THÉÂTRE
UN SENTIMENT DE DANGER OU D’ERRANCE
Pièce 7 de LES JEUNES GENS, suite théâtrale de 8 pièces
Les quatre jeunes gens de trentaine, stagiaires dans une chaîne TV, semblent au bord d’une déflagration, plus rien ne leur convient ni dans leur rapport avec leur propre personne ni dans l’échange avec l’autre, qu’il soit homme ou femme. Ils finissent par se mettre en tête qu’ils veulent avoir des rapports avec la jeune génération, celle qui a alors quinze ou seize ans, sous prétexte que les nouveaux arrivants sont plus libres et plus libertins ou plus libertaires.
Est-ce le vice? Un commencement de bonne résolution, pour renouer avec l’innocence première?
Reste cette violence quasi spontanée des hommes à l’égard de la femme, Angela est l’objet de toute leur haine ou allergie. Jim, Peter et Andy ne s’entendent plutôt bien que lorsqu’ils ont décidé d’être les bourreaux, Angela est de trop.
Une ambiguïté est latente, Jim, Peter et Andy sont-ils uniquement homosexuels, ou plutôt bisexuels? Jim, comme il l’affirme, serait-il uniquement hétérosexuel? Et Peter prétend s’intéresser aux filles, ou renouer avec les filles. Même Andy, le gay, veut faire l’amour maintenant avec de jeunes lycéens et lycéennes aussi. Il y a chez eux comme une perte d’orientation sexuelle, ou le désir de passer dans divers types d’expériences.
Cette dérive des sentiments et du désir les rends inquiets, sans point de repère qui leur permette des relations stables, des points de vue assurés.
Ils flottent dans le n’importe quoi, ou l’irresponsable.
Leur stage dans une chaîne de télévision privée les amène à douter de tout, alors qu’ils devraient être une génération qui donne le cap, vu leur prochaine responsabilité médiatique.
Angela est la probable victime de cette perte de sens, ou le bouc émissaire, ou la chargée d’opérations délicates qui lui permettraient de se rendre utile ou essentielle aux yeux des trois hommes. Elle se tient prête à n’importe quoi pour exister aux yeux de ses trois collègues.
Elle les a cependant traités de « tordus », et risque sa vie, s’ils l’étranglent avec ce foulard.
Jacques Pioch – 11/02/2019
(Durée de représentation : 1h15)
UN SENTIMENT DE DANGER OU D’ERRANCE
de
Jacques Pioch
—
JIM, jeune homme
PETER, jeune homme
SOPHIA, jeune fille
ANDY, jeune homme

JIM

PETER

SOPHIA

ANDY
PETER
C’est toi qui avais parlé de ça, « un sentiment de danger, ou d’errance » …
On ne l’a pas inventé.
C’est bien toi qui as dit ça.
Quand?
Je ne m’en souviens plus précisément.
On marchait dans la rue, on baladait sur les quais.
Puis tu m’avais dit …
« J’éprouve parfois un sentiment de danger ou d’errance. »
Et je t’ai demandé pourquoi?
A ce moment tu as regardé le fleuve, les péniches qui passaient, c’était tard dans la soirée, avec toutes ces lumières, et tu m’as dit …
« C’est comme si j’allais me noyer là, par accident, ou de ma propre volonté. »
Tu plaisantais avec moi.
Je ne sais pas distinguer le sérieux qu’il y a en toi, et puis cette fantaisie.
Tu es roublard.
Même là je ne sais pas ce que tu en penses.
Dis-moi exactement ce que tu voulais dire.
JIM
Je ne me souviens pas.
Quand? La dernière balade qu’on s’est permise au bord de la Seine.
C’est le paysage qui s’y prête, une nuit.
On baladait.
PETER
Tu me dis des choses, et puis tu te mets à me déclarer que ça n’a aucune importance.
Je dois faire le tri.
JIM
Tu es là pour ça.
J’aime bien être avec toi.
Parce que chaque fois je réveille ton inquiétude.
Et toutes ces interrogations que tu as à mon sujet.
J’aime intriguer.
SOPHIA
Tu es trop sûr de toi.
Et tu caches tes fragilités. Peter n’est pas insensible à ton charme, ni moi non plus, ni lui, Andy.
Tu nous mènes en bateau.
Le jour où tu appelleras vraiment au secours on ne t’entendra pas.
On n’y croira pas.
J’aime bien quand tu nous méprises, ou quand tu te moques de nous.
Tu es cinglant, parfois.
JIM
Je suis comme je suis.
ANDY
Je ne me laisse pas impressionner.
JIM
On dit ça.
A peine je te touche, tu subis fortement mon influence.
Je t’amène où tu veux.
Je n’ai qu’un mot à dire, un geste à faire, n’importe quoi.
Et tu es sous le charme.
Tu aimes que je te parle à toi.
Tu n’aimes pas?
ANDY
Quoi?
Excuse-moi, je ne t’ai pas écouté.
Tu viens de dire quoi?
JIM
Tu es sous le charme.
Je le sens.
Tu t’en défends. Tu veux me faire passer l’idée que tu pourrais très bien m’oublier, négliger ma présence, et tu es suspendu à mes lèvres, à ma présence, là, je te fais quoi?
Je sais que je te fais quelque chose.
ANDY
Je me demande si je dois accorder une aussi grande importance à toi.
Tu ne mérites pas mon attention, ou mon amour, ou mon désir.
Tu es trop décevant.
Il y a danger avec toi, toujours.
Quand on se croit en paix on est déjà en guerre.
Tu ne cherches que ta satisfaction personnelle, et faire souffrir quelqu’un t’indiffère.
JIM
Tu ne vas pas me changer. Je suis comme je suis.
