THÉÂTRE
NOTRE COMPLICITÉ
Pièce 3 de « YANN ET JULIEN », suite théâtrale de 8 pièces
Présentation
Dans la nuit Yann et Julien se sont réveillés, et se sont rendus dans le séjour. Ce temps d’insomnie est l’occasion de se dire les désaccords, les tiraillements, le couple d’amants est au bord d’une rupture apparemment, du moins tous deux semblent avoir perdu tout désir ou tout sentiment amoureux. Ainsi les torts réciproques viennent au jour, les insatisfactions manoeuvrent dans une guerre larvée. Dans la lecture du roman que Yann l’adolescent avait commencé de lire il avait apprécié la remontée des forces obscures, le jeune héros de l’histoire dénommé « Yann » est maltraité, mal-aimé, battu … Et tout se passait comme si racontant à Julien son aîné ces évènements malheureux son ami Yann l’incitait et l’invitait à manifester lui aussi cette violence soupçonnée et contenue contre son jeune amant… Qui était le plus pervers? L’éventuelle victime qui recherchait son bourreau, sous prétexte de laisser le champ libre à l’expression de son partenaire? Ou Julien lui-même, conscient de la situation, attendait-il patiemment son heure pour déclencher les hostilités meurtrières contre son jeune partenaire? Le couple dans la nuit apparaît joueur avec ses propres démons, comme si la démesure ou l’anormalité étaient son unique recherche. A tour de rôle Yann et Julien attisent le feu de la désunion, pour remplir le temps, pour trouver des occasions de se nuire, et d’expurger ainsi les mauvais penchants, afin de recommencer l’amour et la tendresse, une fois les tourments apaisés. — JACQUES PIOCH, 21/11/2019
(Durée de représentation : 1h15)

Yann

Julien
Notre complicité
de
Jacques Pioch
—
YANN, adolescent
JULIEN, jeune homme
JULIEN
Je me lève dans la nuit, je viens là.
Tu dormais dans le lit, je ne veux pas te réveiller …
YANN
Je t’entends bouger.
Je me demandes ce que tu fabriques …
Où tu en es?
Tu ne dormais pas tranquillement.
C’était des cauchemars?
JULIEN
Des soucis. Des imprévus.
Et toi?
YANN
J’avais froid sans toi.
Et puis je m’inquiète.
Il va sortir?
Il va dormir sur le canapé?
Il va peut-être manger un morceau à la cuisine.
JULIEN
Un morceau de quoi?
YANN
Du fromage, ou du jambon …
Tu veux que je te serve quelque chose?
Avec une bière …
Ou un café …
Puisque nous sommes réveillés maintenant …
JULIEN
Et toi?
YANN
Je vais boire un café …
JULIEN
Il venait me rejoindre. Je savais qu’il allait me rejoindre …
J’ai besoin de sa compagnie. Entre nous c’est une complicité qui résiste aux intempéries, aux secousses …
Yann est mon ami, mon petit ami.
J’aime son côté juvénile.
YANN
Parce que je fais jeune, adolescent … En fait je ne suis pas constitué en adulte, et ça te plaît.
Ça te rassure, j’imagine …
Tu ne voudrais pas avoir avec toi quelqu’un comme toi, qui commence déjà à s’assombrir, à vieillir, malgré l’éclat encore de toute cette beauté mâle …
Tu te sens vieux, affaibli par l’âge?
JULIEN
Je me sens des responsabilités.
Qu’est-ce que je fais de ma vie?
J’en ferai quoi?
Je voudrais être quelqu’un …
YANN
C’est normal, tu as de l’ambition pour toi.
Moi, je me laisse aller, je trouve que c’est plus confortable.
Le souci est comme un fardeau qui te gêne … Débarrasse-toi de la personne en toi qui trouble ton bien-être.
Sois autre, si cela est possible …
JULIEN
Tu m’aimes comme je suis.
YANN
C’est sûr, je suis ton aide-soignant, ton aide à domicile.
Le jeune infirmier qui veille sur tes vieux jours …
Regarde-moi, Minou, ne suis-je pas resplendissant?
Tu devrais remercier les dieux pour une telle aubaine que tu as rencontrée …
Et tu quittes le lit de nos ébats, au moment même où je m’éveillais pour te surprendre …
Comment te sens-tu?
JULIEN
Tu avais promis d’amener du jambon, du pain, et une bière …
YANN
Je m’en soucie actuellement …
JULIEN
Il occupait l’espace dans l’appartement, ses éclats de voix me réveillaient …
Et puis il y avait le trouble de son physique, cette merveille du corps, moi qui n’avais jamais eu de chat ou de chien, je bénéficiais d’un amant, je le sentais fragile, souple, « adaptable » en quelque sorte, et puis aussi il était mon maître, mon guide, sans toi je broie du noir …
YANN
Normal.
Il te faut voir la brillance de mes yeux, de ce regard que je porte sur toi.
Il te manquait ça, quelqu’un qui s’intéresse à toi …
Et pour ma part je persiste à penser que je suis le seul que tu puisses actuellement supporter jour et nuit, dans l’intimité de notre couple …
Tu te rends compte, nous faisons couple, ça te gêne? Ça te plaît?
Ça t’encourage à vivre.
JULIEN
Je sais que tu aimes me parler …
J’apprécie ton exubérance.
YANN
Tu attends de moi que je t’étonne.
Mais imagine que moi aussi je veux être étonné par toi.
Je ne connais pas encore tous les aspects de ta personne. Il me faut voir …
Laisse-moi entrer chez toi …
JULIEN
Je t’ai dit. Tout est possible …
Je ne me soucie pas de tes jugements.
Je dois me dire la chance extraordinaire que j’ai de te rencontrer …
YANN
Tu aurais pu passer à côté de moi.
Je te plais?
Je te sers à boire?
Dans un verre … Puisque tu ne bois jamais à la bouteille …
Je retourne chercher mon café …
JULIEN
Ne tarde pas.

