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THÉÂTRE

NOTRE COMPLICITÉ

Pièce 3 de « YANN ET JULIEN », suite théâtrale de 8 pièces

Présentation

Dans la nuit Yann et Julien se sont réveillés, et se sont rendus dans le séjour. Ce temps d’insomnie est l’occasion de se dire les désaccords, les tiraillements, le couple d’amants est au bord d’une rupture apparemment, du moins tous deux semblent avoir perdu tout désir ou tout sentiment amoureux. Ainsi les torts réciproques viennent au jour, les insatisfactions manoeuvrent dans une guerre larvée. Dans la lecture du roman que Yann l’adolescent avait commencé de lire il avait apprécié la remontée des forces obscures, le jeune héros de l’histoire dénommé « Yann » est maltraité, mal-aimé, battu … Et tout se passait comme si racontant à Julien son aîné ces évènements malheureux son ami Yann l’incitait et l’invitait à manifester lui aussi cette violence soupçonnée et contenue contre son jeune amant… Qui était le plus pervers? L’éventuelle victime qui recherchait son bourreau, sous prétexte de laisser le champ libre à l’expression de son partenaire? Ou Julien lui-même, conscient de la situation, attendait-il patiemment son heure pour déclencher les hostilités meurtrières contre son jeune partenaire? Le couple dans la nuit apparaît joueur avec ses propres démons, comme si la démesure ou l’anormalité étaient son unique recherche. A tour de rôle Yann et Julien attisent le feu de la désunion, pour remplir le temps, pour trouver des occasions de se nuire, et d’expurger ainsi les mauvais penchants, afin de recommencer l’amour et la tendresse, une fois les tourments apaisés. — JACQUES PIOCH, 21/11/2019

(Durée de représentation : 1h15)
Yann
Julien

Notre complicité

de

Jacques Pioch

YANN, adolescent
JULIEN, jeune homme

JULIEN
Je me lève dans la nuit, je viens là.
Tu dormais dans le lit, je ne veux pas te réveiller …

YANN
Je t’entends bouger.
Je me demandes ce que tu fabriques …
Où tu en es?

Tu ne dormais pas tranquillement.
C’était des cauchemars?
JULIEN
Des soucis. Des imprévus.
Et toi?
YANN
J’avais froid sans toi.
Et puis je m’inquiète.

Il va sortir?
Il va dormir sur le canapé?
Il va peut-être manger un morceau à la cuisine.
JULIEN
Un morceau de quoi?
YANN
Du fromage, ou du jambon …

Tu veux que je te serve quelque chose?
Avec une bière …
Ou un café …

Puisque nous sommes réveillés maintenant …
JULIEN
Et toi?

YANN
Je vais boire un café …

JULIEN
Il venait me rejoindre. Je savais qu’il allait me rejoindre …

J’ai besoin de sa compagnie. Entre nous c’est une complicité qui résiste aux intempéries, aux secousses …

Yann est mon ami, mon petit ami.
J’aime son côté juvénile.
YANN
Parce que je fais jeune, adolescent … En fait je ne suis pas constitué en adulte, et ça te plaît.
Ça te rassure, j’imagine …

Tu ne voudrais pas avoir avec toi quelqu’un comme toi, qui commence déjà à s’assombrir, à vieillir, malgré l’éclat encore de toute cette beauté mâle …
Tu te sens vieux, affaibli par l’âge?
JULIEN
Je me sens des responsabilités.
Qu’est-ce que je fais de ma vie?
J’en ferai quoi?
Je voudrais être quelqu’un …
YANN
C’est normal, tu as de l’ambition pour toi.

Moi, je me laisse aller, je trouve que c’est plus confortable.
Le souci est comme un fardeau qui te gêne … Débarrasse-toi de la personne en toi qui trouble ton bien-être.
Sois autre, si cela est possible …

JULIEN
Tu m’aimes comme je suis.
YANN
C’est sûr, je suis ton aide-soignant, ton aide à domicile.
Le jeune infirmier qui veille sur tes vieux jours …

Regarde-moi, Minou, ne suis-je pas resplendissant?
Tu devrais remercier les dieux pour une telle aubaine que tu as rencontrée …

Et tu quittes le lit de nos ébats, au moment même où je m’éveillais pour te surprendre …

Comment te sens-tu?
JULIEN
Tu avais promis d’amener du jambon, du pain, et une bière …
YANN
Je m’en soucie actuellement …

JULIEN
Il occupait l’espace dans l’appartement, ses éclats de voix me réveillaient …
Et puis il y avait le trouble de son physique, cette merveille du corps, moi qui n’avais jamais eu de chat ou de chien, je bénéficiais d’un amant, je le sentais fragile, souple, « adaptable » en quelque sorte, et puis aussi il était mon maître, mon guide, sans toi je broie du noir …

YANN
Normal.
Il te faut voir la brillance de mes yeux, de ce regard que je porte sur toi.

Il te manquait ça, quelqu’un qui s’intéresse à toi …

Et pour ma part je persiste à penser que je suis le seul que tu puisses actuellement supporter jour et nuit, dans l’intimité de notre couple …
Tu te rends compte, nous faisons couple, ça te gêne? Ça te plaît?
Ça t’encourage à vivre.

JULIEN
Je sais que tu aimes me parler …
J’apprécie ton exubérance.

YANN
Tu attends de moi que je t’étonne.

Mais imagine que moi aussi je veux être étonné par toi.
Je ne connais pas encore tous les aspects de ta personne. Il me faut voir …
Laisse-moi entrer chez toi …
JULIEN
Je t’ai dit. Tout est possible …
Je ne me soucie pas de tes jugements.

Je dois me dire la chance extraordinaire que j’ai de te rencontrer …

YANN
Tu aurais pu passer à côté de moi.

Je te plais?
Je te sers à boire?
Dans un verre … Puisque tu ne bois jamais à la bouteille …

Je retourne chercher mon café …

JULIEN
Ne tarde pas.