Des reproches, toi aussi? Des insatisfactions passagères, ou profondes, à cause de moi?
Dis-moi. J’aime que tu me parles.
Il faut que tu me parles. Je sais que tu as des choses à me dire.
SOPHIA
Tu peux très bien te passer de moi.
JIM
Ce n’est pas une raison pour ne pas me parler.
Tu m’en veux?
SOPHIA
Oui, beaucoup.
JIM
A cause de quoi?
SOPHIA
De tout.
De tout absolument.
C’est ton existence qui me gêne.
Je préfèrerais ignorer que tu existes.
Mais c’est bien trop tard pour que j’en sois là.
Ton existence a déjà répandu beaucoup de mal sur la planète.
Des mauvaises surprises, des troubles, des promesses non tenues, et un nombre considérables de déceptions.
JIM
Parce que je ne suis pas comme tu veux que je sois.
SOPHIA
C’est exactement ça.
Tu ne corresponds presque jamais à l’attente que j’ai de toi.
Tu pourrais être tellement gentil et prévenant.
JIM
Demande à Andy ou à Peter, ils savent très bien faire ça.
Ça ne leur porte pas préjudice.
Moi, quand je suis gentil, on croit qu’on m’a conquis.
Et je lutte pour mon indépendance, tous les jours, toutes les nuits, même quand je suis au bord de la Seine en train de balader avec Peter, ou quelqu’un d’autre.
PETER
Pourquoi tu dis « quelqu’un d’autre », je suis Peter.
Ça ne t’a pas échappé.
Et tu me connais bien, malgré ton indifférence.
Je compte pour toi, sinon tu ne m’aurais pas invité à balader sur les quais de la Seine, un dimanche soir.
Tu redoutais la semaine qui s’annonçait.
Tu ne redoutais rien?
JIM
De quoi t’ai-je parlé? Je ne me souviens pas.
Ce que je sais c’est qu’à la fin octobre je ne serai plus là, et vous non plus.
Aucun de nous quatre.
Il n’y a pas de place pour nous.
Max déjà prévoit notre éloignement en fin de stage.
Je n’ai aucun espoir.
SOPHIA
Ce n’était pas une raison pour nous désespérer.
Max ne t’a rien dit, tu supposes.
Tu échafaudes des hypothèses, il ne t’a rien dit.
Tu veux nous faire peur.
Il n’y a que ça qui t’intéresse, mettre les autres dans le doute, dans le désespoir, dans le chagrin.
JIM
Ne t’en fais pas pour moi.
J’ai encore des chances de trouver des personnes, de belles personnes auxquelles j’apporte du bonheur, du plaisir, une juste rétribution de leurs qualités.
SOHIA
Tu n’as rencontré personne de neuf.
C’est nous, nous seuls, nous trois, que tu connais depuis quelque temps.
JIM
Qu’en savez-vous?
Vous n’êtes pas dans mes papiers intimes. Il y a une infinité de choses, et d’éléments, et d’informations, et de personnes, et d’évènements, que vous ne saurez jamais, et pourtant je les ai vécus.
Quelle prétention, pauvre fille.
Tu cherches à me mettre dans le doute?
C’est à la mode, je veux te nuire, je te mets dans le doute, je te mets en face de tes contradictions …
Aidez-là, pauvre fille, tu n’es pas à ma hauteur.
SOPHIA
Je m’attendais à cette expression. Quand tu n’as plus aucune idée en tête, tu sors cette phrase sur tous les tons possibles.
« Tu n’es pas à ma hauteur. »
C’est parce que tu es plus grand que moi, physiquement parlant?
Pauvre gars. J’hésite encore, j’aurais pu dire …
Pauvre garçon. Pauvre mec.
Pauvre homme.
Pauvre mec.
Je trouve ça nettement plus dégueulasse, « pauvre mec ».
Tu es un taré de la pire espèce.
Tu te prends pour Jupiter.
Et tu n’es même pas Achille au talon fracassé.
Tu n’es même pas Roméo.
Ou Gérard Philippe.
Je piétine d’impatience à l’idée que je m’occupe encore de toi. C’est franchement désobligeant de se retrouver en train de chercher des injures pour un pauvre mec, un taré, un mec de la pire espèce, qui se croit sorti de la cuisse de Jupiter.
JIM
Je suis sorti de ma mère au bon moment, et je ne suis pas un balafré.
Admire-moi.
Ne t’en prive pas.
Eh, les mecs, ne vous privez pas de me regarder.
Je suis le plus beau gosse dans cette capitale.
Je fais de moi ce que je veux, regardez.
Je suis l’acteur le plus phénoménal qui puisse exister, après Gérard Philippe, Matt Dillon, ou Brad Pitt.
Avant tout je souhaite rester mauvais garçon, « bad boy ».
Je ne vois pas un compliment que j’aime autant que celui-là.
« Bad boy. »
Un « bad boy », c’est comme un caméléon, il fait de lui ce qu’il veut.
Et il manipule les autres.
SOPHIA
Tu n’aimes personne.
Tu n’as jamais été surpris par l’amour.
JIM
Souvent, j’ai eu le coeur serré, le corps troublé, ma personne endommagée par un chagrin d’amour, il m’est arrivé d’aimer une personne qui ne m’aimait pas, ou n’osait pas me le dire, et moi je l’aimais en secret.
Je peux être délicat, passionné, et même généreux.
ANDY
Avec des gens qui sont à ta hauteur.
JIM
Oui, pourquoi pas?
J’ai aimé aussi des personnes que je mésestimais, ou que je survalorisais.
L’amour me surprend, je n’en fais pas mystère, mais je peux être timide, et même effarouché, intimidé.
Je connais des hauts et des bas dans mes certitudes, dans mes incertitudes.