Julien
YANN
Il y a quelqu’un en bas qui nous fait signe, par la fenêtre de la cuisine je le vois …
Il est dans le parking, sur le trottoir, et c’est comme s’il demandait de monter, comme s’il m’avait vu, alors que je l’observais …
Tu attends quelqu’un?
Tu as rendez-vous avec quelqu’un?
JULIEN
Non, pas maintenant.
Il n’y a personne …
YANN
Je t’assure que j’ai vu quelqu’un qui nous faisait signe, du moins ma silhouette était visible pour lui, personne n’a téléphoné, ou laissé de message?
Tu es sûr?
JULIEN
Je n’attends personne.
Tu peux être tranquille.
Qui ce pourrait bien être?
YANN
Va donc voir.
JULIEN
Non, ce n’est pas la peine. Il n’y a personne …
C’est quelqu’un qui aura bu, et qui rentre tard.
Tu n’as pas bien observé.
YANN
C’est comme tu veux.
Ça ne paraît pas t’inquiéter.
JULIEN
De toute manière la porte du hall d’entrée de l’immeuble est fermée …
Et je ne sais comment ton alerte me laissait insensible, comme si je ne croyais pas à ton histoire.
Tu es sûr que tu as vu cet homme?
YANN
Oui, il porte un imperméable noir, ou un manteau noir …
Et il a un chapeau noir également.
Il est grand, il paraît sportif.
JULIEN
C’est peut-être Armand qui rentre chez lui, et il a donc oublié ses clés, ou perdu ses clés.
YANN
Tu peux toujours appeler Armand, pour lui demander s’il s’agit de lui.
Il ne peut pas m’appeler, moi, puisqu’il n’a pas mon numéro de téléphone …
Je ne connais pas Armand, c’est toi qui m’en as parlé.
JULIEN
Non, ce n’est pas la peine.
Je ne vais pas me déranger pour ça …
YANN
Et nous avions oublié, dans le séjour j’avais allumé une autre des lampes, et tant qu’à faire, puisque la nuit était avancée, je pouvais bien lire …
Je te tiendrai compagnie.
Tu veux bien?
JULIEN
Tu lis quoi?
YANN
« Orléans » …
C’est l’histoire d’un gars qui est maltraité.
JULIEN
Qui est l’auteur?
YANN
« Yann Moix » …
JULIEN
C’est ton prénom, Yann …
YANN
Il ne s’agit pas de moi.
Et le gars a sept ou huit ans à peine, et son père lui plonge la tête dans la cuvette des chiottes.
Pour le punir, pour lui faire comprendre qu’il a mal agi.
JULIEN
Ça te plaît?
YANN
J’ai commencé ce livre, je dois le finir.
Et l’enfer de ce gosse a commencé dès l’école maternelle.
Il est la risée de ses collègues, le souffre-douleur. Et quand il rentre chez lui la mère ou le père s’en prennent à lui parce que ce n’est pas un enfant désiré …
C’est un enfant indésirable …
Mais je ne sais pas encore à partir de quel moment cet enfant fut indésirable … Après sa naissance, ou dès le moment de sa conception …
Indésirable, battu, mal-aimé, maltraité, martyr …
Et ce gosse observe tout, il ne méconnaît pas la haine et la méchanceté que ses parents ressentent profondément pour lui. Il lit sur le visage de sa mère la hargne qu’elle éprouve contre cet enfant, l’hostilité permanente que son père ressent contre lui …
Et il reste trois, cinq minutes, la tête plongée dans la cuvette des chiottes, avant que son père n’ait tiré la chasse.
Face à la merde de son père, qui vient de chier …
Il a tellement peur de rentrer chez lui, en venant de l’école, qu’il chie dans son pantalon dès les derniers cours de la journée.
Et personne ne s’aperçoit de rien, ne semble s’apercevoir de rien.
Du moins l’objet du roman n’est pas de montrer combien les assistantes sociales peuvent ou non s’occuper de cet enfant …
JULIEN
« Yann » comment? …
YANN
Je l’ignore.
Il nous vient d’Orléans …
C’est donc le livre auquel je suis attelé, quand je tiens compagnie à mon amant, Julien.
S’il avait dégusté cette nuit-là les deux tranches de jambon fournies avec l’emballage, c’est donc que Julien n’avait pas dîné le soir, la veille au soir …
Et tu finissais par avoir faim.
De quelle marque est cette bière?
« Affligem », ou « Grimbergen », ou telle autre marque qu’on ne saura pas …
Tu aimes?
JULIEN
Quoi?
YANN
Tout ça …