Julien
Et puis je ne le voyais pas revenir. L’appartement me semblait insolublement vide, obscur. J’aurais bien voulu allumer une lampe, mais je ne m’y retrouvais pas, comme si le séjour n’était pas le nôtre? … De la cuisine je n’ai plus rien entendu, et parfois je me disais qu’il s’agissait peut-être d’hallucination, ou comme si je n’étais pas vraiment levé du lit, et c’était donc un rêve? Il allait réapparaître avec son café, il s’assiérait là sur un coin du canapé, ou bien il serait resté debout, et nous aurions conversé un moment, dans cette nuit bizarre, éclectiquement étrange … Dans le début du mois de novembre, le froid se faisait ressentir, la nuit nous avions décidé de ne pas laisser le chauffage comme durant la journée. Par mesure d’économie …

YANN
Il y a quelqu’un en bas qui nous fait signe, par la fenêtre de la cuisine je le vois …
Il est dans le parking, sur le trottoir, et c’est comme s’il demandait de monter, comme s’il m’avait vu, alors que je l’observais …

Tu attends quelqu’un?
Tu as rendez-vous avec quelqu’un?

JULIEN
Non, pas maintenant.
Il n’y a personne …

YANN
Je t’assure que j’ai vu quelqu’un qui nous faisait signe, du moins ma silhouette était visible pour lui, personne n’a téléphoné, ou laissé de message?
Tu es sûr?
JULIEN
Je n’attends personne.

Tu peux être tranquille.
Qui ce pourrait bien être?
YANN
Va donc voir.

JULIEN
Non, ce n’est pas la peine. Il n’y a personne …

C’est quelqu’un qui aura bu, et qui rentre tard.
Tu n’as pas bien observé.

YANN
C’est comme tu veux.

Ça ne paraît pas t’inquiéter.

JULIEN
De toute manière la porte du hall d’entrée de l’immeuble est fermée …

Et je ne sais comment ton alerte me laissait insensible, comme si je ne croyais pas à ton histoire.
Tu es sûr que tu as vu cet homme?
YANN
Oui, il porte un imperméable noir, ou un manteau noir …
Et il a un chapeau noir également.
Il est grand, il paraît sportif.

JULIEN
C’est peut-être Armand qui rentre chez lui, et il a donc oublié ses clés, ou perdu ses clés.
YANN
Tu peux toujours appeler Armand, pour lui demander s’il s’agit de lui.
Il ne peut pas m’appeler, moi, puisqu’il n’a pas mon numéro de téléphone …

Je ne connais pas Armand, c’est toi qui m’en as parlé.

JULIEN
Non, ce n’est pas la peine.
Je ne vais pas me déranger pour ça …

YANN
Et nous avions oublié, dans le séjour j’avais allumé une autre des lampes, et tant qu’à faire, puisque la nuit était avancée, je pouvais bien lire …

Je te tiendrai compagnie.
Tu veux bien?
JULIEN
Tu lis quoi?
YANN
« Orléans » …
C’est l’histoire d’un gars qui est maltraité.
JULIEN
Qui est l’auteur?
YANN
« Yann Moix » …

JULIEN
C’est ton prénom, Yann …
YANN
Il ne s’agit pas de moi.

Et le gars a sept ou huit ans à peine, et son père lui plonge la tête dans la cuvette des chiottes.
Pour le punir, pour lui faire comprendre qu’il a mal agi.

JULIEN
Ça te plaît?
YANN
J’ai commencé ce livre, je dois le finir.

Et l’enfer de ce gosse a commencé dès l’école maternelle.
Il est la risée de ses collègues, le souffre-douleur. Et quand il rentre chez lui la mère ou le père s’en prennent à lui parce que ce n’est pas un enfant désiré …
C’est un enfant indésirable …

Mais je ne sais pas encore à partir de quel moment cet enfant fut indésirable … Après sa naissance, ou dès le moment de sa conception …
Indésirable, battu, mal-aimé, maltraité, martyr …

Et ce gosse observe tout, il ne méconnaît pas la haine et la méchanceté que ses parents ressentent profondément pour lui. Il lit sur le visage de sa mère la hargne qu’elle éprouve contre cet enfant, l’hostilité permanente que son père ressent contre lui …

Et il reste trois, cinq minutes, la tête plongée dans la cuvette des chiottes, avant que son père n’ait tiré la chasse.
Face à la merde de son père, qui vient de chier …

Il a tellement peur de rentrer chez lui, en venant de l’école, qu’il chie dans son pantalon dès les derniers cours de la journée.

Et personne ne s’aperçoit de rien, ne semble s’apercevoir de rien.

Du moins l’objet du roman n’est pas de montrer combien les assistantes sociales peuvent ou non s’occuper de cet enfant …

JULIEN
« Yann » comment? …
YANN
Je l’ignore.
Il nous vient d’Orléans …

C’est donc le livre auquel je suis attelé, quand je tiens compagnie à mon amant, Julien.

S’il avait dégusté cette nuit-là les deux tranches de jambon fournies avec l’emballage, c’est donc que Julien n’avait pas dîné le soir, la veille au soir …

Et tu finissais par avoir faim.
De quelle marque est cette bière?
« Affligem », ou « Grimbergen », ou telle autre marque qu’on ne saura pas …
Tu aimes?
JULIEN
Quoi?
YANN
Tout ça …

Julien
JULIEN Etrangement l’appartement restait silencieux, dès qu’on ne parlait plus, aucun des voisins ne semblait éveillé, tous dormaient, à peine aurais-je pu entendre le froissement caractéristique d’une page qu’on tournait, ou le frottement d’un pied nu sur le tapis, ou moi-même ayant bougé … Pour me déplacer, pour me rapprocher de lui … Ou bien j’allais voir du côté de la cuisine … En bas, devant l’immeuble, il y aurait toujours ce visiteur. J’avais vaguement parlé à Yann du beau gosse « Armand ». Le gars habitait au dernier étage de l’immeuble, il vivait seul.