Je n’aime pas les nuits trop sombres, les lumières trop crues, même si je sais m’adapter.
Je suis un garçon qui réfléchit.
Je suis aussi un garçon instinctif, intuitif.
Je peux rester circonspect des heures entières, je peux aussi me décider, choisir, m’élancer, sans réfléchir.
Là, je ne sais pas ce que je vais faire, j’ai toute la soirée devant moi.
SOPHIA
On te laisse tomber, tu ne représentes aucun intérêt pour nous. Tu es un animal nuisible.
ANDY
Finalement je préfère me taire.
Toutes ces paroles nous dépassent.
PETER
Je vous ai parlé de ce livre que j’avais commencé.
J’en poursuis la lecture. Je me force à lire jusqu’à la fin, j’ai du mérite.
Elle est plate, en bout de course, son histoire avec Alex et Vincent est tirée par les cheveux. Je veux dire qu’avec deux ou trois anecdotes elle prétend nous filer une histoire romanesque.
SOPHIA
Comment s’appelle-t-elle?
PETER
La fille?
Angela, Sophie, Michèle … Je n’en sais rien.
Le roman est écrit à la première personne. C’est elle qui raconte …
Christine Angot, la romancière.
C’est toujours des histoires de canapé où l’on va s’étendre pour écouter de la musique, ou pour converser.
Il y a le balcon qui donne dans le jardin du Luxembourg.
Alex, souvent, y fume une cigarette, quand il vient de se disputer avec Christine.
Un trio banalement installé dans la mésentente et la passion amoureuse.
Des phrases courtes, sèches, factuelles …
Il sort. Il entre. Il est passé sur le trottoir d’en face.
Elle le suit jusqu’au bar.
Ils sont au lit, ils se disputent, puis ils font l’amour, puis il s’endorment.
En fait Christine ne parvient pas à se décider pour Alex, ou pour Vincent, elle n’arrive pas à choisir.
Je vous raconte, histoire de passer le temps. Mais je vois bien que ce roman ne suscite de ma part aucun commentaire valable.
Je ne sais pas comment cela va finir.
Christine est une fille nerveuse, agacée facilement, elle a des crises de sanglot, ou de jalousie.
Alex aussi, Vincent également … Ils sont tous les trois à se demander s’ils vont vivre en trio, ou à deux, en couple seulement, mais lequel sera éliminé? Alex, ou Vincent?
Christine esquisse une relation amoureuse possible entre Vincent qui est musicien et Alex qui est organisateur de tournée.
Christine a une fille qui va au collège.
Elle écrit, elle est romancière. Elle habite tout près du jardin du Luxembourg, à Paris, près du Sénat.
Ils sont tous à se demander s’ils s’aiment vraiment, s’ils doivent se quitter, ou se retrouver.
Il n’y a rien de sûr.
C’est anecdotique.
Ce n’est pas un grand roman.
Ce n’est pas comme Marcel Proust.
J’ai du mal à penser que je vais réouvrir ce livre et m’y plonger dedans pour en finir, un jour ou l’autre.
Il y a comme ça des livres qui peuvent traîner dans mon sac un mois, ou deux mois.
Je ne parviens pas à vivre ma lecture avec engouement.
Si je parle, c’est parce que vous m’écoutez.
Vraiment, est-ce que j’étais écouté?
On sait que je parlais.
Les autres étaient là. Il y avait cette grande table, avec des sièges.
Un cendrier.
Des papiers.
C’est un foulard qui était à toi.
SOPHIA
Oui.
PETER
C’est un beau foulard.
SOPHIA
Tu me flattes.
Tu veux me faire plaisir.
PETER
Quand je t’ai dit « c’est un beau foulard », je ne savais pas encore si je voulais te faire un compliment, ou si je voulais simplement dire, objectivement, que c’était un beau foulard …
SOPHIA
Oui, c’est moi qui l’ai choisi …
PETER
Ça n’a aucun rapport.
Tu aurais pu choisir un foulard que j’aurais trouvé très moche, et je te l’aurais dit, sans vouloir te blesser, ou en ayant conscience, après te l’avoir dit, que je pouvais t’avoir blessée.
Mais on ne peut retirer aucune parole qu’on vient de prononcer.
On ne sait jamais totalement ce qu’on a voulu dire, et pourquoi.
SOPHIA
Pourquoi tu me parles de ce foulard?
PETER
Parce que je l’ai vu.
Et le rouge m’a surpris, ou ébloui, ou fasciné.
Tu aimes porter des foulards.
SOPHIA
Souvent, à la saison d’automne.
PETER
Et en hiver?
SOPHIA
Aussi.
Pourquoi tu me demandes tout ça?
Tu t’intéresses à moi?
Ou tu cherches une distraction.
Un divertissement passager …
ANDY
Il recherche une absence de solitude, parce qu’il ne sait pas parler tout seul, à lui-même.
JIM
Cela m’arrive souvent.
A divers moments.
Je m’adresse à moi.
Je me fais des remontrances, quand j’ai tombé une savonnette par terre. Quand j’ai laissé tomber par terre des éclats de chocolat, alors que je dégustais une glace.
Je me regarde devant le miroir, à des moments spéciaux de la journée, ou de la nuit.
Quand je me rase, quand j’ai un bouton sur la peau.
Même en ville, il m’arrive de m’arrêter, de prendre le temps.
« Eh mec, où tu vas maintenant? Tu avais parlé d’aller acheter un journal. Puis tu y renonçais. Tu avais remarqué cette fille, ou ce gars? Tu suivais quelqu’un. C’est ça. Et tu l’auras perdu de vue. »
SOPHIA
C’est très intéressant.
