérieux, on ne pouvait plus revenir en arrière, j’étais l’étrangleur.

Par amour intense, pour immobiliser quelqu’un chez moi, pour lui prouver que je mettais toute ma force dans l’amour que je ressentais pour lui, pour lui dire que je cherchais dans notre relation quelque chose d’absolu et de sublime, tout en l’étranglant je me sentais amené au bord de l’irrésistible, je voulais aboutir enfin à ce silence où le corps de ton amant est resté muet sous toi, tu es persuadé qu’il est mort, il n’y a plus rien à faire, tu es là, tu contemples ton oeuvre, une preuve d’amour fou, ton compagnon ne respire plus, ne pourra plus jamais parler, son corps encore est d’une beauté extrême dans le sommeil fatal, à peine on devine les rougeurs au cou dans la pénombre de la chambre, il y a sous toi le cadavre, une nouvelle forme de vie, et une bizarre sensation d’un autre monde, ou d’un nouveau monde, t’étreint, tu te retrouves là couché vivant sur un mort, et c’est toi qui en est la cause, sans toi ce jeune gars était encore vivant.

Je ne voulais pas qu’il me quitte, je voulais lui montrer à quel point il me rendait fou, j’ai toujours cherché des relations désordonnées et passionnées, où l’on joue au-delà du danger, dans la zone exceptionnelle où l’on ne veut plus imaginer les risques. Il me semblait que dans le fait de « stranguler » quelqu’un j’avais été fidèle authentiquement à une expression de moi que j’avais osé tenter, je me reconnaissais là en toute évidence comme un authentique assassin. Et je ne concevais aucun notion de morale, ce n’était pas l’aspect judiciaire ou même hors-la-loi qui m’intéressait, ce fut le fait que j’étais sorti de mes gonds, mon être s’était emballé, je l’avais laissé faire, j’étais fidèle aux pulsions qui me venaient, et pour moi ce fut une extraordinaire victoire quand je m’aperçois que j’avais brisé tous mes freins et mes contorsions pour rester sociable, ainsi dans l’atmosphère privée d’une chambre amoureuse j’étais allé au coeur de mon identité, j’avais tué, détruit, j’avais amené l’autre sur un rivage insoupçonné, inattendu, et moi je me sentis le maître, celui qui avait le pouvoir, finalement ce que je recherchais s’était produit, j’étais devenu déterminant en ce qui concerne le sort de quelqu’un.

Je n’en finirai pas d’examiner les motivations diverses de ce geste, ce que toujours je sais, c’est qu’une fois expérimentée la chose j’ai voulu recommencer. Pour connaître, pour mieux sonder, il me semblait là que j’avais franchi une ligne, et dans ce nouveau territoire j’allais m’amuser. J’ai songé aux procès qui pourraient avoir lieu, à l’ignominie dont je serais affublé, on allait me considérer comme un monstre, ou un imbécile, un fou, un obsédé criminel. J’étais arrivé à ce point de non-retour, le regard de l’autre ne me motivait en rien, j’étais uniquement obnubilé par les faits et gestes que j’allais produire.
Je passai mon temps à tenter de créer des situations où la strangulation serait possible, j’imaginai des variations, je me retrouvais sur l’herbe d’un talus au bord d’un canal, mon amant était sous moi, je l’étranglais, puis le corps roulait de lui-même dans l’eau. Une autre fois je me retrouvai chez lui, nous avions mangé, bu, nous allions nous mettre au lit, et puis l’affaire s’emballait, inexplicablement je bloquai mon amant sur la table du salon et l’étranglais alors que sur l’écran de télévision qui était resté allumé passaient des images diverses, un char militaire en Afghanistan, puis une jolie poupée s’exhibait devant une voiture de collection, un gamin tenait sa fourchette haut dans sa main et réclamait une portion de céréales supplémentaires, le président Hollande paradait en visite sur le Charles de Gaulle, alors que le porte-avion naviguait dans les eaux persiques à la recherche des camps d’entraînement terroristes, la météo aligna tous ses nuages d’un ciel chargé, mon amant sur la table agonisait, je voyais sa main qui tentait d’attraper un couteau, cela redoublait mon envie de l’exterminer.

 

Il y eut d’autres images, d’autres situations, il semblait que j’avais ouvert là une nouvelle boîte de Pandore, mes meurtres m’environnaient, j’y pensais tout le temps, dès que je voyais un beau gosse en arrêt dans la rue, devant une vitrine ou en train de pisser contre un réverbère, je l’abordais, j’avais déjà l’idée qu’après nos mouvements érotiques j’en viendrais au dernier, celui pour lequel tous les autres étaient effectués, on se branlait, on s’embrassait, on se sodomisait, on se disait des paroles douces, et d’autres moins paisibles, puis je sentais monter l’envie folle de mettre un terme à nos ébats dans le moment le plus propice, je me retrouve sur lui, je rapproche mes mains de son cou pour l’embrasser dans une fusion extraordinaire, et puis j’ai serré, mes mains expertes savaient les points sensibles, j’entendais les os craquer, sous moi le corps de mon ami se rebellait, je ne disais rien, je m’occupais exclusivement de strangulation, quand les yeux de mon amant se furent refermés, j’ai oublié de savoir si moi-même je les lui avais refermés, ou si d’eux mêmes les yeux de mon ami avaient disparu sous les paupières, je tenais un compte de toutes ces aventures, après le gars du canal, après le gars du garage, ou celui des vestiaires, ou d’un sauna, je me mis à chercher mes nouveaux amis du côté des campus universitaires, et aussi du côté des entreprises où la nuit de jeunes vigiles occupent le terrain avec le souci d’empêcher toute effraction, tout vol de marchandise.
Je me cachais dans les taillis, j’observais les rondes de deux ou trois de ces vigiles, puis je bondissais, je n’allais même plus demander la permission, j’agressais les gars pour satisfaire en moi un besoin d’érotisme rapide, de sexualité directe, puis je recourais à mon instant favori, le gars était étendu sur le sol, je serrais de mes mains puissantes après lui avoir imposé quelques trois ou quatre baisers profonds, ainsi je mêlai l’amour ou meurtre, il y avait dans ces aventures quelque chose de spécial, parfois il m’arriva de ne plus me reconnaître, comme si d’évidence j’étais passé dans une autre personnalité, ou bien au contraire j’avais enfin trouvé ma personne profonde, je me devais d’être un criminel, comme d’autres se révèlent être pacifistes, ou indifférents.