On s’était vus deux ou trois fois, j’aimais bien Armand. On buvait ensemble, on fumait parfois.
Cette nuit-là il rentrait chez lui, et il avait cru m’apercevoir dans l’embrasure de la fenêtre … Il avait reconnu Yann?

Il aurait voulu nous rejoindre.
Et pour moi c’était devenu une obsession, j’avais besoin de mêler Yann avec Armand, le beau gosse …
Je veux dire …

YANN
Laisse-moi tranquille. Je ne suis pas vicieux comme toi …
Je n’éprouve pas le besoin de ce genre de fantaisie.
Je préfère à deux … Très exceptionnellement en groupe, pour une fête spéciale …

Armand habitait près de chez nous. Je ne cherchais pas à disposer tous les soirs d’un gars qui viendrait nous tenir compagnie.

JULIEN
Je n’ai aperçu personne. Le gars a dû repartir.

Tu en es où de ton histoire?
YANN
Yann est malheureux, il se sent haï ou méprisé par le monde entier.
Il recherche la compagnie des auteurs comme Gide, ou Céline …

Il se réfugie dans la littérature.
JULIEN
Tu n’as jamais été maltraité dans ton enfance.
YANN
C’est possible …
Mais je me sens un faible, un sentiment de compassion pour tous ces garçons, ou ces filles, dont on abuse.
Ils n’ont vraiment pas de chance. Ils se retrouvent sur la route de personnes mal intentionnées …

JULIEN
Tu veux parler pour moi?

Je n’arrive pas encore à distinguer en toi la part d’innocence ou de normalité et la part de perversité.
Tu me provoquais.

YANN
C’est possible. J’étais curieux de nature.
JULIEN
Mais peut-être aussi tu souhaites être maltraité.
YANN
Et Armand?
JULIEN
Il est grand, costaud. Il pratique du sport, de la musculation.
Il roule à vélo.
YANN
Il a entrepris des études?
JULIEN
Il étudiait l’histoire de l’art. Et plus singulièrement … « Comment restaurer les oeuvres d’art? » …
YANN
J’aimerais savoir faire ça.
Etudier les tableaux de peinture, et voir toutes les imperfections, les éraflures, les écorchures, les déchirures …
Tu n’aimerais pas?
JULIEN
Pourquoi pas?

YANN
Et Yann, mon ami, quand il rentre chez lui le soir, alors qu’il a onze ans ou douze ans, traverse une grande forêt …
Et il est impressionné par la nature, comme si les arbres, les plantes, les sentiers, formaient un domaine préservé, où l’humain n’aurait pas sa place.
Et là il se sent chez lui, à l’abri de son père et de sa mère, ainsi que de ses oncles, tantes et cousins, qui se moquaient de lui, et le méprisaient, parce qu’il écrivait des poèmes.

Tu n’as jamais écrit de poèmes, toi?
JULIEN
Ça m’est arrivé.
Où tu veux en venir?
YANN
Nulle part.