J’ai toujours rêvé de pouvoir à volonté entrer en intimité avec quelqu’un, dans ses pensées secrètes, dans ses conversations intimes …
JIM
Eh mec, il y a une fille là-bas, qui s’interroge à ton propos, elle voudrait savoir … Elle est curieuse, j’imagine.
A propos de moi.
Tu vas lui répondre quoi quand elle te demandera?
SOPHIA
J’aimerais savoir si actuellement tu envisages de vivre avec quelqu’un, ou seul. En deux mots, je voudrais savoir si tu aimes ta solitude.
Et puis aussi j’aimerais connaître tes désirs instantanés, ce qui te prend, par un pur hasard.
JIM
J’aime bien la lumière, j’ai peur du noir.
Enfin, quoi, je n’ai pas totalement peur du noir, mais j’aime voir clair.
SOPHIA
Oui, comme tout le monde, mais encore.
JIM
J’aime savoir ce que je vais faire.
Parfois j’ai du mal, je suis dans une situation donnée, au bar par exemple avec des copains, ou à la librairie, ou dans le métro, peu importe.
Et il y a une multitude d’évènements que je pourrais engager.
Me déplacer. Vérifier que j’ai bien mes clés dans la poche. Regarder mieux un visage que j’ai aperçu.
SOPHIA
Mais finalement, quelle est ta préoccupation principale, je veux dire, à longueur de temps, le plus souvent, quand tu n’es pas occupé par quelque chose de spécial, à quoi ta pensée s’occupe, quels sont tes cheminements intérieurs, à quoi tu reviens souvent? Tu vois ce que je veux dire.
JIM
Oui, parfaitement.
Ben, comment te dire?
Et toi?
Tu es du même genre? Tu as en toi des moments où tu reviens souvent à un état d’âme particulier qui te fait toi, et pas un autre, ou une autre?
SOPHIA
Oui, bien sûr.
Tu veux savoir ça?
Quand je suis quelque part, dans le métro, chez moi, ou au cinéma, ou avec des amis.
Et parfois je me surprends en train d’être revenue à une pensée habituelle chez moi, une sensation.
Comme un penchant que j’aurais naturellement …
JIM
Oui, c’est ça.
Moi, je me sens capable …
Ou alors je me sens fatigué.
Ou alors je pense à quelqu’un.
SOPHIA
Qui?
JIM
A mon chat.
SOPHIA
Tu n’as pas de chat.
JIM
J’imagine que j’ai un chat, et qu’il m’attend chez moi.
Ça me fait du bien.
Quelqu’un a besoin de moi.
SOPHIA
Moi aussi, j’aime imaginer que quelqu’un m’attend chez moi.
Un ami, ou une amie, à qui j’aurais confié les clés de chez moi.
Pour arroser les plantes. Pour faire le ménage.
Une amie avec laquelle je pourrais converser, quand je veux.
Un ami aussi, toutes sortes d’amis possibles.
J’aime être entourée.
Et toi?
ANDY
J’ai un penchant à la tristesse, je l’ai déjà dit.
Il me semble souvent que tout ça ne sert à rien.
Pourquoi je me retrouvais dans le métro? Et demain ce serait la même chose.
Et les visages que j’aimais ne se tournaient pas vers moi.
Je me sentais refusé, ou éloigné, ou ignoré.
Je ne sais pas souvent comment faire pour entrer en relation avec quelqu’un que je ne connais pas et que j’admire.
SOPHIA
Physiquement?
ANDY
Oui, physiquement.
Je n’ai jamais pu faire autrement, j’étais esthète.
Et puis la beauté me fuyait.
Et quand j’entreprenais une action d’importance, souvent je finissais par penser qu’elle n’avait plus aucune importance, et je m’étais dépensé, je m’étais passionné pour rien.
Alors, je regarde les affiches de cinéma dans le métro, et j’envie ces personnages, parce qu’ils paraissent actifs, équilibrés, même leurs songes paraissent des aventures magnifiques.
Mon état d’âme le plus récurrent, c’est que je ne sers à rien, même pas pour moi-même, je me suis « encombrant » à moi-même.
En moi il y a quelqu’un qui est en trop, et même mon physique, très souvent, me perturbe, ou me leurre.
Je me regarde dans un miroir, je me vois présent, souriant, ou triste, habillé ou nu, et en moi il se produit toujours la même sensation …
Quand vais-je donc finir de vivre?
Et comment ça se passera?
Quand? Le plus tôt possible.
Actuellement je subis un stage dans une chaîne de télévision, nous sommes quatre, et nous passons la plupart de nos nuits dans une salle de conférence où nous sommes là en attente au cas où sur l’écran l’un de nous devrait intervenir pour annoncer dans un flash spécial une nouvelle actualité.
Je suis désespéré
Comment j’ai pu me retrouver là?
Comment ai-je pu bifurquer dans cette impasse, alors que je passe le plus clair de mon temps à essayer d’éviter les mauvaises fréquentations, les choix les plus périlleux, les hasards les plus malfaisants.
Tout se passe comme si j’étais fatalement attiré par ce qui va me nuire, et pourtant je ressens en moi une aptitude immense au bonheur.
Comment je fais?
PETER
Et cette fille est vraiment agaçante, parce qu’elle reproche beaucoup de choses aux hommes.
Parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils veulent, parce qu’ils ne travaillent pas, ou parce qu’ils regardent d’autres filles plutôt qu’elle.
Elle se croit le centre du monde.