Julien
On s’était vus deux ou trois fois, j’aimais bien Armand. On buvait ensemble, on fumait parfois.
Cette nuit-là il rentrait chez lui, et il avait cru m’apercevoir dans l’embrasure de la fenêtre … Il avait reconnu Yann?
Il aurait voulu nous rejoindre.
Et pour moi c’était devenu une obsession, j’avais besoin de mêler Yann avec Armand, le beau gosse …
Je veux dire …
YANN
Laisse-moi tranquille. Je ne suis pas vicieux comme toi …
Je n’éprouve pas le besoin de ce genre de fantaisie.
Je préfère à deux … Très exceptionnellement en groupe, pour une fête spéciale …
Armand habitait près de chez nous. Je ne cherchais pas à disposer tous les soirs d’un gars qui viendrait nous tenir compagnie.
JULIEN
Je n’ai aperçu personne. Le gars a dû repartir.
Tu en es où de ton histoire?
YANN
Yann est malheureux, il se sent haï ou méprisé par le monde entier.
Il recherche la compagnie des auteurs comme Gide, ou Céline …
Il se réfugie dans la littérature.
JULIEN
Tu n’as jamais été maltraité dans ton enfance.
YANN
C’est possible …
Mais je me sens un faible, un sentiment de compassion pour tous ces garçons, ou ces filles, dont on abuse.
Ils n’ont vraiment pas de chance. Ils se retrouvent sur la route de personnes mal intentionnées …
JULIEN
Tu veux parler pour moi?
Je n’arrive pas encore à distinguer en toi la part d’innocence ou de normalité et la part de perversité.
Tu me provoquais.
YANN
C’est possible. J’étais curieux de nature.
JULIEN
Mais peut-être aussi tu souhaites être maltraité.
YANN
Et Armand?
JULIEN
Il est grand, costaud. Il pratique du sport, de la musculation.
Il roule à vélo.
YANN
Il a entrepris des études?
JULIEN
Il étudiait l’histoire de l’art. Et plus singulièrement … « Comment restaurer les oeuvres d’art? » …
YANN
J’aimerais savoir faire ça.
Etudier les tableaux de peinture, et voir toutes les imperfections, les éraflures, les écorchures, les déchirures …
Tu n’aimerais pas?
JULIEN
Pourquoi pas?
YANN
Et Yann, mon ami, quand il rentre chez lui le soir, alors qu’il a onze ans ou douze ans, traverse une grande forêt …
Et il est impressionné par la nature, comme si les arbres, les plantes, les sentiers, formaient un domaine préservé, où l’humain n’aurait pas sa place.
Et là il se sent chez lui, à l’abri de son père et de sa mère, ainsi que de ses oncles, tantes et cousins, qui se moquaient de lui, et le méprisaient, parce qu’il écrivait des poèmes.
Tu n’as jamais écrit de poèmes, toi?
JULIEN
Ça m’est arrivé.
Où tu veux en venir?
YANN
Nulle part.
Je suis là, je t’accompagne dans la nuit …