Je suis là, je t’accompagne dans la nuit …

Yann
Julien, imagines-tu la douleur que c’est pour moi de penser que tout en étant avec moi tu songes à d’autres personnes? Parce que tu es insatiable … Il te faut toujours du nouveau. Julien … Tu me maltraites, toi aussi, à ta manière … Tu ne veux pas comprendre combien je souffre parce que je n’arrive pas à te suffire. Je ne suis pas satisfaisant … Je ressentais parfois chez Julien une envie, qui pouvait être irrépressible, de partir aussitôt, de me quitter, comme s’il avait eu un besoin express de rencontrer quelqu’un d’autre …
Je ne suis pas sûr d’avoir aperçu Armand sur le parking, ou quelqu’un vêtu de ce beau manteau noir avec le chapeau également noir. Mais c’était peut-être un pressentiment … Non pas que je me sentais en danger … Plutôt étrangement inquiet … Nous ne sommes pas bien ensemble? Qu’ai-je fait? Et il ne répondait pas. Il avait rangé les quelques bricoles qui traînaient sur la table, dans la cuisine à nouveau. Il avait peut-être observé depuis la fenêtre si le parking était calme cette nuit-là …
Julien
JULIEN Je ne vois personne. Il n’y a personne autour de nous. YANN Nous sommes seuls au monde … Armand doit dormir maintenant. Il s’est endormi. Comment est-il vraiment? Tu m’en parles? JULIEN Il est grand. Il aime bien les sous-vêtements. YANN Les vêtements féminins?
JULIEN Non, les sous-vêtements masculins. Les slips, les tricots, les débardeurs, les caleçons … Et toutes sortes de sous-vêtements dont j’ignore le nom, qui soulignent plus ou moins strictement une belle paire de fesses, une bite nonchalante ou raide, des couilles … Tu aimerais le voir nu? YANN Pourquoi pas? Puisque tu l’aimes … Je devrais pouvoir l’aimer … JULIEN Tu veux que je l’appelle? Il nous rejoindrait. S’il est chez lui … A deux pas de chez nous … YANN Et Julien s’était à nouveau isolé dans la cuisine, j’imagine pour appeler Armand, ou pour lui rédiger un message. J’avais dit « oui », j’aurais pu dire « non ». Mais étrangement cette nuit j’avais la sensation de devoir tenter quelque chose … Comme si nous nous enlisions lui et moi, Julien et Yann … Comme si notre couple dangereusement flirtait avec un ennui certain … Et puis Julien n’est pas revenu … J’allais l’appeler. JULIEN Il n’y a personne sur le parking. Armand ne répond pas. YANN Tu lui as laissé un message. JULIEN Oui, quelques mots … YANN Tu pouvais me dire … JULIEN « Bonjour, Armand, excuse-moi de te déranger. Mon ami, Yann, est avec moi, nous sommes dans le séjour, nous n’arrivons pas à dormir. Veux-tu venir nous distraire, pour qu’on s’amuse ensemble? Yann est un jeune adolescent que j’héberge chez moi, de nature il est plutôt amateur de littérature, mais il n’empêche qu’il est sensible aux plaisirs des sens, au sexe, à l’érotisme … Peut-être même vas-tu l’impressionner, et il demandera à te revoir … Cela ne me gêne pas. Actuellement moi et Yann nous sommes en dérive. Nous avons perdu le goût l’un pour l’autre, cette attraction réciproque qui nous unissait. Nous avons besoin d’une tierce personne pour nous dégager de ce fatras. Viens-tu? Quand? … » YANN Tu as envoyé le message? JULIEN Oui. J’attends la réponse. YANN Tu vois, Julien, c’est ta froideur qui m’inspire le plus grand dégoût, cette insensibilisation progressive que tu entretiens à mon égard. Tu disposes de moi, tu m’as attaché comme un chien, et tu ne me manifestes aucun égard, aucun sentiment de bienveillance. D’autres que moi pourraient négliger de tels avertissements, moi je suis hypersensible, je ressens ta présence comme dangereuse pour moi maintenant. Et j’ai peur de ta part d’un acte inconsidéré … Tu peux très bien me mettre à la porte. Ou au contraire m’enfermer dans l’appartement … Je te sais capable d’outrance. JULIEN C’est possible. Mais je ne tiens pas à m’attirer des ennuis. YANN Quelqu’un te répond? JULIEN Armand me signale qu’il est toujours dehors, et qu’il a perdu ses clés, toutes ses clés … YANN Balance-lui par la fenêtre tes clés, et Armand nous rejoindra. JULIEN Non, jamais. YANN Tu ne m’étonnes pas … Tu ne sais prendre aucun risque. Tu aurais trop peur qu’on ne te rende pas les clés, ou qu’Armand entre chez nous à l’improviste n’importe quel jour, ou dans la nuit, et ainsi dispose comme il l’entend de toutes nos affaires. JULIEN Quelles affaires? Tu veux dire quoi? YANN Je dis que tu n’es pas prêt à confier à Armand les clés de notre appartement. C’est bien normal. Je ne cherche pas à t’indisposer. Je ne comprends pas pourquoi il y a de l’inimitié entre nous, de la colère, toute cette animosité. Tu n’éprouves plus rien pour moi de bienveillant? Tu ne peux plus me tolérer? Que faut-il que je fasse? JULIEN Rien. Je t’en prie, Yann, laisse-moi tranquillement me repérer dans ce cauchemar.
Julien
J’avais pensé un moment retourner dans la chambre, j’avais froid. La robe de chambre que je portais était légère … J’aurais pu changer de pyjama. Ou moi-même au lit je lisais un roman? J’aurais pu regarder la télévision. Pour voir les informations de nuit, ou un film? J’étais là, je sais que je me suis assis sur le canapé. Il y avait ton paquet de cigarette … Mais je t’avais suffisamment reproché d’infester le lieu avec la fumée de ton tabac. YANN Tu veux quoi? Que je te parle?
Je suis là. Je n’ai pas grand chose à te raconter. Tu veux savoir quoi? JULIEN Parle-moi de toi. De ce que tu veux … YANN Finalement moi aussi qu’aurais-je pu raconter? Il ne m’arrive presque plus rien. Nous sommes seuls … L’environnement est triste. Même le fait de me rapprocher de toi ne m’apporterait rien ou presque. Je t’avais tellement déçu. Tu aimerais quoi? Là, maintenant … Une troisième personne? JULIEN Non, je t’ai dit … Pour l’instant, rien. Absolument rien. YANN Je pouvais très bien retourner dans la chambre, le mieux était de dormir, en attendant quoi? Rien. Qu’est-ce qui me ferait plaisir? Qu’est-ce que je voudrais éviter avant tout? Il y avait bien des envies et des craintes que j’avais, mais pouvais-je les formuler? A quoi cela servait-il? JULIEN Tu as peur de moi? YANN Oui, j’ai peur pour toi, et pour moi. Si je n’étais pas chez toi, à l’abri … Il faudrait que je recommence ailleurs, avec qui? Et puis je ne pouvais m’empêcher d’y songer. C’était la solution facile … Si Julien me renvoyait de chez lui je pouvais toujours aller sonner chez Armand. Il m’accueillerait. Il était sans doute beaucoup plus facile à vivre que toi. Il ne créait pas d’embarras. Il était bien dans sa peau. Moi, je ne peux rien faire pour toi. Tu me connais trop? Tu me veux comment? Je t’en prie, Julien … Parle-moi. JULIEN Va chercher Armand. YANN Non. Ce n’est pas possible. Je dois absolument vivre avec toi. JULIEN Pourquoi? YANN Parce que je suis persuadé que je peux quelque chose pour toi, mais je ne trouve pas. Il me manque des éléments, une idée, une image, un sentiment, une occasion … Je me demande ce qui a pu t’arriver, pour en être là … Mon chéri, ne m’abandonne pas. N’oublie pas que j’existe, et que je me sens coupable de ne pas pouvoir t’aider par ma seule présence … Tu ne me regardes plus. Tu m’entends?
Yann
Parfois j’ai la sensation d’avoir affaire à un mort. Enfin quoi, je veux dire … Je sais bien que tu es vivant, tu respirais, tu avais des idées dans la tête, j’imagine, tu aurais pu très bien me répondre ceci ou cela. Mais le mutisme dans lequel tu te complais … Tu me provoques, par ton silence … Tu pourrais me caresser actuellement, si j’étais proche … Si je me glissais à proximité de toi … Tu pourrais être à nouveau sensible à quelque chose de moi, qui est mon corps? … Je m’étais coulé près de lui, j’étais « touchable », s’il avait voulu, s’il s’était laissé aller. J’étais accessible. J’imaginais déjà comment il allait me caresser, peut-être … Je cherchais à me positionner de manière à ce que l’envie lui vienne de me caresser.
J’ai besoin de tes câlins. Prouve-moi que tu existes … Et il ne bougeait plus. J’ai eu cette sensation de veiller un cadavre. Ou quelqu’un à côté de moi s’était endormi, et je n’avais plus qu’à m’endormir là moi aussi, dans cette chambre froide … J’avais froid, Julien. J’ai besoin de tes caresses, de ces longs cheminements de tes doigts sur mon corps, pour me réchauffer, pour me prouver que je suis encore quelqu’un à qui quelqu’un d’autre encore s’intéresse … Même si tu n’en as pas l’intention, ou le désir, fais-le cependant … Laisse couler tes doigts sur mes vêtements, sur ma peau que tu dénudes, j’adore ça. Enlève-moi l’emballage … Viens chercher de ma chaleur … Ou viens me réchauffer. Et il n’a pas bougé, il n’était ni mort, ni endormi, il persistait dans le plaisir sadique de me laisser mourir d’ennui et de froid, avec un immense chagrin que je ne pouvais plus refouler … Mon meilleur ami, mon seul ami, m’a abandonné. Où suis-je?
Julien
JULIEN Je me retrouvais dans le séjour avec lui, et j’avais esquissé quelques pas, comme si je me dirigeais à nouveau vers la cuisine, ou bien aux toilettes … Et je sais qu’il m’avait regardé à ce moment, d’un air sournois, comme s’il pensait que je n’aurais pu le voir me regarder. Et je t’ai demandé … Qu’est-ce qui te fait croire que les choses peuvent mal tourner? Tu me connais, j’éprouve parfois une hostilité envers toi, comme si je m’étais encombré de toi, et puis les choses reviennent en place, je t’aime bien. YANN Ne dis pas ça, ce n’est plus vrai.