Et ce qui m’amuse le plus, c’est quand Christine a du chagrin, ou vient de se disputer avec un mec, elle retourne voir une amie, elle vont boire un verre dans un bar ou déguster une pâtisserie, et entre elles, toutes les deux, elles se parlent de ce mec, ou d’autres mecs qui les agacent ou profitent d’elles, et elles tiennent à se consoler, à se dire toutes les deux que les hommes sont difficiles, exténuants, et ils ne savent pas ce qu’ils veulent, ils ne travaillent pas, ils ne pensent pas toujours à elles, elles ont peur effroyablement que ces hommes les trompent avec d’autres hommes.
Les femmes se consolent souvent entre elles, quand les hommes sont absents.
SOPHIA
Oui, c’est possible.
Les hommes aussi font ça, ils se consolent entre eux des femmes, quand ils vont boire un verre au bar, quand ils vont assister à un match de football, ou vont au cinéma, ou au sauna.
PETER
Oui, sans doute.
Je n’ai rien à en dire de plus.
SOPHIA
Moi non plus.
C’est comment son amie, « Réjane »? Comment est-elle?
PETER
Elle n’en parle pas beaucoup. Elle dit qu’elle est allé voir Réjane, qu’elles ont discuté ensemble à propos d’Alex et de Vincent, à propos du mec de Réjane, je ne sais plus.
Pour Christine, Réjane est une amie à laquelle elle téléphone, quand elle veut voir quelqu’un.
Réjane la repose sans doute, ou bien se trouve bien plus facilement en accord avec Christine, qu’Alex ou Vincent …
Christine cherche du réconfort auprès de Réjane, un assentiment, ou bien un conseil.
Tu me présenterais une amie à toi. Une jeune amie.
SOPHIA
Qu’est-ce que tu veux dire?
Je n’ai que de jeunes amies.
PETER
Une amie légèrement plus jeune que toi, ou une jeune voisine, ou une jeune cousine.
Une fille bien, élégante, sensuelle, joueuse.
Ça te dirait de me la présenter.
SOPHIA
Tu veux faire quoi?
Tu recherches quoi?
PETER
Une nymphette appropriée.
Qui convienne à mes goûts.
SOPHIA
Tes goûts c’est quoi?
Tu veux être amoureux d’une nymphette?
PETER
Non, je veux m’amuser.
Comme eux …
SOPHIA
C’est à dire.
PETER
On recherche une fille, une nymphette.
Elle a seize ans à peine, elle est jolie.
Pour nous amuser.
SOPHIA
Toi?
Ou vous? Tous les trois …
JIM
C’est Peter qui propose.
ANDY
On veut bien le suivre.
SOPHIA
Tu proposes quoi?
PETER
Au départ c’est pour moi, pour moi. J’ai envie de renouer avec les filles, les jeunes filles, une adolescente, si tu veux.
Une lycéenne, ou une très jeune étudiante.
Et elle est jolie, mince, avec des cheveux longs, un jolie petit cul, les hanches étroites.
JIM
Une ondine. Une sirène.
PETER
Oui, un peu ça.
Une fille maritime, ou aérienne.
Et je fais l’amour avec elle.
SOPHIA
Toi? Quand ça?
PETER
Toute une nuit.
Plusieurs nuits de suite.
Elle me réapprend à faire l’amour avec une femme.
Et je veux aussi la niquer dans son cul.
Peut-être d’abord dans son cul.
Puis dans le reste.
Pour voir, pour savoir exactement où j’en suis.
Il me semble que j’ai un regain de désir, ou de curiosité, pour les jeunes femelles, si elles savent jouer avec moi.
Je veux jouer avec une jolie fille, et j’ai pensé que tu aurais une cousine, ou une voisine, ou une jeune amie.
JIM
Tous les trois on a pensé ça, Andy est d’accord aussi.
On a même imaginé d’autres scénarios.
SOPHIA
Lesquels?
JIM
Il y a toujours une nymphette, ou deux, ou trois, et puis deux ou trois jeunes gars, des lycéens aussi, des quasi adolescents, ou de très jeunes étudiants …
SOPHIA
Et pourquoi?
JIM
Pour le plaisir de les regarder ensemble « faire l’amour ». Et puis nous trois on se mêle à eux.
Mais d’abord on aimerait bien avoir une leçon de choses pour ainsi dire, voir comment la nouvelle génération s’y prend maintenant pour faire l’amour, entre filles et garçons, ou entre filles, ou entre garçons.
On veut voir ça, on veut voir comment ils s’y prennent, quand ils se donnent rendez-vous dans un appartement, et ils ont acheté à boire ou à manger, et toute une nuit, ou plusieurs nuits de suite, le jour aussi, ils se livrent à des jeux érotiques, ils s’amusent, en toute innocence, pour le plaisir, pour l’amusement.
Ils n’ont d’autre souci que de baiser le mieux du monde.
ANDY
On veut voir et expérimenter nous aussi ce qu’est l’érotisme dans la nouvelle génération, celle qui ne pense qu’à baiser, sans fonder une famille, et sans avoir d’enfant.
Et moi je veux savoir aussi si je suis doué avec les filles, comme je peux l’être avec des garçons.
SOPHIA
C’est toi qui leur as donné ce genre d’idée, ce genre de projet.
PETER
Pourquoi pas?
Je veux enculer une fille comme j’encule un garçon.
Puis je veux voir comme je baise une nymphette.
SOPHIA
Et une jeune femme comme moi ça ne te dit rien.
PETER
Non, ça ne me dit rien, pour l’instant.
Je préfère commencer avec une nymphette, et un minet.
Plusieurs nymphettes, et plusieurs minets.
Et nous trois on est invités, on profite de leur innocence, de leur côté déluré.
Ce qui nous importe c’est de pouvoir faire tout ce qui nous passe par la tête, ou par le corps.
On ne veut plus de contrainte.
ANDY
Et il n’y a que les jeunes lycéens, ou les très jeunes étudiants, qui se permettent ce genre de friandise.