Yann

Julien

Julien

Yann

Julien
Tu me méprisais.
Parce que je n’avais pas trouvé un travail, parce que je n’avais pas voulu suivre une formation …
Et puis mon corps te dégoûtait, ou t’avait laissé indifférent …
Parce que je ne produisais plus de désir en toi, et tu m’en voulais, tu ressentais à cause de moi une perte de confiance en toi.
Et j’avais essayé de mille manières de provoquer à nouveau ton désir pour moi, et tu m’en as voulu, parce que chaque fois ce n’était jamais assez …
Confie-moi les clés de l’appartement, et moi aussi je pourrai sortir en ville, pour me régénérer, je sais déjà ce que je vais faire comme travail maintenant, je n’ai pas besoin de me former.
Je sais tout faire.
JULIEN
Tu attends quoi? Une permission? Une autorisation?
YANN
Confie-moi le double des clés.
JULIEN
Non, je préfèrerais te fracasser …
YANN
Dans ce roman que je lis, actuellement, les évènements se sont précipités, et quand Yann a douze ans il voulait jouer du piano.
Ses parents, pour je ne sais quelle raison, lui achetèrent un piano.
Et un jour son père était dans une colère noire, et il a massacré le piano à coups de hache.
Il a réduit en miettes ce misérable instrument.
Et Yann est allé enterrer les morceaux de piano dans le jardin, à la nuit tombante …
Son père et sa mère le regardèrent faire par la fenêtre, et se réjouissaient intimement de la perte pour Yann de son meilleur ami.
Il n’y avait plus de musique possible à la maison …
JULIEN
Moi aussi j’aurais pu t’acheter une guitare.
YANN
Je ne te demande plus rien de précis maintenant …
A part un double des clés.
JULIEN
Quand je t’ai rencontré, je n’imaginais pas que nous en arriverions là.
Je voulais un ami plus jeune que moi. Ta fraîcheur m’inspirait, ton insolence aussi, et je pensais que nous vivrions ensemble un bonheur.
J’avais de l’enthousiasme, quand je rentrais chez moi, je savais que quelqu’un m’attendait.
Au lit j’y serais resté des semaines entières …
Je t’ai amené au cinéma, à des concerts …
Rien ne laissait présager entre nous un tel ravage.
Pourquoi?
YANN
Pourquoi?
A cause de ton pessimisme …
Tu as systématiquement détruit tout ce qui pouvait faire notre bonheur.
Tu n’arrêtais pas de m’adresser des reproches …
Je devais travailler. Il fallait que je te sois fidèle …
Puis tu me commandais au contraire de chercher des garçons.
Tu as semblé dire que je ne savais pas tenir une conversation …
Puis tu me reprochais d’être muet.

Yann

Julien

Yann

Yann

Julien
[Fin]

—
YANN ET JULIEN
de
Jacques Pioch
YANN, adolescent
JULIEN, jeune homme