Tu me méprisais.
Parce que je n’avais pas trouvé un travail, parce que je n’avais pas voulu suivre une formation …
Et puis mon corps te dégoûtait, ou t’avait laissé indifférent …
Parce que je ne produisais plus de désir en toi, et tu m’en voulais, tu ressentais à cause de moi une perte de confiance en toi.

Et j’avais essayé de mille manières de provoquer à nouveau ton désir pour moi, et tu m’en as voulu, parce que chaque fois ce n’était jamais assez …

Confie-moi les clés de l’appartement, et moi aussi je pourrai sortir en ville, pour me régénérer, je sais déjà ce que je vais faire comme travail maintenant, je n’ai pas besoin de me former.
Je sais tout faire.

JULIEN
Tu attends quoi? Une permission? Une autorisation?
YANN
Confie-moi le double des clés.
JULIEN
Non, je préfèrerais te fracasser …

YANN
Dans ce roman que je lis, actuellement, les évènements se sont précipités, et quand Yann a douze ans il voulait jouer du piano.
Ses parents, pour je ne sais quelle raison, lui achetèrent un piano.

Et un jour son père était dans une colère noire, et il a massacré le piano à coups de hache.
Il a réduit en miettes ce misérable instrument.

Et Yann est allé enterrer les morceaux de piano dans le jardin, à la nuit tombante …
Son père et sa mère le regardèrent faire par la fenêtre, et se réjouissaient intimement de la perte pour Yann de son meilleur ami.
Il n’y avait plus de musique possible à la maison …

JULIEN
Moi aussi j’aurais pu t’acheter une guitare.

YANN
Je ne te demande plus rien de précis maintenant …

A part un double des clés.
JULIEN
Quand je t’ai rencontré, je n’imaginais pas que nous en arriverions là.

Je voulais un ami plus jeune que moi. Ta fraîcheur m’inspirait, ton insolence aussi, et je pensais que nous vivrions ensemble un bonheur.

J’avais de l’enthousiasme, quand je rentrais chez moi, je savais que quelqu’un m’attendait.
Au lit j’y serais resté des semaines entières …

Je t’ai amené au cinéma, à des concerts …
Rien ne laissait présager entre nous un tel ravage.
Pourquoi?

YANN
Pourquoi?
A cause de ton pessimisme …

Tu as systématiquement détruit tout ce qui pouvait faire notre bonheur.
Tu n’arrêtais pas de m’adresser des reproches …
Je devais travailler. Il fallait que je te sois fidèle …
Puis tu me commandais au contraire de chercher des garçons.
Tu as semblé dire que je ne savais pas tenir une conversation …
Puis tu me reprochais d’être muet.