On veut être épicuriens, comme eux, hédonistes comme eux.
On veut jouir sans entrave.
Tu comprends, tu comprends ça, toi?
SOPHIA
Pourquoi tu me le dis sur ce ton?
Comme si j’étais responsable de tous vos malheurs.
ANDY
Tu comprends qu’on ait envie de s’envoyer en l’air, avec de vrais jeunes gens.
Des écoliers, des lycéens.
SOPHIA
Pourquoi des lycéens, ou de très jeunes étudiants?
Il y a aussi des nymphettes sans emploi, ou des minets artisans, boulangers, plombiers, ou même clercs de notaire.
ANDY
Non, on veut des lycéens, ou de très jeunes étudiants. Tu ne comprends pas? Tu n’admets pas ça?
Tu nous reproches quoi?
Tu n’es pas d’accord? Tu ne vas pas nous trouver ça?
SOPHIA
Trouvez-les vous-mêmes.
Il suffit d’aller dans un bar un soir, ou même n’importe quand dans la journée ou la nuit, vous trouverez des lycéens ou de très jeunes étudiants qui boivent et qui discutent tout en écoutant de la musique.
JIM
Non, c’est toi qui nous trouves ça.
PETER
Dès maintenant.
Sinon on t’étrangle avec ce foulard.
SOPHIA
Vous ne m’impressionnez pas. Vous êtes pleins de fantasmes.
Et vous comptez abuser des tout jeunes.
Vous n’êtes pas capables de faire l’amour avec des adultes, comme moi?
Répondez. Vous n’avez rien à répondre, quand on est tordus.
JIM
Retire ce mot.
SOPHIA
Non, jamais.
J’ai le droit de penser ce que je veux, et de le dire, de vous le dire.
Vous êtes tordus, malades.
Je ne vois pas pourquoi ce sont des tout jeunes de seize ans ou dix-sept ans qui vous intéressent, alors que vous en avez déjà vingt-cinq ou plus.
C’est quoi? Le charme de la nymphette, le charme du minet?
Une innocence. Une beauté particulière.
JIM
C’est jeune, ça nous plaît, c’est frais.
La minette ne sait pas ce qui l’attend avec moi.
PETER
Je veux voir comment ils procèdent. Ils n’ont pas de tabous.
Leur gourmandise n’a pas de frein.
Je veux voir ce que ça donne avec une fille.
SOPHIA
Je peux te montrer.
ANDY
Non.
SOPHIA
Vous êtes tordus.
JIM
Retire ce mot.
PETER
Retire ce mot.
SOPHIA
Non, jamais.
Je trouve que c’est le mot approprié.
Vous ne faites rien comme personne.
Dans votre genre, c’est de la pédophilie qu’on parle, et du viol, et d’abus sexuel sur des jeunes personnes.
Ils ne vous ont rien demandé.
JIM
Qu’est-ce que tu en sais?
On peut très bien les payer pour ce genre d’histoire.
Leur offrir à boire, ou à fumer.
Les jeunes gens d’aujourd’hui n’ont pas de scrupules. Ils cherchent leur confort, leur plaisir, ils n’ont pas peur de l’outrance, ils aiment prendre des risques, et ce qui compte pour eux c’est de faire l’amour le plus souvent possible avec n’importe qui qui se présente et qui a du charme, c’est le désir qui les gouverne, l’appétit, la curiosité, l’entrain, la joie, l’exubérance, et toi tu es une pauvre taupe qui tâtonne dans le moral et le conventionnel, tu veux nous faire des reproches à nous, toi et ton engeance, pauvre fille.
ANDY
Tu l’as giflé, ce n’est pas bien.
JIM
Je recommence.
Vas-y, toi, gifle-la aussi. Elle ne demande que ça, elle nous insulte pour avoir la punition.
Pauvre garce. Et tu fais semblant d’être dans le droit chemin. Tu ne cherches qu’à nous mettre hors de nous, pour avoir le plaisir de nous voir déjantés.
C’est bien, Peter, j’aime bien quand tu t’éclates.
Gifle encore. Après tu gicleras.
SOPHIA
Vous êtes tordus, malades.
Vous êtes incapables de faire l’amour comme tout le monde.
ANDY
Mets-lui le foulard autour du cou, je veux la voir toute rouge.
PETER
Ce n’est pas bien de vouloir discréditer ses semblables.
Tenez-là.
Il faut qu’elle comprenne que chacun a le droit d’avoir ses goûts et ses dégoûts.
Moi, j’aime les jeunes gens qui se fichent totalement du fait qu’on les regarde ou qu’on les juge.
Les lycéens sont fantasques, naturellement désobéissants, et ils ne mettent pas tous les oeufs dans le même panier.
Ils mangent à tous les râteliers.
Et ils ne disent pas …
« Jamais fontaine je ne boirai de ton eau. »
Les lycéens aiment vivre, et ils ne s’interrogent pas sur leur avenir.
Toi, tu vas crever, et tu ne vois que ça …
Dans les secondes qui suivent tu vas bientôt t’arrêter de respirer. Et tu ne sauras jamais exactement ce qui t’est arrivé, pourquoi un jour tu t’es retrouvée sur cette planète.
Et pas sur une autre.
ANDY
Il n’y a que sur cette planète qu’il y a la vie.
La vie terrestre, avec des animaux, des plantes, des humains.
Tout le reste est mystérieux.
JIM
Et sur cette planète, appelée « terre », il y a aussi des humains, comme on dit, des êtres humains, des femmes et des hommes, des vieux et des jeunes, des enfants et des vieillards, et puis des adolescents.
C’est la seule classe d’âge qui nous intéresse, parce qu’elle a très souvent la beauté pour elle, et la vraie envie de vivre.
Toi, tu es du côté des trépassés, tu es déjà morte.
Serre, Peter, je viens de lui annoncer la nouvelle, elle est morte déjà, elle ne bouge plus. Serre …
ANDY
Elle a encore remué.
JIM
Tu ne serres pas assez fort.
ANDY
Je la sens chaude.
JIM
Je te donne une dernière chance.
Retire ce mot.
PETER
Je serre plus fort ou non.
JIM
Retire ce mot.
ANDY
Tu pourras ressusciter, reprendre vie, reprendre tes habitudes, conduire une voiture, t’occuper de ta vaisselle, boire un verre au bar avec ta copine Réjane, tenter de séduire de jolis garçons, tu pourras même épouser l’un d’entre eux, si tu es sage, si tu veux avoir des enfants, tu pourras même partir en vacances, tu pourras même être journaliste, et annoncer sur l’écran les nouvelles actualités, tu pourras même animer quelques débats télévisés à propos du réchauffement de la planète, ou de la limitation de vitesse sur les routes de campagne, tu pourras même toujours sur l’écran commenter les plus récents sondages, à propos de la popularité du président Macron, et si tu es sage, tu présenteras le vingt heure sur BFM TV, ou même tu pourras remplacer Ruth Elkrieff, l’éditorialiste, quand elle partira en vacances, quand elle sera malade, quand elle aura un autre enfant, ou quand son mari la quittera, et qu’elle sera tombée malade, ou quand elle sera trop vieille pour pouvoir passer à l’écran.
Tu peux être à ton tour sur BFM TV une journaliste de grand talent qui peut débattre avec toutes les personnes importantes du monde, les hommes et les femmes d’Etat, les banquiers, les acteurs de cinéma, et les grands entrepreneurs dans le domaine de la construction automobile ou dans le domaine des voies routières ou maritimes, tout comme, si tu remplaces effectivement Ruth, tu pourras débattre avec des chômeurs significatifs, avec des femmes célibataires, avec des victimes, ou même avec de grands meurtriers qui viennent de sortir de prison, ou qui ont tenté de s’évader.
JIM
Retire ce mot.
SOPHIA
Lequel?
Et dire que personne n’est intervenu.
ANDY
Serre, on t’a dit de serrer.
PETER
Non, c’est inutile.
Je ne veux pas qu’elle meure.
SOPHIA
Ils ont laissé tourner les caméras sans rien dire …
Pauvres types, ils laissent les criminels en liberté.
Tout ça pour avoir de l’image, et du son.
Pauvres types.
Moi je suis toute froissée maintenant.
Donnez-moi à boire. Un verre de scotch.
JIM
Il n’y a rien à boire.
SOPHIA
Une cigarette.
JIM
Donne-lui une cigarette.
SOPHIA
Tu n’as rien fait, toi, pour me sauver.
Tu es tordu.
ANDY
Retire ce mot.
SOPHIA
Non, ne me frappe pas.
ANDY
Retire ce mot.
SOPHIA
Lequel?
JIM
Frappe-la, tu as le droit, elle t’insulte.
Elle cherche noise.
Tu n’arriveras à rien avec nous, tu le sais, et je ne vois pas pourquoi tu insistes.
Barre-toi.
SOPHIA
Non.
Je fais partie du stage.
Je me plaindrai à Max, le patron de la chaîne.
JIM
Tu diras quoi?
SOPHIA
Je me plaindrai.
JIM
C’est toi qui nous provoques.
On te demande de nous chercher du gibier et tu prends un ton professoral.
PETER
Je ne comprends pas pourquoi tu n’admets pas le vice, ou la perversité.
Le simple fait de jouer te gêne.
SOPHIA
Non, pas du tout.
Du moment que c’est avec moi.
D’ailleurs je n’ai rien contre, absolument, c’est une façon de parler.
Ma voisine a quinze ans, je vous la présente si vous venez chez moi.
Elle a un copain de quatorze ans, ça ne vous gêne pas?
On les invite à boire du champagne.
Dans mon quartier il y a des lycéens, de très jeunes étudiants. Je les observe souvent, ils sont mignons.
Je comprends que vous soyez intéressés par leurs pratiques.
Ils sont débonnaires, ils ne voient pas où est le mal.
Ils ont un sens ludique extrêmement développé.
Et puis ce que j’aime chez eux, c’est qu’ils peuvent être extrêmement délicats, attentionnés, et aussi très vulgaires.
J’aime ce mélange.
Cela change d’un trop bon dosage, d’un savoir-vivre trop policé.
Ils ont le sens de la fête.
PETER
Comment est ta voisine?
SOPHIA
Elle est blonde, parfois brune.
Elle porte souvent des jeans, très courts, qui lui descendent à mi-cuisse.
Et des corsages ouverts, échancrés.
PETER
Même en hiver?
SOPHIA
Elle peut porter un manteau de fourrure artificielle, et dessous je crois qu’elle est nue, je n’en suis pas sûre.
ANDY
Elle se rase le pubis?
SOPHIA
Non, je ne pense pas.
Elle reste traditionnelle sur ce point, elle n’a pas peur des odeurs.
Elle se parfume. Elle est naturellement parfumée.
PETER
Elle fait de la danse?
SOPHIA
Oui, je pense.
Elle est toujours en train de danser, quand elle marche, quand elle rêve.
C’est une adolescente parfaite.
PETER
Et lui?
SOPHIA
Il a quatorze ans, m’a-t-elle dit.
Mais il ne les paraît pas. Il en paraît quinze comme elle, ou seize.
C’est un bon gars. Il est amoureux d’elle.
Mais il aime la fête.
Il pratique l’amour et la débauche avec la même désinvolture, tout lui réussit.
Mais il n’est pas gay.