Yann
Je n’étais pas assez pervers. Ensuite je n’étais pas coopératif, ou inventif. Tu ne m’adressais plus de compliments, ou des encouragements … J’ai fini par passer inaperçu dans cet appartement, où tu m’as enfermé … Et tu attends inexorablement que les choses périclitent encore, tu n’es pas totalement satisfait du désastre que tu veux produire … Qu’attends tu de moi? JULIEN J’aime t’entendre pleurer. J’adore tes sanglots … Je veux absolument que tu sois désespéré. J’aime ça.
YANN Quand je t’aime, tu me rabroues, tu m’éloignes, comme si tu ne supportais plus mon amour, mon attachement à toi. Et quand je t’ai dit que j’apprenais à me distancer de toi, à ne plus avoir autant besoin de toi, tu m’en voulais … Tu n’acceptais pas que j’essaie de devenir indépendant … Tu cherches quoi avec moi? Pourquoi c’est moi? JULIEN Parce que tu es sur ma route … Et je t’avais averti dès le commencement, « je souhaite abuser de toi ». Je t’ai dit ça … Tu rigolais comme si la chose était impossible … Tu pensais que je plaisantais. YANN Tu aimes jouer. JULIEN Je sais. Par moments je ne joue plus. Les choses me viennent dans la précipitation, dans l’exaspération … Pleure encore … Je veux absolument expurger de moi toute la violence que je ressens … YANN Frappe-moi. C’est comme si j’étais une guitare, ou un piano … Massacre-moi … JULIEN J’aime entendre ces cris d’horreur. Il faut que je me sente déterminant. Je suis un bourreau … YANN Frappe-moi. Détruis-moi. Même si je sais que tu ne m’aimeras plus du tout quand tu m’auras définitivement amoché … Je veux pouvoir dire que c’est toi qui m’as fait ça. Tout ce que je deviens …
Julien
JULIEN Parfois, quand j’avais battu Yann, je me rapprochais de lui gentiment, tendrement, et je lui demandai … « Tu m’en veux? C’est plus fort que moi … Je te demande pardon. » Ou bien je le caressais, et je me mettais à pleurer. Je me sentais coupable, et simultanément cela m’avait fait du bien. Je savais que je devais passer par ces phases de brutalité. J’avais accumulé en moi trop de violence. YANN A cause de quoi? JULIEN Parce que je n’ai jamais rien réussi.
YANN Tu as le temps. JULIEN Non, le temps presse … Ou bien j’allais boire un café maintenant, ou un thé … Ou bien je m’alcoolisais avec un whisky … Je t’ai demandé si tu voulais en boire. YANN Non, ce ne serait pas raisonnable. JULIEN Pourquoi? Tu as peur d’être ivre? Tu peux très bien ne pas te lever demain matin. On reste au lit … Va chercher la bouteille de whisky. YANN Non, je ne sais pas où elle est. JULIEN Dans le placard de la cuisine. YANN Non, je n’y vais pas. Je ne m’en sens pas le courage … Et il restait là, près de moi … Il aurait pu me donner un coup de pied. Me cracher dessus … Ou m’insulter … Je te laisse pantois? Tu n’as plus d’idée … JULIEN Il me narguait. Il n’avait pas eu son compte. J’aurais pu appeler Armand … YANN Oui, pourquoi pas? On finit la bouteille tous les trois, et on se couche. J’ai envie qu’on me fasse des choses … JULIEN Et il était là par terre, il me suppliait … Il attendait de moi une intervention. Et je ne savais que faire, l’agresser, le battre, le violenter … Ou bien le caresser, l’embrasser tendrement … Je ne savais que faire, comme si ces deux comportements étaient égaux pour moi, et ne suffiraient, ni l’un ni l’autre, à combler mon embarras, ou mon angoisse … Mon besoin d’amour aussi … J’aurais pu prendre une photo de lui. L’envoyer à Armand … Pour dire à mon gars de l’étage que le petit jeune était aux abois … Il était traqué … Et il se demandait encore si j’allais oui ou non chercher le whisky. YANN Appelle Armand. Je vous ferai une omelette … JULIEN Il y avait des oeufs dans le frigo, du fromage râpé, de « l’emmental » … « Allo, Armand … Ça va? Je suis avec Yann dans le séjour. Il est par terre. Il veut qu’on s’occupe de lui. On a besoin de toi. » YANN Il dormait? JULIEN Non. Il veut bien venir si on le paie. Il a une facture d’électricité. YANN Combien? JULIEN Deux-cent-cinquante euros, pour le 15 novembre … YANN Demain c’est le 14. JULIEN « Je ne pouvais rien t’avancer, Armand, je n’ai plus rien. Viens quand même … » Demain, tu as le temps. Tu pourras facilement récupérer la somme due à Armand. YANN Oui, pourquoi pas? Si tu me donnes le double des clés pour rentrer chez moi quand je le déciderai … Il avait semblé chercher dans son sac. Je n’avais pas bougé. Peut-être cette nuit il allait commencer à m’accorder sa confiance … Et puis il a jeté les clés sur moi … J’ai ramassé le trousseau. Et j’allais me diriger vers la salle de bain, ou vers les chiottes … Non. Je t’en prie, Julien. Arrête … JULIEN Je l’ai lâché, en le poussant à terre à nouveau. Et puis j’avais pensé monter un moment chez Armand. Et puis je ne savais plus que faire … Il y avait dans cette atmosphère nocturne un poids oppressant, une densité du vide, comme si nous allions bientôt devoir sortir, pour prendre l’air, pour reprendre contact avec la réalité de la vie urbaine … J’avais pensé aussi le mettre nu pour le fouetter. Ou je me jetais par l’une des fenêtres. Yann me regardait. Puis il dit … YANN Tu n’as le courage de rien. Même Armand le dit … Tu te crées des problèmes, tu ne sais pas vivre … JULIEN Et toi qu’est-ce que tu fais? YANN Et j’avais détourné mon visage pour éviter son coup de pied. JULIEN Donne moi ces clés. Redonne-moi ces clés. Demain tu partiras. Je ne veux plus te voir.
Yann
YANN Ce n’était pas la première fois que cela nous arrivait, depuis qu’on se connaît … Et je n’avais rien regretté. Je ne me sentais pas victime au départ, j’étais fait pour vivre heureux. Mais par amour pour lui je me suis laissé conduire. C’était tout un engrenage … J’aimais les coups. Je pensais qu’il se passait quelque chose, qui n’aurait pas existé s’il n’y avait pas eu les coups, les blessures … Julien se dépensait, révélait son âme affreuse, je contribuais à l’expression de ses sentiments les plus mauvais … Pourquoi serais-je allé me plaindre?