Elle pourrait être lesbienne.
Mais elle garde cette possibilité pour plus tard, m’a-t-elle dit, avec Léon elle est au paradis.
PETER
Comment s’appelle-t-elle?
SOPHIA
Tania.
Léon et Tania …
Tu veux que je te les présente?
Toi, tu peux finir par convaincre Léon d’être « gay » avec toi.
Tu pourras le caresser, ou le baiser, comme tu feras de même avec sa copine Tania.
Tu les regarderas aussi faire l’amour.
Avec Jim, et avec Andy.
On pourrait tous se voir chez moi, il n’y aurait pas de caméra.
Ou bien ils amènent les caméras pour en faire un documentaire.
Une sorte de reportage sur le mélange des générations.
D’un côté les ados, de l’autre les mecs et les filles de trentaine.
C’est grand chez moi, on peut très bien organiser une fête pour une vingtaine de personnes.
Avec ou sans caméra.
JIM
On va réfléchir. Tu nous montreras des photos de Léon et Tania, des autres aussi.
Diverses photos. Et on choisira.
En fonction de nos goûts singuliers.
ANDY
L’autre jour, j’étais à la boulangerie, et il y avait des gâteaux, du pain, des pots de confiture.
Et devant moi, pour se faire servir, il y avait deux garçons. L’un était très grand, et l’autre plutôt petit. Le premier avait la peau blanche, et un bonnet rouge, qui lui cachait un peu le front, et l’autre était plutôt brun avec des cheveux taillés court, presque rasés.
Et ils discutaient à propos de gâteaux qu’ils voulaient acheter, ils se parlaient, ils se regardaient, et puis l’un ou l’autre d’un doigt montrait tel ou tel gâteau, dont il demandait à l’autre si c’était une bonne idée, si ça ne coûterait pas trop cher, si c’était bon.
Et je les regardais, gentiment, avec bienveillance, et ils m’impressionnaient parce qu’entre les deux il semblait y avoir une remarquable amitié, ils étaient tellement gentils et attentionnés l’un avec l’autre.
Et c’était touchant, parce qu’ils n’étaient pas singulièrement beaux, et parce qu’ils n’avaient absolument pas la même taille, le grand et le petit, et de voir cet amour entre eux, cette connivence, me plaisait beaucoup.
Comme si je les enviais.
Comme si moi je n’avais jamais vécu ce genre d’amitié amoureuse.
Et puis ils ont choisi entre autres gâteaux deux chaussons aux framboises, et ils ont demandé à la boulangère d’emballer le tout dans un grand sac en papier, et ils sont sortis.
Et moi j’étais là, et j’ignore si c’est fait exprès, je le pense, il y avait en moi comme du mimétisme presque, j’ai demandé aussi à la boulangère deux chaussons aux framboises.
PETER
Pourquoi deux? Tu étais seul.
ANDY
Deux chaussons, comme si j’étais avec un ami, ou bien c’est que j’avais faim, j’ai voulu faire exactement comme eux.
Et quand je suis ressorti de la boulangerie les deux jeunes amis marchaient sur le pont, le plus petit, qui était peut-être gitan, tenait le grand sac de papier dans ses doigts, et il dégustait un chausson, tandis que le grand aussi se régalait.
Et ils discutaient, tout en savourant leur gâteau, ils se parlaient, je voyais entre eux deux une extrême complicité, comme s’ils n’avaient pu rien se cacher l’un et à l’autre, c’était inconcevable qu’ils puissent se cacher quelque chose, l’un et l’autre étaient comme à livre ouvert, et ils se regardaient, ils se lisaient dans les yeux réciproquement.
Ça m’a touché, ils me faisaient envie, jamais je n’ai vécu pareille amitié amoureuse.
Et leur côté dépareillé ne faisait qu’ajouter au mystère, ils n’étaient pas singulièrement beaux, mais ils étaient jeunes, adolescents, et j’aimais beaucoup ça.
SOPHIA
C’aurait pu être deux filles.
JIM
Oui, deux filles aussi.
Elles vont faire une partie de tennis, elles emportent leurs raquettes et leurs balles, et arrivées sur le court elles ont déjà leurs jupettes blanches avec leurs corsages échancrés, et je regardais leurs jambes très fines, agiles, les filles bondissaient et poussaient de petits cris aigus quand elles avaient raté une balle ou au contraire quand elles avaient réussi un jeu.
Je me mettais contre la grille, adossé à l’intérieur du court, et je les regardais.
Elles savaient que je serais là, elles me disaient bonjour dès qu’elles arrivaient, et parfois j’applaudissais quand elles avaient réussi un échange superbe.
PETER
Tu leur demandes quoi?
JIM
Rien.
J’aimais tellement les voir.
Je suis sûr qu’elles étaient lesbiennes.
C’est ça qui me retenait parfois, j’aurais préféré qu’elles soient de vraies filles, intéressées par les garçons, avec lesquelles on peut s’amuser sans chichi.
SOPHIA
Tu les revois?
JIM
Oui, quand je veux, c’est un fantasme.
PETER
Et tu vois, sur les quais de la Seine, tu me disais que tu éprouvais souvent un sentiment de danger, ou d’errance …
Je ne vois pas le rapport.
JIM
J’aime errer autour des jeunes filles en fleur, elles représentent un danger pour moi et une errance.
Je n’arrivais pas à me décider.
Si elles m’avaient demandé, j’aurais dit « oui ».
Je voulais que ce soit elles qui m’auraient demandé.
Et j’aurais dit « oui ».
[ FIN ]
—
LES JEUNES GENS
de
Jacques Pioch
JIM, jeune homme
PETER, jeune homme
SOPHIA, jeune fille
ANDY, jeune homme