JULIEN On se connaît depuis presque un mois maintenant. Je ne vois vraiment pas comment on aurait pu bifurquer, changer de cap. Il avait réveillé en moi les pulsions les plus obscures … Dans mon enfance, puisqu’il faut en revenir là, déjà j’appréciais l’autorité que j’avais pu exercer sur les autres, je me voyais capitaine d’une armée, ou chef de troupe … Puis j’isolais l’une de mes victimes, et je m’en prenais à elle singulièrement. Parce que c’était le plus beau, ou le plus révolté contre moi, ou le plus soumis, celui qui adorait obéir, me suivre, et j’allais près de la rivière … J’avais essayé de le noyer. Ou je faisais semblant de tirer sur lui avec une carabine … Ou bien je le ligotais, je le déposais en travers du sentier, et quand une voiture passerait il en serait mortellement blessé … Puis j’inventai des jeux intimes, avec des épingles, des lames, des couteaux. Je savais maintenant que je ne voulais pas tuer expressément, j’aimais trop flirter avec la blessure ou la mort … Il me fallait m’approcher avec lui le plus possible de ce qui serait irrémédiable. J’imaginais l’étouffer dans le lit même, avec un traversin, un amas de drap, un coussin … Puis je l’étranglais, parce qu’on s’amusait bien, on riait ensemble, et je serrais de plus en plus fort. Mon partenaire croyait que nous approchions de l’invivable, et il essayait de me dégager, me disant qu’on ne jouait plus, à cause du danger imminent … Son visage était rouge, les yeux exorbités, et je serrais encore avec mes deux mains le cou de mon amant … YANN J’en ai chaque fois pour deux heures à m’en remettre. Je crachotais. Je buvais de l’eau … Je ne pouvais même plus fumer une cigarette, comme si j’avais les poumons obstrués … JULIEN On aimait ces jeux. Ces menaces successives … En fait dans notre complicité on s’amusait à être deux ennemis irréconciliables, ou pour mieux te dire, on s’amusait à être amicaux dans l’hostilité, on se menaçait d’autant plus qu’on s’aimait beaucoup … Et j’ai essayé moi aussi d’être la victime, le souffre-douleur, le gars mis en difficulté par son partenaire. YANN Je te demandais comment tu voulais que je procède … Et j’avais envie de te bander les yeux par exemple. Mais tu me disais … JULIEN Non, je préfère voir comment tu me menaces, comment tu vas t’y prendre. YANN Et je m’approchais de toi, je me penchais sur toi, alors que tu es à terre, couché … Et je t’ai regardé dans les yeux. Tu me voyais. Tu savais à qui tu avais affaire. Et je te disais … « Comment je vais t’assassiner maintenant? » Et tu cherchais … Tu parlais d’un grand couteau dans le placard de la cuisine, ou de la « mort aux rats » … Puis tu me demandais souvent de te traîner jusqu’à l’ascenseur, puis de t’empaqueter, et de te déposer dans la malle de la voiture, pour que nous allions ensuite te jeter au bord de la mer, dans le canal à Palavas-les-Flots … Tu te souviens? JULIEN Je m’en souviens très bien. Et puis au dernier moment, tu as tenu absolument à couper les ficelles qui servaient à maintenir le paquet fermé. Et tu m’as dit … « Tu nages maintenant, je veux te voir rejoindre le large. » Et j’avais nagé, je m’étais exténué à nager, parce que je voulais te faire plaisir, te prouver que je pouvais obéir à tes ordres, et que j’étais courageux, volontaire, j’étais capable avec toi de traverser la mer jusqu’à Oran, ou jusqu’à Alger. Puis tu avais lancé l’alerte, et l’on était venu me chercher en mer … C’était dans la nuit, tout est sombre, j’entends le bateau de secours qui se rapproche, on a allumé des projecteurs qui viennent sur moi … Je suis à l’extrême limite de mes forces, bientôt je me laisserais couler … Et je sais que tu es sur ce bateau, et que tu clames dans la haute mer … « Julien, nous arrivons, tu es sauvé …» Et je sais que je suis dans tes bras, tu me berces, tu me portes, sur le pont du bateau tu ne sais pas encore où tu vas me poser, puis je me souviens qu’il y a une cabine où nous sommes arrivés, une lampe est éclairée, et tu m’as étendu sur le lit avec d’infinies précautions, tu me déshabilles, comme tu le fais là, et je me laisse faire, je me sens terriblement en paix, il y a quelqu’un, mon ami, qui s’occupe de moi, qui me prépare pour une nuit d’amour. Tu te souviens? Tu ne t’en souviens pas … Parle-moi, Yann, j’ai besoin d’être rassuré par ta voix … J’aime trop chercher à comprendre le mieux possible tout ce que tu me dis. Tu t’en souviens? …
Yann
YANN Je m’étais dégagé, parce que j’avais sommeil, j’imagine, du moins j’ai eu besoin d’aller m’étendre dans le lit, ou bien je voulais rester là tranquille par terre … Pour réfléchir un moment, comme si les évènements qui venaient de se passer me semblaient devoir être arrêtés, comme si pour la nuit cette fois j’avais eu mon compte. Comme si j’avais besoin de retourner à une réalité plus calme, moins troublée … Il était par là au sol lui aussi, et j’ai eu le sentiment qu’on était deux rescapés, ou deux victimes, puis j’ai eu ce souvenir qui m’a envahi … Il y a quelques temps un tremblement de terre était survenu pas loin de chez nous dans notre région, plus au nord, et des maisons s’étaient effondrées, même l’église s’était écroulée.
Et des visiteurs observaient les dégâts, il faudrait tout reconstruire. D’autres images de catastrophes auraient pu survenir … Mais finalement on était en dehors de l’actualité, dans cet appartement, comme piégés, enfouis, isolés … J’aurais pu rallumer la télévision, puis je me suis dirigé par hasard vers la pile de DVD qu’on rangeait par là … Et à ce moment je me suis souvenu que c’était la veille même qu’on présentait au public le dernier film de Roman Polansky, « J’accuse » … C’est l’affaire Dreyfus, ce militaire juif accusé injustement de traîtrise. Et Polansky avait repris ce titre d’un éditorial de Zola, « J’accuse » … Comme si à son tour Roman accusait le monde, prenait à parti la presse, le public, et singulièrement les groupes féministes, qui le harcelaient depuis longtemps, sous prétexte que Roman Polansky aurait abusé de filles mineures, et les auraient violentées, et violées, après les avoir attirées plus ou moins à leur corps défendant dans des pièges … « J’accuse », disait Roman, et à la ressemblance avec le capitaine Dreyfus il se proclamait innocent, injustement traité, la rumeur et les slogans voulaient le faire passer pour un salaud, il se défendait, il refusait même de se rendre à l’un de ses procès aux Etats-Unis … Les filles portaient plainte, certaines l’on fait récemment une quarantaines d’années après les actions concernées … Roman Polansky ne se souvenait plus, il avait tout oublié ou presque, il avait changé … Et je pense à ça … Cela n’a aucun rapport avec les jeux qu’on pratiquait nous deux en connaissance de cause. Mais dans notre cas, comme dans celui de Roman et des filles, il y avait l’un des partenaires qui était plus jeune que l’autre, un adolescent pour ma part, mineur … J’étais fragile, la loi pouvait venir à mon secours. Je n’aurais jamais eu l’idée d’aller me plaindre … Ou bien ce serait par jeu, pour te flanquer la trouille. Par vice personnel de ma part, j’aurais abusé de la bienveillance des lois à mon égard. Toi, tu n’avais personne, aucune loi, aucune institution, auprès desquels tu aurais pu aller te plaindre de moi … Sinon parce que je t’avais volé de l’argent, ou ton véhicule … Si j’avais squatté chez toi … Mais comment aller prouver ça? Tu pouvais très bien m’accueillir par amour, et j’aurais abusé de toi, exactement comme j’aurais voulu … Tu es victime de ta bienveillance à mon égard. Tu vois, je suis partagé entre des élans quasi amoureux vers toi, j’aime bien tout ce qu’on fait ensemble finalement, et une condamnation sévère de ce à quoi tu m’amènes. Jamais je n’aurais fait ça avec un autre. JULIEN Quoi? Exactement … YANN J’apprenais avec toi le mensonge, ou la mauvaise foi, la perversité des aveux les plus sincères, le jeu à outrance. L’irresponsabilité la plus totale … Outre cet amour entre nous, il y a l’irrespect, la désinvolture, une fantaisie dans la démesure, on voulait toujours voir ce que ça aller donner. Notre vie était devenue une pure improvisation. On n’avait de compte à rendre à personne. Certains obstacles se présentaient … On ne pouvait pas mettre le feu à l’appartement. On ne pouvait pas se rendre au commissariat pour leur avouer quelques bricoles … « Nous avons tué notre voisin Armand il y a quelques minutes. » JULIEN Pourquoi tu dis ça? YANN Parce que je sais que pour toi je suis irremplaçable … JULIEN A l’heure actuelle, oui … YANN Pourquoi? JULIEN Je voulais ça … Entreprendre une relation singulière avec un plus jeune que moi … Un adolescent limpide et innocent, avec une fraîcheur que j’enviais, et que j’admirais …
Julien
Tu es beau. Que tu sois indemne, ou roué de coups, tu es beau. Parce que tu es ma chose … YANN Toi aussi tu es beau, j’aime ta puissance, ton savoir-faire. Je pourrais te complimenter des heures si tu y tenais absolument. Et rien de ton corps ne m’est étranger. JULIEN Tu préfères quoi de ma personne, ou de mon corps? YANN Peut-être ton regard, parce que tu as le regard sombre, inquiet. Tu es comme une bête apeurée parfois, ou traquée, j’aime bien … Puis je me rapprochais de toi, et ton regard s’éclairait, ou s’illuminait … Comme si tu avais trouvé une nourriture qui te convienne, ou un paysage qui te plaisait. Et je te sentais enivré par ta découverte, comme si tu sortais d’un tunnel tout noir, et tu abordais ma présence …
J’aime tes yeux, ce qu’ils me font pressentir de toi. J’aime tout. Pour moi, tu es comme un arbre magnifique autour duquel je tourne, mais avant tout tu es Julien. Julien comment déjà? JULIEN Singapour. Et toi? YANN Yann Lancelot … Je suis un jeune chevalier du Moyen Age. Et je suis venu te voir pour que tu me prêtes l’un de tes chevaux. J’ai une randonnée à effectuer. JULIEN Nous verrons ça. Egrène-moi encore les compliments que tu voulais m’adresser … YANN J’aime tes cheveux, les doigts de tes mains. J’aime tes fesses, ou bien ta jolie queue. Tu me permets d’ajouter tes doigts à mes doigts, pour ne former qu’une seule main … J’adorais ta bouche. J’aimais affleurer avec ma bouche les doigts de notre main … Tu me promets que nous allons encore découvrir des choses? JULIEN Bien sûr. Avec des hauts et des bas … Je suis le seul pour toi? YANN C’est sûr, tu es unique pour moi. Ce que j’aimais le plus aussi, c’est quand on allait éteindre le séjour totalement, pour nous rendre dans la chambre. Et je savais que nous allions rester des heures ensemble dans le lit, côte à côte, ou l’un sur l’autre, sans rien faire de spécial, et sans même dormir … Comme si notre seul contact nous maintenait en état de veille et de tendresse, alors que nous avions oublié le temps qui passe. JULIEN Yann, je t’aimais malgré tout. J’avais besoin d’expérimenter tout. YANN Je sais. C’est bien normal … Du moment que tu m’embrasses …

[Fin]

YANN ET JULIEN

de

Jacques Pioch

YANN, adolescent
JULIEN, jeune homme

 

YANN ET JULIEN (1)

DESIR (2)

NOTRE COMPLICITE (3)

LE JEUNE HOMME AU MIROIR (4)

LA VIE CONJUGALE (5)

DE QUELLE PEUR TU PARLES? (6)

UNE AUTRE HISTOIRE (7)

NOEL (8)